Décembre 2025, IEB et la Fédération des services sociaux (FDSS) sont sollicités par Ce qui nous arrive (CQNA) pour animer un atelier intitulé « République populaire bruxelloise ». À l’issue de cet atelier, naîtra la proposition, à la fois ambitieuse et concrète, de se doter d’un budget populaire bruxellois, et ce, alors que le gouvernement fédéral Arizona nous donne un horizon d’austérité à la sauce ultra-libérale. Chronique d’une tentative de construction d’un budget pensé par et pour les Bruxellois·es, un essai toujours en cours d’élaboration.
Ce qui nous arrive, c’est un collectif de personnes et d’associations, venant de secteurs variés (social, climat, éducation permanente, santé…), qui se réunissent dans le but de penser à des solutions concrètes, adossées à certains territoires singuliers, certaines pensées avec l’État, d’autres, au contraire, pensées sans l’État. Le collectif est né dans une période marquée par la sidération créée par le Covid-19. Près de 400 personnes partageant ce sentiment que nous ne pouvons plus attendre devant la dévastation sociale et environnementale se rassemblent durant deux jours pleins en septembre 2022 aux Halles de Schaerbeek. Les signaux adressés aux fragilités du monde laissent présager le pire pour la suite. Mais il ne s’agit pas de se morfondre et de nourrir un sentiment d’impuissance mais de trouver collectivement des pistes pour combattre les inégalités et les dominations, pour défendre l’existence des associations qui tentent d’y œuvrer au quotidien alors que leurs moyens diminuent, voire disparaissent.
Fort du succès de la première rencontre, le collectif relancera une nouvelle dynamique les 11 et 12 décembre 2025, toujours aux Halles de Schaerbeek, avec trois objectifs : rester ambitieux face aux attaques qui visent le soin porté aux gens et à la planète, tester de nouvelles pratiques de liens et d’alliances, trouver un meilleur équilibre entre la force de résistance et la force de proposition.
C’est dans ce contexte qu’IEB et la FDSS animeront un atelier intitulé « République populaire bruxelloise ». L’atelier récoltera un succès certain. Il faut dire qu’à ce moment-là précisément, nous sommes sans gouvernement bruxellois depuis plus de 540 jours, une période considérée comme un record mondial. Tout le monde s’affole, les initiatives citoyennes réclamant un gouvernement se multiplient (Collectief 541 – We are Brussels, Respect Brussels…) et tentent de proposer des voies de sortie de crise. Tous en appellent à la formation rapide d’un gouvernement pour éviter une crise institutionnelle et financière. Ils proposent des solutions concrètes, notamment la mise en place d’un conclave politique ininterrompu dès le 2 décembre 2025, avec comme visée d’arriver à un accord de gouvernement et une trajectoire budgétaire.
En effet, la question budgétaire est au cœur de la crise. Le déficit budgétaire (annuel) de la Région bruxelloise est, en 2024, de plus d’1,5 milliard d’euros et la dette totale dépasse, en 2025, 15 milliards d’euros, sachant que la totalité des recettes de la Région représente 6,1 milliards en 2024. Les Agences de notation menacent de dégrader la note de la Région de A+ à A, menace assortie d’un discours alarmiste sur les capacités d’emprunt de la Région. De nombreuses structures, notamment associatives, subissent le régime dit des douzièmes provisoires [1] qui les corsète dans un horizon très court-termiste. Beaucoup espèrent (naïvement) que les choses rentreront dans l’ordre une fois le gouvernement bruxellois en place.
Au même moment, le niveau fédéral, les Régions wallonne et flamande sont déjà dotés de gouvernements, lesquels vont adopter, au pas de charge, des mesures budgétaires « pour remettre les choses dans l’ordre » : réforme de l’assurance-chômage, de l’assurance-pension, des soins de santé, de l’enseignement… avec dans le viseur un objectif majeur : réduire les dépenses. Pourtant, dans le même temps, on augmente drastiquement les dépenses militaires. Le leitmotiv est de ne pas augmenter les impôts, y compris sur les plus gros patrimoines, voire de les diminuer, comme en Région wallonne, via la réforme visant à réduire les droits de succession.
Assumer cela revient à refuser d’augmenter les recettes et donc à ne faire les économies que sur le dos des dépenses, dont bon nombre constituent un filet social pour les plus précaires. Comme le signale Clarisse Van Tichelen et Etienne Lebeau, la rhétorique de l’austérité masque en réalité d’autres choix politiques que le gouvernement peine à assumer [2].
