Bruxelles en mouvements n°342, septembre 2026
La coproduction est un concept polysémique car chacun·e, de là où il se situe, en fonction notamment du paysage institutionnel, envisage différemment les acteurs impliqués et les objectifs à atteindre. Pour certain·es, elle se pense dans un rapport de coopération avec les pouvoirs publics. Pour d’autres, elle ne s’envisage qu’au sein de la société civile, entre des habitant·es, des associations, des corps intermédiaires, les syndicats, en vue de créer un rapport de force.
Il y a un an, les États généraux de l’eau de Bruxelles (EGEB), membres du réseau Fairville [1], sont venus frapper à la porte d’IEB pour proposer de mettre en débat le concept de coproduction au sein d’un dossier du Bruxelles en mouvements. Les EGEB et Fairville sont convaincus que, face au retrait de l’État et à l’accroissement des inégalités, il faut inventer de nouvelles manières d’agir.
Ce numéro explore différentes expériences en Région bruxelloise ou ailleurs et invite à prolonger la réflexion, voire à proposer des initiatives. Il est notamment nourri par les expériences de différent·es acteur·ices bruxellois·es que nous avons rencontré·es : Wuune, la Communa, le Rassemblement pour le droit à l’habitat, le Community Land Trust Brussels (CLTB), City Mine(d), Ce qui nous arrive (CQNA). Ainsi que d’expériences menées à l’Alma-Gare en France et à la Cité Abdou Diouf à Dakar.
Quels sont les rapports qu’entretient la société civile à l’État dans un monde où les socles traditionnels se fissurent. Nos rapports aux institutions publiques ouvrent un champ de questions innombrables. Coproduire avec les institutions implique un partage du pouvoir qui ne va pas de soi : la relation peut aller du divorce au mariage, en passant par la cohabitation. Un possible dialogue entre les entités rencontrées et le pouvoir public suppose ainsi de préserver son autonomie, d’éviter toute forme de vassalisation et de maintenir un rapport de force, même si les pratiques et les enjeux sont compris de manière variable.
Il est probable que le rapport à l’institution publique soit durablement affecté, dans le sens où le retrait de l’État n’est pas nécessairement que conjoncturel. L’État a été redistribué vers le haut au niveau supranational et vers le bas à travers les marchés. À de rares exceptions, la prise de décision des élus favorise systématiquement les grandes entreprises et les élites économiques : de quoi nous faire douter de leur rôle de gardien de l’intérêt public et de redistribution des richesses. Comment faire accepter les contre-pouvoir plutôt que les auxiliaires du pouvoir, en vue d’exercer un rapport de force pour que l’État de droit reprenne pied dans ses prérogatives : organiser une société plus juste et égalitaire.
Pour plus d’égalité et de démocratie, ne faut-il pas plus d’autonomie des collectifs, plus de formes autogérées et distributives à la source ? Mais comment garantir en l’absence d’État que ces initiatives ne soient pas elles-mêmes le fait d’une élite culturelle et intellectuelle, peu représentative des besoins réels des dominés de notre monde ? N’oublions pas qu’outre les dominations institutionnelles, nous sommes aussi confrontés aux dominations de classes, de genre et racistes. Comme le déclarait le sous-commandant Marcos en janvier 1996 dans le cadre de la lutte zapatiste : « Il y a place pour plusieurs mondes dans le monde que nous voulons ».