Inter-Environnement Bruxelles
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Les EGEB : 20 Ans d’expériences mises en échec ?

Les États généraux de l’eau de Bruxelles (EGEB), organisation de la société civile bruxelloise, sont porteurs d’une expérience riche de nombreuses tentatives pour établir un rapport constructif avec l’institution publique autour de la question des inondations. Quel bilan tirer de cette expérimentation au long cours ?

Il y a plus de 10 ans, les EGEB proposent de développer un projet de bassin versant solidaire avec nombre de comités d’habitant·es et la commune de Forest. Le bassin versant solidaire est une forme structurée, instituée, coproduite pourrait-on dire, issue du concept philosophique de « solidarité de bassin versant » dont il s’inspire. Pour comprendre ce concept, il nous faut remonter 25 ans en amont encore. Fin 2001, début 2002, la crise du bassin d’orage Flagey, sur laquelle nous reviendrons plus tard, se fait assez intense. Des habitant·es du quartier Flagey disent « non » au bassin d’orage, arguant que le dossier est mal monté, non démocratique et susceptible d’occasionner de nombreuses nuisances pour les habitant·es et commerçant·es des quartiers, du fait du gigantisme de cette solution exclusivement technique.

Parcours citoyen, un collectif actif dans ce quartier, décide de ne pas abandonner les habitant·es de la rue Gray qui vivent des inondations répétées tout en questionnant la technique du bassin d’orage. Il propose une solution écologique de gestion de l’eau à hauteur du bassin versant. Vingt ans plus tard, les politiques publiques parleront de Gestion intégrée de l’eau de pluie (GIEP). Mais à l’époque, le bourgmestre d’Ixelles dé-légitimait les habitant·es qui s’opposaient au bassin d’orage, arguant que ces dernier·es vivant en amont de la rue Gray n’étaient pas solidaires des plus démuni·es – celleux de la rue Gray. Ce faisant, dans un contexte de manque de dialogue direct avec le quartier, il passait sous silence les peurs et craintes légitimes qu’occasionneraient huit ans de travaux et de nuisances diverses tout en renforçant une opposition entre habitant·es vivant à l’amont et celleux de l’aval. C’est pour dépasser cette mise en opposition des habitant·es et le poids prépondérant de l’expertise technique qu’est née la notion hybride de « Solidarité de bassin versant » [1], qui articule dimensions sociales et environnementales. Dans l’esprit de Parcours citoyen, ce concept offrait une belle entrée au droit à définir collectivement son environnement. Il est toujours vivant dans le chef des EGEB, lointain héritier de cette expérience.

Les EGEB se sont constitués suite à la crise de la StepNord (2011) par le refus du chantage écologique mené par Véolia dans une perspective qui selon les acteur·ices issu·es [2] du conflit Flagey avait pour objectif d’entamer un processus de privatisation de la gestion de l’eau à Bruxelles. Les EGEB s’opposaient à ce regard en proposant une gestion de l’eau en bien commun.

La première expérience structurée à forest

C’est dans un tel cadre que les EGEB, avec plusieurs comités d’habitant·es de Forest, ont organisé des promenades exploratoires suivies de cartographies collaboratives pour donner une visibilité à une potentielle gestion commune de l’eau sur le versant de Forest, en offrant une image de ce que pourraient devenir de nouvelles trajectoires de l’eau : les Nouvelles rivières urbaines. Les résultats ont été présentés à la commune de Forest qui y a vu un potentiel innovant. Nous avons dès lors – tou·tes ensemble – décidé de coproduire une première assemblée en 2014 pour présenter ces travaux aux opérateurs de l’eau et au public. Ce qui a fait sensation. Plusieurs nouvelles idées ont alors émergé des comités, avec le soutien de la commune. Vu le succès, nous nous sommes retrouvé·es un an plus tard pour faire le bilan, mais surtout pour convenir d’une forme organisée permettant de soutenir financièrement la réalisation de projets inspirés des propositions citoyennes, le versant solidaire de Forest [3].

Nous avions élaboré un véritable organigramme [4] pour imaginer collectivement un mécanisme qui permettrait de reconnaître les projets venant du terrain, des collectifs divers, de les faire dialoguer dans des assemblées bisannuelles et les soutenir auprès des pouvoirs régionaux. Le secrétariat de cette forme d’institution « molle » était composé de la commune de Forest et des EGEB.

