Housing First : le logement d’abord
https://www.ieb.be/47658
28 novembre 2025 • Axel Claes,
Claire Scohier,
DUNE asbl,
Élise Debouny
Mi-2023, lors d’un atelier de reportage dessiné, un groupe de dessinateur·ices croque pendant une semaine la gare du Midi et ses alentours, ses chantiers perpétuels dont celui du Métro 3. Mille histoires à raconter. Entre l’agitation et le flux, les magasins et le photomaton… iels observent que certaines personnes sont immobiles et ne se pressent pas pour attraper un train…
Depuis la crise du covid, le sans-abrisme en Région bruxelloise a explosé. Fin 2024, Bruss’help recensait 9 777 personnes sans-chez-soi, soit 25 % de plus qu’en 2022. La décision de la secrétaire d’État à l’asile et à la migration, Nicole de Moor (CD&V), de ne plus octroyer d’accueil aux demandeurs d’asile hommes, a aussi contribué à l’ampleur de l’errance à Bruxelles et une grande partie de ce public échoue à la gare du Midi avec sa vie cabossée.
Un jour, la presse et les réseaux sociaux se font l’écho du récit d’un couple avec enfants qui a passé une nuit devant la gare – en attendant le premier train – et qui a assisté à des rixes. Leur récit devient la justification du « grand nettoyage » de la gare du Midi, orchestré par les autorités nationales et locales ; il lance la campagne électorale de 2024 sur le thème de la sécurité. Prendre le contrepied de la déshumanisation des personnes qui trouvent refuge dans la gare est alors devenu l’angle pour aborder une deuxième semaine d’atelier et partir à la rencontre d’une série d’associations : DoucheFLUX, Médecins du Monde, le Samusocial, Infirmiers de rue et DUNE.
Ces acteurs de terrain leur parlent d’autres mesures – plus humaines et plus performantes à long terme – pour faire face à ces situations, dont le housing first (HF), en partant du principe que le sans-chez-soirisme n’est pas une fatalité. Le programme Housing First est né à New-York dans les années 1990, lorsque le Dr. Sam Tsemberis, psychologue clinicien, s’est rendu compte qu’il y avait un nombre croissant de personnes sans-abri dans les rues, dont une partie souffrant de maladies mentales ou d’addiction échappait aux programmes traditionnels de réinsertion. Ce constat a remis en question l’efficacité des programmes dits « par paliers », qui requièrent la sobriété et l’abstinence des individus, et où le logement se trouve en dernière étape de parcours. Le HF se base sur l’idée que logement est un droit fondamental et propose de fournir immédiatement un logement stable et un accompagnement psychomédicosocial. L’accompagnement et le logement sont séparés ; l’individu peut décider de stopper l’accompagnement et garder le logement ou, en cas de perte de logement, maintenir l’accompagnement. La seule exigence est de respecter les obligations liées au statut de locataire : le paiement du loyer et le respect du voisinage.
Le dispositif fera rapidement ses preuves et sera adopté dans plusieurs pays européens avec la Finlande, le Danemark et l’Irlande comme pays pionniers ; il sera encouragé par une recommandation européenne en 2010. Il s’implantera progressivement sur tout le territoire belge à partir de 2013, dans le cadre d’une expérimentation financée par le fédéral à Bruxelles, Anvers, Gand, Charleroi et Liège. En Région bruxelloise, ce seront les asbls Infirmiers de rue et Smes qui mèneront ce travail exploratoire avant d’être rejointes par DIOGENES et le Samusocial. Elles créeront une coupole en 2015 pour mener leur travail en concertation. Il faudra toutefois attendre 2018 avant que le dispositif sorte de sa phase exploratoire pour obtenir une véritable reconnaissance légale via l’ordonnance relative à l’aide d’urgence et à l’insertion des personnes sans-abri. L’ordonnance permettra aux structures proposant le HF de sortir de leur fragilité budgétaire et d’obtenir un agrément pour une période de cinq ans renouvelable, ouvrant le droit à un subventionnement structurel. Ceci devrait permettre à d’autres structures, telles DUNE et DoucheFLUX, de rejoindre le réseau.
