Deux quartiers populaires, l’un bruxellois – la rue Gray dans la vallée du Maelbeek – l’autre à Dakar (la Cité Abdou Diouf) doivent faire face à des inondations. Un même problème mais une approche bien différente.
Ismaila Seye (UrbaSEN) et Dominique Nalpas (EGEB)
D’un côté, un quartier informel, sans cadastre, sans titres de propriété ni droits, ce qui rend invisibles ces quartiers au regard des institutions publiques, mais également un quartier à la vie communautaire, avec une économie distributive et une force auto-organisatrice, porteuse de communs et une capacité écologique ; de l’autre, une grande quantité d’outils techniques dans une vieille ville moderne, dense et cadastrée, avec des propriétaires privés ou publics, des locataires, une foule d’institutions publiques et une certaine puissance redistributive, mais une atomisation des publics et surtout un certain sentiment d’impuissance du citoyen. Qu’apprendre de cette vision en relief ?
Dakar est une ville qui compte une forte population vivant sous le seuil de pauvreté. Mais certains quartiers de la banlieue (Guédiawaye et Pikine) sont encore plus précaires, considérés comme sous-intégrés et qualifiés de « cités de tous les déséquilibres », occupés par des populations socialement défavorisées qui reflètent la trinité des « sans » : sans travail, sans toit, sans ressources. Ces quartiers aux habitats très diversifiés ont été construits dans des zones humides. Si l’accès à une eau potable de qualité n’y est pas mauvais, ces quartiers sont sujets aux inondations, ce qui s’est révélé spécifiquement dès 2009 après plusieurs années de sécheresse.
Cette situation de vulnérabilité a poussé les populations qui y vivent à s’organiser pour tenter de trouver des solutions au vu des institutions publiques largement défaillantes. Pour combler ce déficit, les habitant·es participent largement à la production de leur ville. Ils ou elles n’attendent pas d’y être invité·es. Ils ou elles en sont les premier·es promoteur·ices. À partir d’ici nous emploierons essentiellement le féminin, car il faut bien le dire, ce sont essentiellement les femmes de la Fédération Sénégalaise des Habitants (FSH) qui en sont les premières instigatrices.
Tout démarre avec la mise en place par des groupes de femmes d’un fonds rotatif d’un financement alternatif de l’habitat. Si des tontines gérées traditionnellement par les femmes sont courantes en Afrique, permettant d’offrir des microcrédits à des projets économiques, ce fonds offre la particularité de promouvoir des projets à caractère collectif de développement de quartier et notamment de soutenir l’expertise technique [1].
Le principe de la tontine tient en quelques lignes. Un groupe de femmes du même quartier se retrouve chaque semaine ou chaque mois. Chacune verse une somme fixe, décidée ensemble au départ. L’argent forme un pot commun, remis en entier à une seule femme à chaque réunion. Son tour arrive selon un ordre que le groupe a établi lui-même, parfois par tirage au sort, parfois en fonction de qui en a le plus besoin. Le cycle se termine quand tout le monde est passé, puis il recommence. Personne d’extérieur n’intervient dans les règles. C’est le groupe qui décide, et c’est le groupe qui les fait respecter.
Dans le cas du fonds rotatif, l’argent n’est plus redistribué en entier à chaque tour. Il reste dans une caisse commune, et les membres empruntent selon leurs besoins, avec un remboursement étalé sur plusieurs mois plutôt qu’un versement unique. Chaque groupe continue d’épargner à son échelle, mais verse aussi une cotisation à la fédération qui rassemble tous les groupes du réseau. Cette épargne mise en commun alimente un fonds central, où les femmes peuvent emprunter pour financer des projets collectifs de drainage, d’espaces publics. Chaque remboursement remet de l’argent dans la caisse, qui sert ensuite à quelqu’un d’autre. D’où le mot « rotatif ».