La douche froide

Moins d’un an plus tard, l’expérimentation s’arrêtait dans un grand silence. Nous ne comprendrons cet arrêt que plus tard, et partiellement.

Nous percevons trois niveaux d’explication. D’abord, il y a le conflit entre des comités d’habitant·es et la commune autour de la densification du territoire, notamment à propos de projets immobiliers dont nous avions obtenu, avec les comités, de réduire l’emprise du bâti en exerçant une sorte de droit au paysage, par la réhabilitation de ruisseaux traversant leurs parcelles [5]. Mais lors des enquêtes publiques, on assistait à un recul de ce droit au paysage par l’emprise accrue du bâti. Cela provoquait des confrontations qui ont amené un échevin à nous dire « tenez vos troupes ! ». Comme si nous avions une maîtrise sur les habitant·es et comités. Cela n’a jamais été la volonté des EGEB et ne le sera jamais !

La deuxième explication est d’un tout autre ordre. En 2015, le secrétariat du bassin versant solidaire de Forest demande un soutien financier à Vivaqua pour faire une étude indépendante sur le potentiel hydrologique des Nouvelles rivières urbaines [6] (NRU) afin de déterminer la nécessité de la construction d’un bassin d’orage au niveau du square Lainé. En effet, les jardiniers du Jardin Essentiel situé sur ledit square craignaient de voir ces travaux advenir. Plusieurs mois après cette demande, Vivaqua vient présenter son étude à la commune de Forest. Elle conclut que le bassin d’orage reste essentiel (plus que le jardin ?), renvoyant les NRU à des pipis de chat. Nous avons exprimé notre désaccord, rappelant que nous avions demandé un financement pour une étude indépendante et qu’il fallait inclure et qu’il fallait inclure dans les calculs les effets des NRU à réaliser (au moins le temps de l’étude et de la construction du bassin d’orage estimée à une durée de 6 à 8 ans). Nous n’avons jamais pu discuter de ce point avec la commune, laquelle a accepté le résultat de l’étude sans broncher, du moins de manière ouverte.

Le troisième point est plus spéculatif. Nous ne saurons sans doute jamais le fin mot de l’histoire. Mais nous avons l’impression que le pouvoir régional ne souhaitait pas de « participation » citoyenne liée à la politique de l’eau à mener en Région bruxelloise. Bref, dans une visée d’analyse systémique, un blocage ou une rupture vient souvent de trois raisons différentes, trois formes de causalités qui s’enchevêtrent. Nous y étions. Cela s’est traduit donc par un silence sidéral de la part de la commune, notre premier partenaire en coproduction de cette tentative avortée de versant solidaire de Forest.

Vers de nouvelles alliances

Qu’à cela ne tienne, nous avons produit un document lié à l’expérimentation du Versant Solidaire de Forest que nous avions intitulé Questions de recherche [7]. Nous étions conscient·es de la nécessité de mieux comprendre ce que nous étions en train de faire. Petit acteur de la société civile, il nous fallait gagner en capacité à agir par l’alliance avec le monde beaucoup plus « légitimé » que nous qu’est le monde académique, celui de la recherche scientifique et du savoir technique.

Cela tombait bien : Innoviris lançait son appel à projet Co-create que nous trouvions bien calibré pour nos recherches. Bref, le temps était même venu de trouver des moyens financiers pour continuer cette enquête au long cours que nous avions menée jusque-là quasi sans moyens financiers. Nous avons contacté des ami·es chercheur·euses en sciences sociales ; parallèlement, nous avons été contacté·es par des chercheur·euses en hydrologie dans une perspective de science citoyenne – le moment était mûr. Nous nous sommes accordé·es pour créer une plateforme réunissant la société civile, des centres de recherche de plusieurs universités et des bureaux d’étude techniques et d’architectes. Nous avons appelé cette plateforme de rechercheaction Brusseau [8].