À ceux qui rétorquent pragmatiquement qu’une telle mesure est inévitablement très coûteuse, certainement plus que le dispositif historique par palier, alors que nous sommes dans un contexte budgétaire étriqué, on pourra opposer une étude réalisée en 2022 par le Département d’économie appliquée de l’ULB (Dulbea) [1] à la demande du Syndicat des Immenses [2] : elle évalue les coûts directs et indirects liés au sans-chez-soirisme en Région bruxelloise afin d’estimer le coût moyen annuel statique de l’utilisation des services par personne sans-abri (accueil d’urgence, interventions de la police, hospitalisations, soins psychiatriques, séjours en prison…) et de le comparer au coût annuel moyen d’une remise en logement. Il en résulte une balance favorable aux mesures de relogement des personnes qui vivent dans la rue. Reste que Bruxelles manque de logements financièrement abordables et c’est bien là que le bât blesse.
L’autre problématique pointée par nos reporters et reporteur·ices est celle de la consommation de drogue en rue, et plus spécifiquement de crack, source de sentiment d’insécurité pour nombre d’habitant·es. Il est établi que les personnes qui consomment du crack dans l’espace public sont souvent en situation de pauvreté et n’ont pas accès à un logement. Un rapport sorti en 2025 et réalisé par l’Université de Gand [3] établit que le logement est une condition préalable essentielle pour pouvoir travailler efficacement sur les problèmes liés à la drogue. On y lit du reste que les initiatives de « Housing First » ont démontré que l’accès à un logement stable entraînait non seulement une réduction de la consommation de drogue dans l’espace public, mais qu’il contribuait aussi à renforcer la stabilité sociale.
Tous ces éléments ont décidé IEB à publier ce reportage dessiné réalisé en 2023-2024 aux abords de la gare du Midi afin de partir du regard premier des usagers et usagères d’un quartier. En compagnie d’Élise Debouny et d’Axel Claes, nous sommes retournés voir DUNE asbl et Infirmiers de rue, et allés rencontrer le Smes pour qu’ils nous livrent leurs réflexions, interrogations, révoltes, doutes et combats pour faire face à ce qui ne devrait pas exister : des personnes qui perdent tous leurs droits, leur santé, y compris mentale, leur dignité et jusqu’à leur vie car personne ni l’État ne leur fournit le socle fondamental de toute existence : un logement.
Les huit principes du housing first
- Le logement est l’un des droits humains ;
- Choix et contrôle par les usager·es des services ;
- Séparation entre le logement et le traitement ;
- Les services d’accompagnement sont orientés vers le « rétablissement » ;
- Appliquer le principe de la réduction de risques ;
- L’engagement actif sans coercition ;
- La personne est au centre de l’accompagnement ;
- L’accompagnement sera proposé aussi longtemps que de besoin.
DUNE asbl : nous sommes vraiment la première des premières lignes
Le 25 février 2025, nous sommes allés rencontrer Julien Jardon (coordinateur Housing First), Charlotte Bonbled (chargée de communication) et Timothée Mc Dwyer (psychologue) de l’asbl DUNE, une association située près de la Porte de Hal, ancrée dans le paysage social-santé Bruxellois depuis 25 ans. Leur dispositif de réduction des risques liés à l’usage de drogues s’adresse à un public de consommateur·ices de drogues en grande précarité et d’exclusion sociale. Depuis 2023, l’association a mis en place un dispositif de Housing First (HF).
Quelles sont les spécificités de votre association dans le paysage associatif bruxellois actif sur les questions d’usages de drogue ? DUNE est née d’une action militante : un groupe d’auto-support de personnes consommateur·ices qui vivaient à la rue et qui, face à l’immobilisme des autorités par rapport à l’épidémie de sida, ont pris l’initiative d’organiser la distribution de matériel propre pour diminuer les risques de contamination par les seringues. Cela permettait aussi un vrai travail social de proximité et dès le début, on ouvrait le soir, au moment où toutes les autres structures étaient fermées. Puis les lois ont changé et donc ce dispositif est devenu légal. Il est contrôlé, subsidié, et on le fait toujours.