C’est dans ce contexte que nous animons notre atelier sur la République populaire bruxelloise. Parmi nos invité·es, nous avons Fatima Zibouh qui plaide pour des processus de démocratie délibérative et participative. Elle a collaboré dès 2010 avec David Van Reybrouck, lors de nos 541 jours sans gouvernement fédéral en 2011, pour l’aider à mettre en place un G1000. Elle émet plusieurs critiques sur notre démocratie représentative : le fait précisément qu’elle n’est pas représentative (rappelons qu’en-dehors des élections communales, les personnes résidant en Belgique, qui n’ont pas la nationalité belge, n’ont pas le droit de vote) et surtout qu’elle ne consulte la voix des citoyen·nes que tous les 5 ans alors qu’iels devraient être consulté·es tout au long de la législature. Les élections finissent par ressembler à une forme de chèque en blanc. Pour elle, les commissions délibératives permettent de faire remonter les expertises du vécu vers le Parlement. Et de conclure qu’il ne suffit pas d’inviter à une fête mais qu’il faut inviter à organiser la fête. En effet, les transformations sociales ont bien plus de chance d’advenir si les concerné·es participent à la définition des modalités d’adoption de ces transformations [3]. Certes, il y a la légitimité des élections mais est-ce suffisant ? Les dominants ne vont-ils pas avoir tendance à systématiquement favoriser les dominants ?
La rhétorique de l’austérité masque en réalité d’autres choix politiques que le gouvernement peine à assumer.
Ceci dit, s’en remettre à la société civile permettrat-il nécessairement d’assurer un correctif ? Faut-il rappeler que le G1000 évoqué plus haut a abouti à un consensus mou de l’aveu même des résultats présentés. En matière d’emploi, les pistes plébiscitées étaient notamment la limitation des allocations de chômage dans le temps et l’accompagnement sur mesure des demandeur·euses d’emploi, des mesures reprises aujourd’hui par le gouvernement Arizona. Dans une démocratie malade, il n’y a pas que le pouvoir qui est malade. Le peuple est aussi le reflet de la société du pouvoir d’achat. Les citoyens vivent dans la même société de consommation, hyper-connectée et saturée d’informations que les décideurs.
Il y avait certes de la provocation dans notre choix de parler d’une République populaire. Ce mot de « populaire » sera d’ailleurs longuement débattu à plusieurs reprises au sein des assemblées qui suivront nos ateliers. Certain·es participant·es lui préféraient le concept d’« intérêt général », l’essentiel étant de réaliser un exercice budgétaire qui parte de la société civile, des acteur·ices du bas. Mais s’agissait-il pour autant de créer un budget « grand public », qui plaise à tout le monde ?
Certain·es abondaient dans ce sens, proposant d’ailleurs des dispositifs de nature à assurer une prise de température chez tout le monde : sondages accompagnés de mesures statistiques pour créer des moyennes. D’autres rappelaient que c’était à dessein que nous utilisions le terme « populaire » : non au sens de « populiste » (nous serions alors tombé·es dans le ventre mou d’un « intérêt général » qui n’existe pas) mais en ce sens que les porteurs du projet étaient au contact direct avec les fragilités de la ville, avec les sans-voix qui rament pour accéder à des choses essentielles comme le logement, la santé ou la culture. Il ne s’agissait pas de définir des besoins comme une liste de courses où chacun·e viendrait plaider pour ses intérêts sans solidarité.
Les porteur·euses de l’atelier voyaient un certain danger dans la procéduralisation des processus participatifs. Un risque que le processus prenne le dessus sur le contenu, où le « comment débattre » gagne sur le « quoi débattre ». Restait néanmoins en suspens la question de la représentativité que nous ne pouvions pas évacuer du revers de la main, même si en tant qu’acteur·ices du non-marchand, nous avions beaucoup de choses à dire. Nous avons préféré affirmer que nous n’étions évidemment pas représentatif·ves, tout en étant clair·es pour affirmer d’où nous parlions : un secteur qui peut relayer les voix des exclu·es avec lesquel·les nos structures sont en contact, nous permettant de penser la mobilité à partir des quartiers les plus denses, de penser les crèches à partir des mamans les plus vulnérables, de penser l’accès aux soins à partir des sans-papiers et sans-chez-soi… L’important était d’être transparent sur nos modes de fonctionnement, de solliciter l’assemblée régulièrement sans l’épuiser, pour clarifier nos objectifs et nos modes de faire [4], en laissant de l’ouverture au débat, sans chercher des méthodes cadenassées. Il s’agira au fur et à mesure du processus de mobiliser un maximum d’acteurs diversifiés pour essayer d’élargir évidemment la base.