L’idée centrale de ce projet de recherche était de créer des Communautés hydrologiques (CH) comme laboratoires vivants de Brusseau. Se fondant sur le principe de Solidarité de bassin versant, les différentes CH ont été établies à l’échelle géographique de sous-bassins versants, en tenant compte de plusieurs éléments : le relief (lignes de crête) et l’orientation des ruissellements d’eaux pluviales ; les enjeux hydrologiques majeurs (inondations et construction de bassins d’orage) ; les morphologies urbaines ouvrant différents possibles ; et les initiatives citoyennes qui s’y déployaient. Il s’agissait bien de montrer que l’association entre scientifiques et citoyen·nes – pour faire simple – était porteuse d’une capacité à coproduire des savoirs nouveaux permettant une résilience urbaine face aux inondations. Quatre CH se sont constituées sur le versant de Forest de la Senne et dans la vallée du Molenbeek [9].

Cette recherche-action a pu montrer que ces assemblages citoyen·nes/société civile/scientifiques/technicien·nes réunissaient une capacité à démontrer des faits, une volonté de discuter de valeurs (d’usage, d’égalité, e.a.) et pouvaient soutenir l’orientation de décisions dans des situations concrètes et, in fine, rendre la ville plus résiliente face aux inondations. Clairement, dans une telle configuration, le bassin d’orage du Square Lainé – contrairement à la position antérieure de Vivaqua – pouvait être remis en question par la création commune de Nouvelles rivières urbaines. Le Marais Wiels pouvait aussi jouer un rôle dans la limitation des inondations, ce qui fut l’un des arguments pour son rachat par la Région (avec le soutien de Bruxelles Environnement)… Le ruisseau du Zeyp méritait d’être réhabilité à Ganshoren en traversant les parcelles privées, le Parc Roi Baudouin pouvait devenir une zone tampon et recevoir les eaux de son voisinage, etc.

Outre ces aspects concrets, différents concepts ont émergé comme celui de « demande commune » qui permet de sortir du conflit entre l’expertise d’usage et l’expertise technique, par exemple, mais surtout de se donner un concept qui articule communautés et pouvoirs publics, la « demande commune » se plaçant en amont de la commande publique. La résilience serait cette force d’intégration fine qui se soucie du détail et où les liens entre parcelles (privées ou publiques) en termes de gestion de l’eau et du paysage doivent pouvoir faire l’objet de recompositions multiples en fonction des situations. « Le temps est peut-être venu pour qu’un dialogue s’établisse entre les processus émergents partant de situations locales [avec ses habitant·es et sa société civile, ndlr] insérées dans le concret du territoire et les dynamiques institutionnelles, plus générales : faisons de la cocréation un intérêt général [10]. » Cette phrase tirée des conclusions du dernier rapport scientifique était un appel à continuer l’aventure commune en l’ouvrant aux institutions publiques qui, dans le cadre de Brusseau, n’avaient été qu’effleurées. Innoviris y était largement favorable.

Solidarité entre communes dans la vallée du molenbeek ?

Lors de la remise du rapport de l’étude Aquatopia [11], les EGEB ont proposé de créer une solidarité de bassin versant intercommunale, le comité d’accompagnement du Molenbeek (le CAM), dont le secrétariat était tenu par les EGEB et qui avait pour objectif de tenter de créer une vision stratégique commune dans la perspective d’y intégrer les habitant·es de cette vallée. Il a notamment abouti à la production d’un petit journal, Créons ensemble une solidarité de bassin versant, et à l’organisation de Cafés des savoirs. Cela formait un socle de confiance commun qui a pu grandement influencer la mise en place d’un projet Brusseau Bis.

C’est en effet avec l’appui de ce CAM que l’expérimentation Brusseau Bis – soutenue par Innoviris – s’est mise en place, en reprenant quasiment les mêmes acteur·ices académiques-techniques-société civile que celleux de Brusseau et en y associant, cette fois-ci, des institutions publiques, notamment les quatre communes de la vallée du Molenbeek, Vivaqua et Bruxelles Environnement. Brusseau Bis [12] devait être la mise à l’épreuve de « coproduction institutionnelle » [13] de l’approche de Brusseau. Peut-être avec Brusseau avions-nous fait quelques erreurs stratégiques, notamment en proposant l’élaboration d’outils de soutien à la constitution des communautés hydrologiques, en oubliant de les consolider nous-mêmes. Nous avions découpé l’expérimentation en phases d’action : émergence, co-diagnostic, co-création, co-design, codécision, co-gestion. Cela a permis la production d’outils tels que des tutoriels. Mais nous n’avions pas réussi concrètement à recréer des communautés hydrologiques ouvertes aux institutions publiques ou vice versa…