L’équipe de DUNE est pluridisciplinaire (infirmier·es, assistant·es sociaux, psychologues…) pour répondre aux besoins les plus immédiats des personnes. Mais DUNE, c’est aussi une approche globale de la santé et du soin. On considère que la santé et le rétablissement de notre public ne passent pas seulement par les services psycho-médico-sociaux, mais aussi par un ensemble de leviers qui permettent d’améliorer la santé et l’accès à la santé de ces personnes. Cela passe par une approche communautaire, par l’insertion sociale et professionnelle et le dispositif HF, dans lequel on s’est lancé assez récemment. Toute une série d’activités, qu’elles soient artistiques, culturelles, sportives ou réservées aux femmes, permettent aux personnes dont les besoins/compétences sont asphyxiés par les conditions de la vie en rue, de retrouver confiance et de se remettre dans des projets porteurs de sens.
Nous ne nous adressons qu’à un public qui est dans une grande précarité, c’est-à-dire des personnes qui connaissent la privation de ressources et de droits (en termes de santé notamment). On a un public majoritairement sans-abri. Pour eux, nous sommes vraiment la première des premières lignes. Les trois quarts des personnes qui viennent ici en soirée n’ont pas de logement, pas de chez-soi stable. Je pense que les personnes ne viendraient pas chez nous si elles n’étaient pas dans une précarité extrême, qu’elle soit matérielle, sociale ou affective. Il faut vraiment que la marche d’entrée du bâtiment soit le plus large possible pour que tout le monde puisse rentrer.
Quelles sont les évolutions que vous constatez depuis 25 ans en matière de consommation de drogues ? Depuis une dizaine d’années, on se rend compte que souvent il y a une consommation principale, un produit central, autour duquel tournent tous les autres produits : l’alcool, le cannabis, les médicaments… tous ne sont pas considérés comme problématiques, d’ailleurs. Toutes les drogues se consomment de toutes les manières, et la pratique de l’injection a pris un sérieux coup dans l’aile parce qu’on a découvert que cela présentait des risques importants. Il y a eu les années sida. L’injection, pour un public en grande précarité, n’est pas la manière la plus facile de consommer des drogues. Elle demande énormément de précautions en matière d’hygiène. Une manipulation qui n’est pas forcément aisée quand on est dehors. On voit bien à quel point ça change la donne pour quelqu’un de passer d’une consommation de rue à une consommation qui est encadrée, de pouvoir discuter avec un médecin en disant « moi je consomme tant, et j’ai besoin de… ».
Depuis quelques années, le port d’Anvers est devenu un port à cocaïne et on la retrouve sur le territoire de manière hyper accessible, sous diverses formes, dont le crack. Aujourd’hui, c’est vraiment le produit qui a une prévalence en matière de consommation. Et ce produit répond, pour ce public, à une fonction d’automédication : il permet d’affronter les conditions de la vie en rue.
La diminution des injections est quelque chose de positif. C’est une réduction du mode de consommation le plus risqué. Mais on n’est pas en mesure de dire si cette diminution vient du travail de réduction des risques, que ce soit thérapeutique ou de consommation, ou si c’est lié à l’accessibilité de la cocaïne. Autrefois, un gramme de cocaïne était à 50 €. Maintenant, c’est toujours 50 €. Le prix n’a pas bougé depuis vingt ans alors que sa qualité a augmenté. Mais demain, ce ne sera pas la cocaïne, ce sera autre chose. Comme le Fentanyl dont la consommation a explosé aux États-Unis.
Nous réunissons des profils de consommation très différents. C’est un lieu de rencontre avec des profils de précarité, des profils de langue, des profils culturels extrêmement variés.