Conscients que pour cet atelier, nous ne pouvions nous passer d’une expertise budgétaire, nous avions invité Maxime Fontaine, économiste à l’ULB, qui nous fit remarquer que les économistes, jusqu’il y a peu, étaient rarement invités à la fête mais, que depuis que nos gouvernants étaient taraudés par l’austérité, il n’avait jamais été autant sollicité. Maxime Fontaine a aidé l’atelier à relativiser la situation budgétaire alarmiste qu’on nous servait depuis des mois. Certes, la Région bruxelloise est dans une situation financière complexe, avec une perte d’argent réel lié à la charge d’intérêt, mais la Région n’a pas de problème de financement. Sa note chez les Agences de notation n’est pas si mauvaise. Il y a, selon l’Agence de la dette, peu de risque immédiat que la Région ne soit plus en capacité d’emprunter [5] or la peur du shutdown nous fait perdre la notion de ce qui peut être objectivé dans les finances.
Dans l’atelier, cet exposé nous a donné du souffle. Nous étions nombreux·ses à nous être vu opposer sur les derniers mois la phrase-couperet : « Désolé, il n’y a plus de budget », une phrase mettant un point final à tout débat et à toute discussion. C’est pourquoi les participant·es étaient désireux·ses de se réapproprier des connaissances sur les budgets pour mieux saisir les arbitrages réalisés et examiner s’ils allaient dans le sens des besoins des Bruxellois·es. Comme l’ont énoncé nos alliés de Bruscope : « La volonté de réduire les dépenses publiques ne relève pas uniquement de contraintes économiques liées à la dette : elle traduit une vision de la société. Une vision dans laquelle l’impôt doit être limité et l’action publique réduite à un rôle minimal (sécurité, justice, diplomatie…) [6]. »
Certes, Maxime Fontaine nous appris que les marges de manœuvre de la Région bruxelloise étaient limitées en termes de recettes en raison de la complexité de la structure institutionnelle belge. Les principales recettes fiscales propres à la Région et sur lesquelles elle dispose d’une certaine maîtrise sont limitées. Mais même en se limitant à des options ne nécessitant pas de modification de la structure institutionnelle de l’État belge, nous verrons, à travers l’exposé de Clarisse Van Tichelen de la CNE, que des pistes crédibles existent pour augmenter ces recettes, notamment en s’attaquant aux niches fiscales privilégiant les populations les plus aisées [7].
Un travail du même type pouvait être réalisé en scrutant l’affectation des dépenses. On pense immédiatement aux 5 milliards d’euros concernant l’extension du métro 3. Mais il y a aussi les millions du projet NEO ou du musée Kanal, les aides aux entreprises visiblement octroyées avec bien peu de contrôle sur leurs effets alors que, dans le même temps, le non-marchand doit justifier à coup de formulaires indigestes le moindre millier d’euros perçu. Il s’agira par la suite de mêler cette expertise froide des milieux académiques avec l’expertise chaude des acteur·ices de terrain.
Lors des ateliers de décembre, nous avions également invité Bruxeo, une fédération patronale représentative des entreprises à profit social bruxelloises, intersectorielle et pluraliste. Elle regroupe des institutions publiques et privées actives dans les secteurs des soins de santé, de l’action sociale, du bien-être, de l’éducation et de l’enseignement, du secteur socioculturel, etc. C’est ce qu’on appelle un corps intermédiaire, une organisation dotée d’une certaine représentativité, située entre l’individu et l’État, qui sert de pont pour dialoguer avec le pouvoir. Les syndicats sont un corps intermédiaire par excellence.
Échanger avec Bruxeo nous a permis de disposer d’une meilleure connaissance de la force du secteur non marchand dans l’économie bruxelloise, de la perception des différents acteurs impliqués sur ces questions, des contraintes du système et de l’angle mort dans les politiques de l’apport de l’approche préventive : « Il faut continuer à investir dans le non marchand parce que c’est rentable. Il crée de l’emploi peu délocalisable (100 000 emplois) et améliore le quotidien de milliers de personnes. On a diminué de 15 % les budgets des services de première ligne, par exemple ceux qui gèrent la toxicomanie, alors qu’on fait face à un accroissement des consommations. » Les publics invisibles (sans-papiers, sans-chez-soi,) sont estimés à 4 % de la population. 80 % des déterminants de la santé sont non médicaux mais liés à un mauvais logement, à un manque de revenus.