Après quelques mois d’action, nous avons senti des blocages importants. Par exemple, l’un des outils était une charte de bassin versant solidaire pour approfondir les relations initiées par le CAM. Ce travail d’écriture commun s’est arrêté d’un coup, sans autre forme de procès qu’un vide sidéral avec la société civile. Toutes ces relations tissées patiemment disparaissaient d’un geste invisible, les portes semblaient fermées. Un nouveau texte apparaissait – meilleur certes – mais signifiant notre mise à l’écart de l’aventure, sans débat.

Encore cette absence de dialogue

Sur un plan plus général, après plus de deux ans d’expérimentation, les opérateurs de l’eau et une commune nous ont indiqué ne pas être intéressés par la coproduction : « Trop chère, trop chronophage, trop complexe ». Ce message court et péremptoire ne s’est accompagné d’aucun débat. Pourtant, pour renforcer la résilience urbaine face au changement climatique qui est un problème complexe, « les programmes descendants, linéaires, de conception, de mise en œuvre et de suivi ne suffisent pas. Au contraire, les interventions qui s’appuient sur les organisations de la société civile, les décideurs politiques et les universitaires pour coproduire des représentations plus inclusives des risques urbains et des priorités en matière de résilience peuvent influencer plus efficacement la prise de décision. Cependant, pour que les interventions de coproduction aient un impact, elles doivent tenir compte des rapports de force qui régissent l’urbanisation et les risques climatiques » [14].

Nous aurions pu discuter de l’expérimentation elle-même, trop sophistiquée peut-être. Nous aurions pu parler d’une culture à créer, d’un apprentissage qui prendrait certes du temps à tous les échelons et surtout au sein des administrations ; du coût épongé de la coproduction grâce à d’autres bénéfices (pas nécessairement financiers) ; et tant d’autres choses encore. Mais non, nous sommes soumis·es à une disqualification de nature paradoxale : nous n’aurions pas suffisamment pris connaissance de ce que les opérateurs de l’eau produisaient eux-mêmes, nous renvoyant à une coproduction sans co-. Les pouvoirs publics auraient pu en parler a priori plutôt qu’a posteriori.

Face à cet échec de la cocréation, nous avons pensé avec Brusseau que notre analyse de la problématique était insuffisante. La gestion intégrée de l’eau de pluie, devenue politique régionale officielle, n’était pas du ressort de la seule politique de l’eau mais aussi de la politique de l’aménagement du territoire, d’une politique de la ville, voire d’une politique culturelle et sociale.

Nous avons profité de l’opportunité de l’étude hydraulique du Molenbeek pour proposer un débat politique sur ces questions. L’étude visait à modéliser un bassin d’orage dans cette vallée au regard d’un potentiel de Gestion intégrée de l’eau de pluie (GIEP) pour réduire les risques d’inondation [15]. Pour qu’il y ait une GIEP effective, il fallait une volonté politique réelle cocréative et paysagère s’inscrivant dans la fameuse Solidarité de bassin versant pour instituer une sorte de « contrat de vallée ». Dans une époque où tout message doit être réduit aux quatre lignes d’Instagram, nous avons transmis notre proposition un peu complexe – toutefois avec un effort de communication [16] – aux parlementaires régionaux ainsi qu’aux élus communaux de la vallée du Molenbeek. Les présidents de commission parlementaire nous ont répondu plutôt positivement.

Quel n’a pas été notre étonnement, dès lors, de voir un courrier émanant de la plateforme régionale de l’eau, transmis aux parlementaires, indiquant longuement que la Région, par l’entremise de son administration, avait mis en place nombre d’actions publiques dans le sens de la GIEP – ce que nous n’avons jamais contesté – mais y ajoutant quatre lignes indiquant que Brusseau n’était pas un acteur fiable. Ceci est signé par le conseiller du Ministre de la précédente mandature, président de cette plateforme. Le débat était clos par cette disqualification sommaire. Voilà un ensemble d’administrations voyant dans notre demande de débat public et politique un concurrent ? Cela n’a jamais été notre volonté. La proposition était celle de créer l’inclusion des habitant·es et de la société civile et une meilleure coordination des politiques entre elles, tout en réduisant les coûts globaux pour les services publics, ce qui en soi mériterait déjà un débat, vu l’état des finances publiques.