Vu votre public, l’accroissement important de personnes en situation de sans-abrisme en Région bruxelloise doit impacter votre travail ? Il y a des soirs où on est amené à fermer parce qu’avec six travailleurs et cent-vingt personnes qui se présentent à notre porte, on n’a pas les moyens de répondre à leur demande. L’évolution est là : elle est dans la quantité de demandes d’aide qu’on a à absorber. D’autant plus qu’on est les seuls ici à proposer un accueil en soirée. Même si le manque de moyens est une difficulté qui concerne l’ensemble du secteur associatif. Ce n’est pas simple de recruter, parce que notre boulot n’est pas facile.
On ressent aussi très fort la crise de l’accueil. C’est une violence institutionnelle énorme que le pouvoir politique met sur nous. C’est à nous de dire : « Mais non, en fait, ici, de par la manière d’aller dans ce pays, tu n’auras jamais de travail, ou très peu, probablement pas ». Et ça, c’est lourd. C’est personnel aussi. Accompagner des gens dans la survie, c’est comprendre que progressivement, la consommation arrive quand la personne a déjà connu la dégradation de tous ses espoirs, qu’elle a tenté des trucs et que ça n’a pas marché. Elle a eu des boulots au noir pas payés, des histoires d’arnaques, de violences… Sur tous les plans, la personne est complètement esseulée. Et puis là, il y a la consommation qui arrive parce que c’est un analgésique puissant contre cette douleur de l’échec, de l’isolement et du rejet.
Nous rencontrons souvent les gens à ce moment-là. La consommation n’est que la manifestation d’un rejet structurel. On a eu plus de cinquante personnes palestiniennes qui sont arrivées. L’une d’elles venait d’apprendre que, dans les trois derniers jours, dix-sept membres de sa famille étaient décédés. Elle a été laissée seule en rue parce qu’elle avait signé son truc à Fedasil et qu’on lui a dit : « maintenant tu peux aller dormir sous les ponts ».
Quand on démultiplie les facteurs de vulnérabilité et qu’on laisse des gens sans aucun encadrement, bien oui, il y a des effets collatéraux qui sont dommageables pour l’intégralité de la société. On paye les politiques qu’on mène. Et c’est ici que ça ce vit.
Qu’est-ce qui vous a amené·es à développer le projet housing first (HF) ? D’une façon générale, le HF, c’est l’idée de pouvoir proposer un logement sans conditions à des personnes qui cumulent une période de vie en rue assez longue avec des troubles de consommation et de santé mentale. L’idée effectivement, selon la phrase consacrée, c’est qu’on change le paradigme de la réinsertion des personnes sans-abri. Le vieux paradigme est celui de la réinsertion par paliers : la personne sans-abri doit commencer par fréquenter un centre de jour, suivre une cure avant de passer en maison d’accueil et de pouvoir espérer accéder à un logement. À chaque palier, il y a le risque de se faire exclure pour le non-respect des règles, parce qu’une dispute a éclaté, parce qu’on n’a pas fait les démarches qu’il fallait en temps et en heure… On peut, de la maison d’accueil, repartir à la case départ de la rue. Ce parcours d’insertion fonctionne pour certaines personnes mais pas pour la majorité qui est conduite à l’échec.
Le HF fait fi de tout ce parcours par paliers et prend la personne comme elle est, lui propose un logement sans condition. On ne lui demande pas de faire une cure, elle ne doit pas avoir l’administratif en ordre le jour J. Par contre, elle doit avoir un revenu (y compris d’intégration sociale) pour être en condition de pouvoir payer un loyer.
Le HF cible les personnes qui ont tout tenté mais qui n’y arrivent pas. Une fois qu’on a vu que rien de ce qui existe ne semble permettre une remise sur pied, ne serait-ce que temporaire, là on peut se dire que le HF semble être la solution.
À côté du logement, on propose un accompagnement par une équipe pluridisciplinaire. On élargit la réduction des risques à tous les aspects de la vie pour que la personne retrouve son pouvoir d’agir, retrouve des compétences, reprenne confiance pour améliorer son niveau de vie, avoir des espoirs, des projets futurs.