Dans notre démocratie malade, où le collectif s’efface au profit de l’individu, ces corps intermédiaires sont affaiblis et le rapport de force qu’ils parviennent à instaurer s’effrite. L’État leur tourne de plus en plus le dos, tandis que les militant·es leur préfèrent des formes d’organisation plus libres et affinitaires. Néanmoins, ces corps intermédiaires sont des structures qui gardent une certaine vigueur pour articuler la connaissance (sphère académique), la capacité d’organisation et de mobilisation (syndicats et associations) [8] même s’ils ne sont pas les seuls détenteurs de ces forces d’agir.
Travailler avec les corps intermédiaires ne saurait épuiser le débat. Ils ont leur propre contrainte et leur propre agenda. Ainsi, au moment où le gouvernement bruxellois s’est formé en février 2026, des personnes ont quitté la table parce que les choses reprenaient leur cours. Bruxeo nous a annoncé début mars qu’il se retirait de la coordination de notre groupe de travail « Social-Santé », pour des questions d’investissement temporel mais aussi parce qu’ils restent une fédération d’employeurs qui ne pourrait peut-être pas porter l’orientation générale prise par notre budget populaire. Mais la collaboration se poursuit néanmoins en toute transparence. Nous échangeons également avec les syndicats pour qui la question budgétaire est centrale. Le calendrier des négociations socio-patronales rythme leur agenda, distinct du nôtre mais le dialogue est là, chacun actant les divergences et les limites spécifiques à chaque entité.
De notre côté, nous voulions pouvoir garder la radicalité spécifique à celleux qui ne sont pas pris·es dans les marges de manœuvre retreintes des mécanismes de concertation instituée. Certes en tenir compte, car il est toujours indiqué de partir de là où on est plutôt que de planer directement vers là où on voudrait être, sans tenir compte de la complexité du réel. Mais nous voulions pouvoir radicalement partir des besoins des plus précaires, s’autoriser à créer des recettes à partir des fameuses épaules les plus larges, s’autoriser à questionner la sacro-sainte propriété privée et nos mécanismes historiques de transmission patrimoniale. Nous voulions explorer les options envisageables en allant au-delà de la liste établie par les acteurs officiels, au-delà du pouvoir des experts, tout en étant attentif à leur récit. Nous voulions pouvoir construire un narratif alternatif, parler de « contributions » plutôt que d’« impôts », parler de « besoins et de services » plutôt que de « dépenses », démystifier la vision de Bruxelles comme « pauvre », alors qu’il faudrait reconnaître son rôle de lieu d’accueil, d’exercice du droit à la ville, de tremplin pour les humain·es, un rôle qui n’est pas financé. La pauvreté n’est pas qu’une question de revenu mais aussi une question d’absence de pouvoir de décision.
En décembre 2025, lorsque nous étions sortis boostés de nos ateliers, nous nous étions donné un agenda très ambitieux, en misant sur l’effet à chaud, la concentration des forces et des énergies : atteindre, en quatre mois, un projet de budget populaire bruxellois à présenter au Parlement bruxellois, après un marathon de clôture de 10 jours de débats et constructions collectives du 13 au 24 avril 2026, dans un lieu symbolique comme la Bourse. Nous étions conscient·es que le gouvernement bruxellois serait peut-être formé dans l’entre-deux, peu importe, nous ne courrions pas derrière un « agenda politique ». Nous nous donnions notre propre agenda.
Après deux mois et demi d’assemblée pour prendre connaissance de la complexité de la matière, tenter d’ajuster notre méthode d’inclusivité et coconstruire les outils en amont, nous assurer de la logistique nécessaire à notre marathon de 10 jours, nous avons dû acter que nous ne serions pas prêt·es pour le 24 avril. Après de longs débats au sein de la coordination et de l’assemblée, nous avons décidé à la mi-mars d’étaler le processus sur un an, tout en proposant un large événement public, le 18 avril à la Bourse, pour faire le point sur l’état de nos connaissances et élargir notre cercle. Nous nous sommes donné jusqu’en avril 2027 pour construire ce budget populaire bruxellois.
Au-delà du temps pris par notre processus, il s’agit de questionner notre rapport au temps dans un monde de l’immédiateté. Aujourd’hui, nos démocraties représentatives se concentrent sur les solutions à court terme qui donnent des résultats visibles au sein de la législature dans l’espoir que le pouvoir en place sera réélu par le peuple. Une telle lecture liée, au-delà de l’enjeu électoral, aux mécanismes du management de l’efficience (un max de résultats avec un investissement minimum) met à mal les processus de compréhension de la complexité qui exigent du temps, et notamment les mécanismes de prévention qui sont humainement, voire financièrement, prolifiques sur le long terme. Ainsi Alain Willaert, du Collectif 21 et du Conseil bruxellois de coordination sociopolitique, nous a enseigné que le rapport entre l’investissement dans le cadre de la prévention ou du curatif en santé était de 1 pour 14. Les politiques de prévention et de promotion, en amont du curatif, ne devraient pas être vues comme un coût, mais comme un investissement pour la soutenabilité de nos systèmes de santé alors que notre système de santé reste très largement orienté vers le curatif : en 2019, à peine 1,7 % des dépenses de santé étaient consacrées à la prévention, soit un niveau nettement inférieur à la moyenne européenne.