Les opérateurs de l’eau et une commune nous ont indiqué ne pas être intéressés par la coproduction : « Trop chère, trop chronophage, trop complexe ».

Une dernière tentative ?

Revenons à la recherche-action Fairville [17], dont le laboratoire bruxellois n’est autre que celui de la rue Gray, où sévissent des inondations depuis quelques années (malgré la construction du bassin d’orage). Ce problème, repéré dès 2021 au sein d’un Bri-Co [18] (entre autres), n’a pas bénéficié de l’intérêt des pouvoirs publics. Le conseiller eau du Ministre nous a indiqué, dans un premier temps, que le problème de remontée de la nappe phréatique était « normal », dans le sens « inévitable » en fond de vallée. Cependant, avec des organisations sociales du quartier et nous-mêmes au sein de la plateforme Délier les fils de l’eau [19] (DFE), nous avons pu démontrer, par une enquête auprès des inondé·es, qu’il s’agissait pour beaucoup de retours d’égout et ce y compris dans les nombreux logements communaux. Mais pour le conseiller du Ministre, nous ne devions pas nous occuper de ce problème et ce contrairement à ce que nous signifiaient les personnes victimes des inondations. Nous ne pouvions les laisser dans un vécu d’indignité, d’isolement, de frustration et de souffrance. C’est ainsi que la plateforme DFE a commencé à initier un travail d’empowerment des habitant·es dans la perspective de les soutenir dans une action collective qui a débouché sur l’écriture d’une lettre demandant aux opérateurs de l’eau de soutenir un co-diagnostic de la situation avec les habitant·es. Aucune réponse officielle n’a été donnée à ce jour.

C’est toutefois sur cette idée de production d’un co-diagnostic impliquant habitant·es, société civile, chercheur·euses et opérateurs de l’eau donc, que Fairville a construit son laboratoire bruxellois avec l’ULB et les EGEB, comme partenaires en coordination et la commune d’Ixelles, comme partenaire associé. Mais très vite, ce qui est apparu, c’est l’impuissance patente de l’administration communale face aux questions hydrologiques. Cette dernière prendra la position d’intermédiaire entre opérateurs de l’eau et habitant·es, tout en s’alignant sur la disqualification du partenaire de la société civile du Fairville Lab (les EGEB) par les opérateurs de l’eau. C’est que la question est éminemment politique et pas seulement technique. Il y a, d’une part, la dimension d’individualisation du rapport au risque, promue par les opérateurs de l’eau, et, d’autre part, le fait que la commune pourrait s’allier aux habitant·es car vivant le même problème que ces dernier·es.

Dans ce contexte, les habitant·es ont ouvert une brèche par une interpellation communale qui se perpétue sur la base de rencontres régulières. Si l’on est encore loin de la notion de coproduction, il reste une promesse de mettre en place une « Task Force » autour de la problématique des inondations dans la rue Gray et alentours, en présence des habitant·es, de la société civile et des pouvoirs publics (opérateurs de l’eau et commune). Ce ne sera qu’à partir de cela que nous pourrons commencer à imaginer des pratiques de coproduction. Aujourd’hui aucun signal ne nous donne bon espoir et certain·es plaident pour un renforcement du rapport de force avant toute forme de concertation/négociation. À suivre !

De la coproduction à la disqualification

Au total de ce parcours de seize ans (pour les EGEB – de 25 ans si on remonte à Parcours citoyen), on peut affirmer que la proposition de coproduction des EGEB avec les pouvoirs publics est un échec. Ce qui ne veut pas dire que les EGEB n’ont pas réussi à déplacer des lignes et à influencer les politiques publiques en matière de gestion des inondations, notamment. Est-ce juste notre méthode qui est à questionner ? Notre comportement ? Nos insistances ? Nos irritations lorsque l’on ne nous parle plus ? Est-ce notre définition de coproduction qui est insuffisante ou erronée ?