Notre service HF existe depuis un an et nous avons jusqu’à décembre 2026 pour arriver à loger 24 personnes en vue d’obtenir l’agrément de la Région. Or la difficulté en Région bruxelloise, c’est de trouver du logement accessible. On est dans la course aux chiffres. Si en décembre 2026 nous n’arrivons pas à 24 personnes relogées, nous allons avoir un souci au niveau de l’agrément et au niveau des subsides.
Dans la philosophie du HF, on tente de répartir au maximum les personnes sur le territoire pour éviter de créer des ghettos. Mais la réalité du marché de logement fait que parfois on n’a pas le choix. On va nous proposer un immeuble avec quatre logements et on va y mettre quatre personnes avec les mêmes difficultés. En pratique, ça complique assez fortement l’accompagnement et les relations entre voisins. Le risque de conflit de voisinage est un peu plus élevé et on préfère éviter ça. Surtout, on n’a pas envie que dans un quartier on dise : « ça c’est plutôt les sans-abri et ça c’est les tox ».
Comment se déroule l’accompagnement de la personne en relogement ? Dans le principe du HF, on fait des visites à domicile. Les personnes ne sont pas censées venir à DUNE pour nous rencontrer. On va les voir dans leur lieu de vie. Si on va chez elles, ce sont leurs règles qui prévalent. C’est nous qui nous adaptons.
Il y a deux limites à l’accompagnement. La première, c’est la loi. On ne peut pas accompagner la personne pour organiser un braquage. Et l’autre limite, c’est les capacités humaines du travailleur ou de la travailleuse, parce qu’il y a parfois certains aspects dans le travail à long terme qui sont extrêmement lourds au niveau moral, psychologique, ou qui peuvent être dérangeants. Si on fait de la réduction des risques et qu’on accompagne quelqu’un pour la préparation de crack avec un minimum de risque, il faut que le/la travailleur·euse en face soit suffisamment armé·e.
DUNE accompagne pour le moment douze personnes, ça veut dire douze réalités. Certaines vont retrouver très rapidement un certain équilibre et donc un fonctionnement mais il y a des personnes pour qui c’est extrêmement compliqué parce qu’il y a des dégâts liés à la rue, des dégâts liés à la consommation. Il y a toujours une période très difficile au moment de l’entrée en logement, parce que souvent la personne considère que les problèmes vont se régler d’eux-mêmes. Mais en fait, elle se rend compte que d’autres problèmes vont s’ouvrir, par exemple la question des dettes. La personne qui arrive dans son logement retrouve une adresse officielle. Elle retrouve des meubles et puis les factures d’ambulance, les factures d’hôpital, les factures de carte d’identité, de banque, de carte de GSM, tout ça arrive. Les huissiers, les créanciers la retrouvent.
Il y a aussi une grosse part qui se retrouve relativement seule. Parce que le monde de la vie en rue est un microcosme de relations sociales extrêmement important mais extrêmement ambigu. La solitude amène aussi un besoin de consommer plus, pour survivre. Faut faire passer le temps, il faut s’occuper… On rumine ce qu’on a vécu, ce qu’on a traversé. Il y a très souvent une période où la consommation augmente très très très fort. Cela peut être quelques semaines, quelques mois, quelques années. C’est aussi très difficile à dire. Et puis oui, après, il y a parfois une diminution de la consommation. Quand la personne se dit : « j’ai vraiment fait le tour, je ne vois plus de bienfaits à la consommation ».
Comment appréhendez-vous les nouvelles mesures du gouvernement Arizona ? Quand on entend le nouveau gouvernement proposer que le consommateur réfractaire à l’idée de faire une cure se fasse retirer son allocation sociale, on se dit qu’ils n’ont rien compris. Ils ne s’intéressent pas aux sciences sociales, ni aux expériences réelles. Dire aux gens qui essaient de se réinsérer de faire face à une instance sociale qui va imposer une cure, c’est courir à l’échec. On repousse les plus précaires dans la précarité, alors qu’il y a des portes qui pouvaient s’ouvrir.
Il faudrait que les politiques aillent voir les gens qui proposent des cures pour recueillir leurs témoignages. La cure, c’est une très belle mise à l’abri pendant trois semaines. Ça fait du bien mais s’il n’y a pas d’articulation avec une postcure, ça ne se suffit pas en soi. En imposant, on ne fait pas de changement.