Ainsi le fonds rotatif se régénère dans une dynamique circulaire de don et de contre-don. S’il est néanmoins soutenu par des fonds publics externes, ce sont les femmes qui le co-gèrent et qui décident de l’affectation des budgets selon des modalités de gouvernance partagées assez complexes. Cela permet de financer l’expertise technique endogène pour trouver des solutions aux problèmes de logement et d’inondation qui concernent les habitant·es. La fédération ne se contente pas de prêter : elle forme les groupes à la gestion administrative et financière, ce qui renforce les compétences des femmes qui portent le système au quotidien. Les activités d’enquête, de cartographie, de formation, de mobilisation et de participation citoyenne sont coproduites avec les habitantes elles-mêmes. L’expertise technique ne se pose pas en dehors de leurs vies, mais s’adapte aux modes de vie des habitant·es dans une démarche de co-définition / co-création des solutions par l’utilisation de techniques appropriées.
Pour cela, il convient de démythifier les grandes attentes et le « rêve collaboratif » des concepteurs de projets, car ces processus sont souvent marqués par l’incertitude et les conflits. Ces conditions exigent une adaptation et une vigilance permanente de la part des équipes en charge de la promotion afin de favoriser la coproduction dans une perspective réaliste et sociopolitique.
Si l’État intervient en soutien, on peut dire que cela se fait dans une dynamique de rapport de force inversé, comme le disent les habitant·es qui n’entrent pas en position de faiblesse dans la relation, mais bien en position de force vu leur autonomie initiale.
Historiquement, le Maelbeek jouait une fonction productive vivrière aujourd’hui disparue. Par cette transformation, le ruisseau devint un dépotoir et un réceptacle des déchets de l’industrialisation naissante et porteuse de miasmes. Le Maelbeek a alors inauguré, dans l’objectif de l’hygiénisme bruxellois, le principe technique, de grande envergure, de recouvrement des rivières, pour en faire des collecteurs d’égout signant la disparition du paysage de vallée. Cet enfouissement fut d’autant plus masqué que l’urbanisme galopant du XIX e mettait directement à profit cet espace gagné en surface pour créer des voies de communication. L’écologie des cycles de l’eau disparaissait au sein de l’urbain.
Mais les habitant·es les plus précaires restèrent dans le fond de la vallée. Avec l’imperméabilisation des sols, la densification des quartiers ainsi que l’extension du tout à l’égout, les inondations se sont faites de plus en plus nombreuses. Le quartier faillit être complètement détruit dans les années 70 par la construction d’une autoroute urbaine. Celle-ci ne s’est toutefois pas réalisée suite à des luttes urbaines et ce n’est qu’autour des années 2000 que des grands travaux d’ingénierie ont été réalisés tels que l’élargissement du collecteur et surtout du bassin d’orage (place Flagey) pour réduire les risques d’inondation. Ces solutions se sont imposées sans débat local et dans un déficit démocratique.
Après quelques années d’accalmie – grâce au bassin d’orage –, depuis 2021, on assiste au grand retour des inondations, suite au dérèglement climatique, à l’imperméabilisation croissante des sols, à l’absence de mise en place de solutions alternatives… Des habitant·es appellent les pouvoirs publics pour les aider face à ce problème, mais ils ne reçoivent aucune réponse, les administrations se renvoyant la responsabilité entre commune et Région, entre opérateurs de l’eau ou environnementaux, voire entre elles, etc. Certains indiquant même que ces problèmes sont normaux puisqu’ils habitent un fond de vallée.
Face au désarroi des habitant·es, différentes associations se sont retrouvées au sein de la plateforme Délier les fils de l’eau [2] (DFE) pour entendre la problématique et tenter de la rendre existante par un soutien à l’action collective. Une petite enquête a pu montrer que les habitant·es pouvaient souffrir de différents types d’inondation : de retour d’égout, de remontée de nappe phréatique, de ruissellement. On note également des problèmes de santé qui peuvent être corrélés à ces problèmes d’eau dans les caves. Tout cela étant cumulé aux problèmes d’ordre social : mal-logement, précarité, etc. Par dessus tout, les habitant·es se sentent abandonné·es, avec un sentiment de dépossession, d’impuissance et même un sentiment d’indignité.