Ce qui nous interroge, c’est cette manière qu’a souvent le pouvoir public, que ce soit au niveau politique ou administratif, communal ou régional, de ne pas faire débat, de ne pas entrer dans une discussion rationnelle sur les méthodes et les résultats, mais de substituer la disqualification à une telle attitude – pourtant normale en démocratie. Ce point est central pour nous : s’il y a bien une continuité – structurelle ? –, tout au long de ce qui est une expérimentation menée sur une durée rarement égalée, c’est cette disqualification parlant peut-être plus de la machine institutionnelle qui se défend, que de nous et de nos erreurs.

Quelle serait la fonction d’une telle disqualification ? Que signifie ce « symptôme » [20] ? Nous voyons plusieurs niveaux d’analyse à cela. Premièrement, il y a le refus de la confrontation et du conflit et donc de la politique au sens classique du terme. On se rappelle qu’à Forest il y a eu des désaccords sur les questions de la densification perçue par des habitant·es comme injuste. Pourtant la question est légitime et le débat nécessaire. Avec les inondations rue Gray, on voit qu’il y a une volonté de renvoyer la responsabilité plus à un niveau individuel que collectif. Là aussi, il y aurait un débat sociétal salutaire. Il est clair que dès lors qu’il y a de tels écarts politiques, coproduire devient difficile. Dès lors – certains nous le disent –, nous aurions été trop naïfs en ne tenant pas suffisamment en compte les rapports de force liés aux enjeux politiques.

Un second niveau d’interprétation reste celui du primat du technique et de l’efficacité sur la discussion, la créativité, l’intelligence et la robustesse du collectif [21]. Notre monde reste dominé par l’expertise de l’ingénieur et du technicien et par une logique d’efficacité (économique) à court terme. On le voit notamment avec le conflit sur la réponse qu’a donnée Vivaqua sur le calcul des Nouvelles Rivières Urbaines face au Bassin d’orage du square Lainé. Certes, pour ce qui est des inondations, il y a évolution par rapport à la technique seule du bassin d’orage, mais la maîtrise de l’expertise technique face à l’expertise d’usage – pour faire simple – reste largement dominante, indiscutable et forme in fine l’horizon du politique.

Mais il reste sans doute un autre niveau d’interprétation : les acteurs étatiques (politico-administratifs) craignent-ils de perdre du pouvoir ? La coproduction suppose en effet un partage de celui-ci. Nous ne sommes pas loin de penser qu’il y a là une forme de classe sociale qui, dans ces temps de réductions des finances publiques, se resserre sur elle-même, accélérant les formes d’exclusion. Et nous voudrions ici inverser les choses : n’y aurait-il pas un intérêt corporatiste de celleux qui prétendent être les gardien·nes de l’intérêt général ? L’on voit en tout cas que parmi les acteur·ices bruxellois·es nombre sont celleux qui ne croient pas (ou plus) en la possibilité réelle de la coproduction avec les institutions publiques.

Un chemin continu vers l’instituant

Nous pensons que ces 15 à 25 anées de recherche et expérimentation, si peu financées au total, donnent une sorte de droit à l’analyse et à l’expression. Et nous remercions IEB de nous donner la place pour poser la question à la société bruxelloise tout au moins. Nous avons la conviction que les grands dérèglements climatiques, écologiques, sociaux et politiques (avec la barbarie qui vient) de notre époque nous obligent à repenser fondamentalement la nature du politique (et de l’économique, ce qui va de soi) et à prendre une attitude instituante et non pas seulement instituée [22]. Ce que nous percevons comme une disqualification continue est un frein à ce qui constitue la chose la plus fondamentale du politique, la démocratie même trouvant son existence dans un imaginaire social et pas uniquement institutionnel. L’institution, nécessaire, n’est pas moteur de renouvellement et, avec les EGEB et nombreux autres acteurs, depuis le début, c’est cela que nous recherchons. Nous formulons ici l’hypothèse que la notion de coproduction est sans doute trop restreinte si on ne l’intègre pas dans une vision plus large. Lorsque sa visée se limite à aménager un espace au sein de ce qui est déjà institué, elle n’aura pas de véritables effets transformateurs et se retrouvera dans la même impasse que la plupart des processus de participation, un « quelque chose-washing ». Par contre, si la coproduction se considère dans une dynamique instituante, installée dans un mouvement de collectifs agissant avec une réelle part d’autonomie, n’ayant pas peur de forcer un rapport d’existence fondé sur le conflit, dès lors, elle peut posséder un sens transformatif modifiant les structures de ce qui fait la décision, mettant en lien écologie et social, cette nécessité. Un chemin vers l’instituant a été ouvert, il y a sans doute lieu de le perpétuer à partir des nouveaux imaginaires sociaux de notre époque tenant compte des grandes crises qui traversent cette dernière pour produire de nouveaux droits, et de nouvelles formes de distribution du pouvoir pour plus d’égalité. Si la coproduction n’a que la finalité de préserver l’institution, il faudra trouver autre chose encore, il n’y a pas lieu de s’accrocher aux mots. Si inversement, elle permet cet imaginaire social instituant, il ne faut pas avoir peur des mots. Le débat est loin d’être terminé. En attendant, avec Brusseau, en cet été 2026, nous relançonsavec plus de force encore un appel à de nouveaux États généraux de l’eau-sol-arbrehabiter, face aux enjeux climatiques et environnementaux et en faveur de plus d’égalité [23].