Il n’est pas rare de voir quelqu’un qui a un rendez-vous à l’hôpital, ne pas vouloir y aller. En fait, c’est l’attente qui est insupportable. Et ce sont des gens qui, en plus, ont passé de nombreuses années en institution, parfois depuis l’enfance. Ils ont toujours attendu car ce sont des lieux où on retire la possibilité du choix, de l’heure du réveil, de l’heure du repas. Pour beaucoup, ce sont des personnes qui ont toujours été dans un cadre où leur journée était rythmée par l’organisation institutionnelle. La notion même du temps est liée à une privation de liberté fondamentale. Et du coup, attendre c’est un truc horrible. Quand on force les gens, on les dépossède de leur but, de leur temps. Dans le HF, tu vas voir quelqu’un et il te fait attendre parce qu’il prend sa douche. Parce qu’il est chez lui. Il a cette liberté-là…
Le chemin pris par le nouveau gouvernement fédéral est extrêmement inquiétant parce qu’on attaque les plus faibles, ceux qui ont moins les moyens de se mobiliser, le moins de moyens de réagir. On donne l’impression de faire quelque chose : « Si ça vous embête la consommation, on va attaquer les consommateurs de rue. » Alors que ce sont déjà les plus faibles, ceux qui n’ont pas d’autre endroit où aller.
Et puis il y a cette particularité à Bruxelles où on a des petits états dans l’état et donc forcément oui, on a dix-neuf bourgmestres, c’est un sacré paquet de personnes… Ils ont cette mission de préserver, si pas la paix, au moins la cohésion sociale sur leur territoire. Pour assurer un climat de paix sociale, ils vont déplacer le problème. C’est ça qui est particulier dans la politique des hot spot, on écarte la misère de ce qui est visible. On vide un quartier de sa pauvreté et on peut s’en vanter. On a vidé les rues, mais on a juste déplacé le problème en sachant très bien qu’il va revenir dès que la commune ou le quartier d’à côté aura pris les mêmes décisions.
Le SMES : tout le monde devrait avoir un logement et le Housing First démontre que c’est faisable
Le 26 mars 2025, nous avons rencontré Yoann Lebrun (responsable logement) et Alexandra Trips (psychologue) du Smes, une association issue de la collaboration des acteurs des secteurs de la santé mentale et du social. Son objectif est de favoriser un meilleur accès aux soins de santé, à l’aide sociale et au logement, pour les personnes cumulant grande précarité, souffrances psychiques et assuétudes. Le Smes est, avec Infirmiers de rue, un pionnier du Housing First en Région bruxelloise.
En tant que pionnier de cette pratique, comment s’est faite la mise en place du Housing First (HF) ? Cela fait maintenant douze ans, depuis 2013, que le Smes développe le HF, même si l’association est bien plus ancienne. Jusque là, toutes les structures en contact avec les sans-abri appliquaient le modèle en escalier où tu dois gravir chaque marche pour éventuellement, après un long parcours, accéder à un logement. Le renversement de ce modèle au travers du HF a fait ses preuves. Nous avons ensuite été rejoints par le Samu, puis nous sommes arrivés à quatre opérateurs jusqu’à il y a deux ans. Aujourd’hui, il y a sept opérateurs actifs en Région bruxelloise.
Le modèle HF est en fait attesté depuis les années 1990. Les fondateurs américains ont produit des données quantitatives et qualitatives pour en défendre la dimension opérationnelle. L’ancien modèle ne permettait pas de répondre aux besoins d’un public spécifique qui cumulait des problématiques d’addiction, de santé mentale et de précarité.
Certains travailleurs disaient au début « ça ne marchera jamais » : vous démarrez tout de suite avec le logement, sans aucune condition, sans que la personne ne soit nécessairement en ordre au niveau administratif, sans nécessairement arrêter de consommer. Mais assez vite, on a pu montrer des résultats, et notamment établir que cela coûte moins cher à la société de reloger les gens que de financer un long parcours en institution, passer par les urgences, des cures, des détentions… Cela nous a donné du crédit auprès des politiques, on a gagné en confiance au fil des années. Maintenant, il y a vraiment un cadre légal depuis l’ordonnance de 2018 qui assure notre reconnaissance.