Mais la prévention souffre d’une malédiction structurelle : « quand elle fonctionne, il ne se passe rien. Pas d’overdose, pas d’épidémie, pas de fait divers. Et ce rien ne remplit aucun tableau, aucune conférence de presse, aucun bulletin de vote. Le soin, la répression et l’hospitalisation, eux, se comptent et se filment. Un pouvoir qui gouverne à l’image aura toujours intérêt à couper là où le succès est invisible [9]. »
Un pouvoir qui gouverne à l’image aura toujours intérêt à couper là où le succès est invisible.
La meilleure façon pour les mouvements sociaux de contribuer au changement social ne consiste pas à devenir de simples auxiliaires de l’État mais bien au contraire à rester critique et à exercer sur lui une pression permanente, pris qu’il est dans le tournant entrepreneurial de l’aménagement urbain [10], d’une construction de plus en plus spéculative du territoire qui prend le dessus sur l’amélioration des conditions de vie des habitant·es.
Il ne s’agit pas pour autant d’être conspirationniste ni contre le pouvoir mais de plaider pour un au-delà de la logique du pouvoir, en vue d’une transformation sociale égalitaire [11]. Plus une société est égalitaire, mieux elle est équipée pour mener des transformations sociales, car elle est moins aux prises avec une élite qui tend à résister au changement. Lorsqu’une élite domine la vie politique et culturelle, les membres des groupes à faibles revenus sont moins disposés à s’investir dans une sphère qu’ils estiment insensible à leurs besoins [12].
C’est pourquoi nous voulions inverser la logique et penser le budget de la Région bruxelloise à partir des besoins de celleux qui subissent le plus ces inégalités et qui éprouvent de plus en plus de difficultés, par ce fait même, à participer au débat. Il s’agit pour nous de réfléchir le budget bruxellois en contre-pouvoir plutôt qu’en auxiliaire du pouvoir, en vue d’exercer un rapport de force pour que l’État de droit reprenne pied dans ses prérogatives : organiser une société plus juste et égalitaire.
Des pistes crédibles existent pour augmenter les recettes, notamment en s’attaquant aux niches fiscales privilégiant les populations les plus aisées.
Inter-Environnement Bruxelles
[1] C’est à dire que les élu·es autorisent le gouvernement à dépenser chaque mois un douzième du budget de l’année précédente.
[2] « FWB : L’austérité est-elle une fatalité ? », Revue Politique, printemps 2026.
[3] O. DE SCHUTTER et T. DEDEURWAEDERE, Pour un État partenaire. L’innovation citoyenne au cœur de la transformation sociale et écologique, Etopia, 2023, p. 10.
[4] L’assemblée qui porte le budget populaire se compose de 115 membres dont 43 associations et collectifs. Elle est coordonnée par un groupe ouvert mêlant associations et électrons libres d’actuellement 7 personnes. L’assemblée est dotée d’une feuille de route et d’une charte. Elle s’est réunie à 7 reprises entre janvier et juin 2026.
[5] Bruxelles Finances et Budget, Agence de la dette – Rapport annuel 2024 (2024), p. 18.
[6] Bruscope, « La dette publique : ce qu’on ne vous explique pas », Comprendre les finances publiques de Bruxelles, 2026, p. 32.
[7] Par exemple, supprimer l’abattement sur les droits d’enregistrement et rendre le taux sur les droits d’enregistrement progressif en fonction de la valeur du bien et du nombre de biens que le propriétaire possède déjà.
[8] P. BOURDIEU, Interventions, sciences sociales et action politique, Marseille, Agone, 2002, p. 442.
[9] Publié sur Still Pissing le 7 août 2026.
[10] D. HARVEY, « Vers la ville entrepreneuriale », in C. GINTRAC & M. GIROUD (dir.), Villes contestées, Paris, Les Prairies ordinaires, 2014, p. 98.
[11] M. BENASAYAG, Du contre-pouvoir, La Découverte, 2003, p. VIII.
[12] B. ROTHSEIN et E. USLANER, « Tous pour tous : equality, corruption and social trust », World Politics, 2005, p. 58.