Depuis 25 ans, de très nombreux logements ont été construits dans la commune d’Anderlecht tandis que toute une série de nouveaux projets sont en cours. Le collectif 1070 contre la gentrification s’est attaché à analyser l’inadéquation entre les typologies de ces logements et les revenus de la population des quartiers concernés. La présente analyse est à lire en complément de cette carte.
En 2025, le collectif 1070 contre la gentrification a décidé de réaliser une carte recensant tous les logements produits sur le territoire de la commune d’Anderlecht entre 2000 et 2025, qu’ils soient publics ou privés. [1] L’objectif : faire apparaître que l’essentiel des logements qui sont produits sur le territoire de la commune est inaccessible à la grande majorité des Anderlechtois·es et des Bruxellois·es. Les pouvoirs publics gaspillent un foncier rare et précieux pour des logements qui ne profiteront qu’à une minorité de ménages en capacité de les louer ou de les acheter.
Anderlecht est un territoire d’accueil historique de mouvements migratoires divers. Encore aujourd’hui, Anderlecht est présentée comme une commune dotée de nombreux logements accessibles. On trouve en effet, particulièrement à Cureghem, du « logement social de fait », c’est-à-dire, des logements privés loués à des loyers moins élevés qu’ailleurs à Bruxelles, mais souvent pour des logements peu confortables (mal isolés, mal chauffés...), voire insalubres, faute de moyens ou d’intérêt de leurs propriétaires pour les rénover. Le loyer sur le marché privé est certes 34 % moins élevé à Cureghem qu’au Chant d’Oiseau (Auderghem), mais le revenu y est 75 % moins élevé ! Les loyers des logements à louer à Cureghem pèsent donc très lourd dans les budgets des ménages. Et si le revenu médian des anderlechtois.es a crû de 38 % en près de 10 ans (passant de 15 911 EUR en 2015 à 21 995 EUR en 2023), le montant moyen des loyers, lui, a crû de 51 % (de 627 EUR à 946 EUR). Se loger à Anderlecht sur le marché privé devient donc de plus en plus difficile pour beaucoup d’habitant.es.
Environ un tiers des ménages anderlechtois (35 %) disposent de revenus proches ou inférieurs au seuil de pauvreté. De quoi dispose la commune d’Anderlecht pour loger ces personnes à bas revenus ? Le Bourgmestre répète à l’envi que sa commune compte 17,73 % de logements à finalité sociale au 1er janvier 2020, ce qui est, en effet, un score très honorable en comparaison de la plupart des autres communes bruxelloises. Mais faire mieux que les autres communes, dont certaines font vraiment très peu (moins de 5% à Ixelles, Uccle ou Woluwé-Saint-Pierre), ne veut pas automatiquement dire faire à la hauteur des besoins. De fait, l’offre en logements abordables reste défaillante. D’abord, seul 1 logement sur 10 (5190 sur 54.983 = 9,6% en 2024) à Anderlecht est du logement social classique. La commune se repose en fait sur un parc de logements sociaux anciens, parfois vétustes, construits dans les années 1920, comme dans les cités-jardins de la Roue, du Bon Air, du Vogelzang et de Mortebeek, ou dans les années 1960-1970, comme au Peterbos, au square Albert ou aux Goujons. Entre 2005 et 2024, seulement 313 nouveaux logements sociaux ont été ajoutés à ce stock historique, soit une augmentation d’à peine 6% en 20 ans correspondant à une moyenne de 15 logements sociaux supplémentaires par an. Ce qui n’empêche pourtant pas le Bourgmestre d’affirmer, lors de l’interpellation du 6 novembre 2025 sur l’expulsion violente du Collectif de sans papier Zone Neutre au square de l’Aviation : « Il y a bien une commune qui crée du logement social. Avec la Ville de Bruxelles, nous en créons plus que l’ensemble des 17 autres communes réunies. Ici, on fait le maximum. Il y a 1000 logements sociaux en construction ».
En fait, à Anderlecht, les pouvoirs publics produisent surtout du logement dit « à finalité sociale ». Késako ? Sur la carte, sont indiqués les 10.544 logements produits ou en cours de production entre 2000 et 2025 à Anderlecht, soit 422 logements par an en moyenne. Un ensemble de projets colorés en vert ressortent nettement : ce sont les logements produits par l’opérateur public Citydev dont les projets Compas, Nautica, Citygate,… Ce sont des logements produits en partenariat avec des promoteurs privés mis en vente à un prix 30 % inférieur au prix du marché grâce à une aide publique. Le but est de faciliter l’accès à la propriété de la ’classe moyenne’ à Bruxelles, au nom de la ’mixité sociale’. Sur les vingt dernières années, à Anderlecht, Citydev a produit ou est en train de produire plus de 1600 logements de ce type. Mais les conditions d’accès à ces logements dits « à finalité sociale » se distinguent nettement de celles qui s’appliquent pour la location d’un logement social classique. Par exemple, un.e candidat.e au logement social vivant seul doit justifier d’un revenu annuel déclaré inférieur à 27 500 EUR, alors que le revenu maximum déclaré pour un ménage sans personne à charge donnant accès à un logement Citydev est de 65 147 EUR.