La reconnaissance légale, c’est bien mais cela crée des contraintes aussi… C’est sûr qu’au départ, on était dans l’exploration. Depuis l’année passée, le Smes dispose d’un agrément pour cinq ans. En France, le cadre légal est encore plus clair. Il définit les valeurs et la méthodologie du HF. En Belgique, les manières de faire sont définies de façon moins précise. Il en résulte une diversité dans la manière dont les différents projets bruxellois pratiquent le HF, même s’il y a évidemment des bases communes. La personne doit présenter des problématiques d’addiction, de santé mentale et de précarité (sans-abrisme) pour bénéficier du HF. Si quelqu’un ne cumule pas ces trois éléments, il ne rentre pas dans notre projet. Le Smes a décidé de préciser des critères de durée pour accéder au HF : six mois passés en rue dans les deux dernières années ou un an sur les trois dernières années. Le Smes est assez strict là-dessus car le HF est pensé pour celles et ceux avec qui on a tout essayé et pour qui rien n’a fonctionné.
On le sait, le nombre de personnes en rue ne cesse d’augmenter. En 2023, on dénombrait 7 134 personnes sans-abri et sans chez-soi à Bruxelles, c’est assez énorme [NDLR : les chiffres pour 2024 sont publiés depuis et 9 777 personnes ont été comptées]. Le Smes ne peut malheureusement s’adresser qu’à des personnes qui ont la possibilité d’ouvrir des droits sur le territoire. Les personnes doivent avoir un revenu qui leur permette de payer le loyer – ce qui est loin de représenter l’ensemble des personnes qui sont en rue. On reproduit très clairement la limite de l’État : si tu n’as pas de papiers, tu n’as pas de revenu. Dans le cadre existant, le HF ne peut être une solution pour le relogement des sans-papiers qui dépendrait d’un changement de paradigme au profit d’une politique d’accueil massive et d’une volonté de produire massivement du logement public pas cher [4].
Malgré ces limites, la philosophie est de défendre le droit à la ville : tout le monde devrait avoir un logement et le HF démontre que c’est faisable même pour les plus précaires. C’est un choix politique et économique qui doit être posé par les pouvoirs publics. La santé physique et mentale pour tout le monde suppose le droit au logement. Le logement est le lieu où tu es en sécurité, où tu peux te laver, où tu peux manger, où tu peux dormir, c’est la base de tout. C’est intuitif de démarrer par ça plutôt que d’attendre d’abord de la personne qu’elle mette sa situation administrative en ordre ou sache respecter les horaires d’un service administratif.
Comment ce public spécifique arrive-t-il au Smes et comment s’organise l’accompagnement ? Les personnes nous sont envoyées par nos partenaires, d’autres associations qui sont issues des différents secteurs : sans-abrisme, assuétude ou santé mentale. Lorsqu’un logement est disponible, on contacte nos sept partenaires à tour de rôle et ils sélectionnent les personnes qui répondent aux critères. Le Smes commence l’accompagnement avec l’entrée en logement en sachant très peu de choses sur la personne. C’est à la personne de nous dire ce qu’elle souhaite, de nous raconter son parcours. C’est la personne qui va être au centre de tout, qui va décider comment elle souhaite qu’on s’organise autour d’elle, qu’on l’accompagne, qu’on soit présent ou pas à ses côtés. Le fait d’avoir un logement va ouvrir une série de nouvelles questions. Dans certains cas, le logement peut créer des peurs, une souffrance. L’adaptation n’est pas toujours simple.