Ce qui nous interroge, c’est cette manière que le pouvoir public a souvent de ne pas faire débat.

par Dominique Nalpas

Co-fondateur de Commons Josaphat et de l’Appel à idées.


[2] Lire le texte fondateur des EGEB : « Réconcilier la ville avec l’eau », Bruxelles en mouvements, n°247-248, p. 20 et sir le site des EGEB [https://www.egeb-sgwb.be/article320.html].

[3] Voir les étapes de la construction du Versant solidaire de Forest sur le site des EGEB [https://www.egeb-sgwb.be/rubrique58.html ].

[4] En guise d’explication de cet organigramme, voir cahier 7 des Actes de naissance du Versant solidaire de Forest [https://www.egeb-sgwb.be/article335.html].

[5] Voir à cet égard le récit « La source et le ruisseau du Calvaire pour relier les gens » [https://www.egeb-sgwb.be/rubrique157.html].

[7] Voir le cahier 6 des Actes de naissance du Versant solidaire de Forest [https://www.egeb-sgwb.be/article335.html].

[8] Quelques explications sur Brusseau : https://www.egeb-sgwb.be/rubrique165.html

[10] Voir la conclusion générale du rapport scientifique #3 de Brusseau [https://www.egeb-sgwb.be/article563.html].

[11] Étude Aquatopia : https://www.egeb-sgwb.be/ article304.html

[13] Nous empruntons ce terme à Fairville, qui nous était inconnu à l’époque. Voir : Critical review of the relevant bibliography sur le site de Fairville [https://www.fairville-eu.org/].

[14] Traduit de l’anglais par nous. In B. PEDREGAL, and P. E. DEGELE, « The collaborative dream : the life cycle of knowledge co-production projects and the survival dilemma », Ecology & Society, vol. 30, n° 2.

[15] Approche similaire à celle qui avait été pourtant refusée au square Lainé par Vivaqua quelques années plus tôt.

[16] Voir « Le Grand Défi du Molenbeek » [https://www.egeb-sgwb.be/article485.html].

[17] Projet Horizon Europe Fairville, voir l’encart central de ce numéro.

[18] Les Ateliers de quartier de la Fédération des Services Sociaux [https://www.fdss.be/fr/ hors-les-murs/bri-co/].

[20] Dans un système, le symptôme a pour fonction de conserver son homéostasie, c’est-à-dire son équilibre, c’est-à-dire aussi son non changement.

[21] Lire O. DE SCHUTTER et T. DEDEURWAEDERE, Pour un État partenaire. L’innovation citoyenne au coeur de la transformation sociale et écologique, Namur, Etopia, 2024.

[22] Nous voulons nous référer aux thèses de philosophie politique de C. Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Points, 1999 [Le Seuil, 1975].

[23] Voir l’éditorial de juillet 2026 de Brusseau : « Pour de Nouveaux Etats Généraux (populaires) de l’Eau-Sol-Arbre-Paysage-Habiter » [https://www.egeb-sgwb.be/article638.html].