Une lettre a été envoyée aux opérateurs de l’eau afin de leur proposer de créer un diagnostic hydrologique en commun, mais elle est restée sans réponse. Près de trois ans après l’envoi de ce courrier, et la survenue d’autres inondations en 2024, bien plus graves, il n’y a toujours aucune réponse concrète. Pourtant, entre-temps, s’est mis en place le projet de recherche-action Fairville dont le laboratoire se greffe sur la situation de la rue Gray en posant ce genre de questions : comment co-construire un diagnostic et des propositions de solutions ? Comment créer les conditions qui permettent une ressaisie des habitant·es afin qu’il puissent reprendre en main leur devenir ? Aucune réponse n’est encore apportée même si un début de dialogue avec la commune se met difficilement en place suite notamment à l’utilisation du dispositif démocratique de l’interpellation communale. Mais le rapport de force est clairement en la défaveur des habitant·es.
Nous assistons, rue Gray, à l’exact inverse de ce qui se passe dans les quartiers de Dakar : des personnes dont l’impuissance est à la hauteur de la puissance des techniques utilisées et de la force de l’État.
Entre prémisses de la production de la ville et fin d’un certain cycle de production de la ville
Il est évident que les conditions ne sont pas comparables entre les situations de Dakar et de Bruxelles et il ne s’agit pas de plaquer une situation sur une autre. Mais ce regard en relief peut nous aider à donner de la profondeur à nos manières de voir.
Nos villes modernes dont le cycle de production date de deux siècles se sont construites sur l’expertise technocratique, décalée des potentiels d’action citoyenne, se détachant des savoirs vernaculaires (s’opposant même au sens commun) au profit d’un intérêt dit « général » déconnecté des situations concrètes. D’une certaine manière, l’histoire de nos villes modernes est une histoire de dépossession de capacité à agir ; l’individu est renvoyé à sa solitude et à une sorte d’impuissance communautaire.
À Dakar, dans la situation des quartiers informels qui nous concerne, la ville instituée n’en est qu’à ses prémisses et c’est par la force de la communauté, avec son autonomie et sa capacité auto-organisationnelle, qu’un rapport plus égalitaire s’installe avec les pouvoirs publics. Il y a beaucoup à dire à cet égard, car ce qui s’établit là, c’est un agencement communauté / pouvoir public, où une situation singulière/intérêt général qui pourrait vivifier la démocratie même.
Ce que l’on pourrait souhaiter à celleux de Dakar – car iels nous le disent – c’est qu’iels ne se laissent pas déposséder de leur capacité à agir soit en se « vendant » au marché (ou à l’État), soit en abdiquant face à l’idée d’un intérêt général qui ferait perdre le sens des singularités et des situations concrètes.
Ce que l’on pourrait souhaiter à Ixelles et dans nos villes à la modernité issue du XIX e siècle, c’est de trouver les ressorts créatifs d’une ressaisie citoyenne : faire émerger des formes collectives et communautaires d’action sociale et environnementale, capables à la fois d’appuyer l’action institutionnelle et d’instaurer avec elle un véritable rapport de force, condition d’un nouveau rapport d’existence.
C’est précisément ce mur administratif que la cartographie participative et le plaidoyer communautaire cherchent à faire tomber à Dakar pour rendre ces quartiers visibles aux yeux de l’État. À Bruxelles, l’enjeu n’est au fond pas si différent : il ne s’agit pas de devenir visible en tant que tel, mais de rendre visible la problématique de l’inondation à travers le potentiel d’une action collective et commune.
Si à Bruxelles, rue Gray, nous sentons confusément que nous sommes à la fin d’un cycle d’une certaine manière de produire la ville, à Dakar, dans le quartier Cité Abdou Diouf, il y a au contraire le sentiment d’en être aux prémisses. Dans tous les cas, nous proposons une appropriation populaire des risques, ces derniers étant les résultats d’une manière de produire la ville oublieuse de celles et ceux qui ont à les subir.
Cet article s’appuie sur les travaux des Fairville lab de Dakar et de Bruxelles, réalisés au sein du programme Horizon Europe Fairville coordonné par le CNRS (Lavue). Réalisé avec le soutien de la recherche-action Fairville.
[1] UrbaSen est une association sénégalaise active depuis 2007 dans les quartiers précaires du Sénégal. Elle accompagne la Fédération Sénégalaise des Habitants dans les études tech- niques, cartographiques, etc.
[2] Cette plateforme est constituée initialement par des organisations à caractère social, environnemental ou sur les questions de logement, etc.