Si, formellement, rien n’empêche une personne disposant d’un revenu annuel de 18 000 EUR de se porter candidat à l’achat d’un logement Citydev, il y a fort à parier que ses revenus ne lui donneront pas accès à l’emprunt bancaire nécessaire à cette opération. Les logements Citydev reviennent donc très rarement aux personnes en attente sur la liste des logements sociaux, et s’adressent clairement à une classe plus aisée, sans pour autant viser les très riches.
Par ailleurs, après 20 ans, ces logements produits par Citydev repartent entièrement sur le marché privé et échappent alors à toute régulation sur le prix de revente ou sur les montants des loyers si le logement est mis en location par son propriétaire. C’est le cas, par exemple, des 119 logements du projet « Matériaux » et des 147 du projet « Cityline » qui sont aujourd’hui entièrement au prix du marché privé. Or c’est cette catégorie de logements qui permet à la commune d’Anderlecht de caracoler presqu’en tête de la production de logements dits ’à finalité sociale’. À l’échelle de l’ensemble de la Région bruxelloise, cette catégorie contribue à plus de 25 % de l’ensemble des logements dits « à finalité sociale » en projet [2].
Sur la carte, on voit aussi que la commune d’Anderlecht accueille la production de nombreux logements privés, représentés en noir : à Cureghem, autour du bassin de Biestebroeck, au quartier des Trèfles, près de l’hôpital Erasme... La concentration des projets privés est particulièrement élevée à Biestebroeck, notamment avec les projets Citydox ou Key West, développés par de gros promoteurs immobiliers. Ces projets sont activement soutenus par la commune d’Anderlecht depuis le début des années 2010. Le bourgmestre de l’époque, Gaétan Vangoidsenhoven, fut interpellé à ce sujet le 30 juin 2022 par des habitant.es qui s’inquiétaient du risque de gentrification lié au projet Key West, prévoyant 524 logements privés et pas le moindre logement social. Les habitant.e.s souhaitaient une garantie pour un pourcentage de logements sociaux. Pour justifier l’absence de logements sociaux au sein du projet, le bourgmestre leur répondit qu’ « On ne peut pas parler de gentrification dans ce quartier car il n’est aujourd’hui pas habité (…). Il ne faut pas que du logement social car la crise du logement est multiple, la réponse à apporter doit donc être multiple. »
Un an plus tard, dans le cadre du comité accompagnant la planification du bassin de Biestebroeck, le nouveau bourgmestre, Fabrice Cumps, disposait d’une nouvelle opportunité pour imposer un pourcentage de logements sociaux au sein des 4000 nouveaux logements prévus à cet endroit. Le bureau d’études notait en effet que c’était l’un des enjeux identifiés du nouveau plan d’affectation du sol (PPAS). Mais la commune rétorquera que « il vaut mieux utiliser les termes de ‘logements à finalité sociale’ en vue d’inclure l’ensemble des types de logements publics. (…) la Commune n’est pas en faveur de l’annonce de pourcentage (de chiffres) de logements sociaux à créer. ». Et pour cause, la Commune sait pertinemment qui si on comptabilise uniquement les logements sociaux dont elle dispose, sa part de logement public chute de 17 à moins de 10 %. La Commune utilise la terminologie « à finalité sociale » pour justifier son refus d’imposer un pourcentage de logements sociaux dans les projets privés qu’elle accueille à bras ouvert, près de 8000 en 25 ans.
Pendant ce temps, les listes d’attente pour le logement social s’allongent, un sol précieux disparaît massivement sous les grues de la spéculation immobilière notamment dans les quartiers de Biestebroeck, Erasme et Trèfles sans que pour autant les loyers diminuent, poussant hors de la ville précaires et moins précaires. Anderlecht, toujours une terre d’accueil ?
Inter-Environnement Bruxelles
[1] Toutefois, ne sont recensés que les ensembles de plus de plus de 25 unités.
[2] Monitoring n°7 des projets de logements publics à Bruxelles, Perspectives Bruxelles, 2025, p. 10.