Dans un premier temps, on organise une rencontre avec la personne et un·e ou des travailleur·euses de terrain de l’association partenaire pour expliquer notre projet, l’accompagnement proposé et donner des premières informations sur le logement. Dans un second temps, une visite du logement est organisée avec la personne, éventuellement un membre de son réseau, le Smes et le bailleur. Il peut y avoir des chevauchements dans l’accompagnement médico-psycho-social, pris aussi en charge par la structure partenaire. Il y a des concertations pour clarifier les rôles de chacun. On se met autour de la table pour définir comment on s’organise en fonction de la personne sans spécialement avoir un schéma préétabli. La collaboration avec l’association partenaire peut se heurter aux réalités institutionnelles et à des contraintes de subside, comme le cas du double subventionnement potentiel. Une association peut perdre le subside pour l’accompagnement alors qu’elle connaît bien la personne.
Si la personne accepte le logement, l’équipe d’accompagnement du Smes organisera l’entrée dans le logement. C’est un moment clé pour créer du lien. Ensuite, on verra comment on s’organise pour les visites en tenant compte du rythme de la personne. C’est du logement autonome. Le contrat est au nom de la personne, c’est son logement, elle a les clés. Ce n’est pas un logement dans lequel on peut rentrer comme ça sans prévenir.
Au sein du Smes, l’équipe logement et l’équipe d’accompagnement doivent se concerter. On a une réunion d’équipe chaque mercredi où on échange autour de chaque locataire : son quotidien, les éventuels problèmes de voisinage ou loyers impayés… il y a des expulsions, des fins de contrat de bail, c’est rare mais ça arrive. La perte de logement n’est pas rare, on s’y habitue même si on préfère l’éviter. La perte du logement doit être vue non comme un échec mais comme une opportunité d’apprendre quelque chose. L’accompagnement n’est pas conditionné par le logement. La méthodologie même du HF part du principe qu’il n’y a pas de limite dans le temps. Au début du projet, on avait un peu naïvement imaginé qu’on allait faire des accompagnements d’une durée de trois ans mais l’accompagnement n’est pas linéaire, il est morcelé. La porte n’est jamais fermée. Même après une longue interruption, la personne peut toujours reprendre.
Comment se passe la première période d’entrée en logement ? Il y a d’abord une période d’euphorie parce qu’on a quelque chose de concret, on a un logement, on a les clés en main. La personne s’imagine que tout va s’arranger. S’ensuit une période de désillusion, où l’accompagnement prend de l’importance. Les devoirs liés à un logement créent beaucoup de pression : régler sa situation administrative, aller s’inscrire à la commune, payer les factures. Une fois qu’on a une adresse, les créanciers rappliquent. Certaines personnes que nous accompagnons vont aller déposer leur téléphone à la fin du mois chez Cash Converter pour avoir des liquidités. Elles viennent le récupérer le mois suivant. Pendant quinze jours, elles sont joignables mais à la fin du mois, elles ne le sont plus. Ce sont des périodes difficiles. Le logement n’est pas tout, l’accompagnement est indispensable.
Pas mal de personnes sont aussi sous administration provisoire de biens. L’administrateur essaie en général de constituer une petite épargne pour les frais exceptionnels et de mettre en place des plans de paiement auprès des créanciers. Mais une fois que tu as payé ton loyer et ton paquet de cigarettes, il ne reste souvent pas grand chose.
La fracture numérique ne facilite pas les choses. Si un de nos locataires perd sa carte de banque, il n’a plus accès à son argent parce qu’on ne peut plus aller dans une banque retirer de l’argent au guichet comme c’était le cas avant. La dématérialisation des services a un impact très fort sur les personnes qu’on accompagne. L’accès aux droits, même quand ils existent, est de plus en plus difficile, de plus en plus conditionné.
Le réseau est aussi quelque chose de très important. Parfois, un réseau est déjà en place : un restaurant social, la famille, un centre de jour. Il y a les administrateurs de biens, le réseau informel, les voisins, les potes de la rue, le night shop, le pharmacien… Il y a aussi le réseau de nos équipes pluridisciplinaires (assistant·es sociaux, psychologues, infirmier·es, médecins, pair·es aidant·es…). On essaye que toute l’équipe soit en contact avec les locataires et les connaisse. Les relations peuvent mettre du temps à se stabiliser, il est possible que la personne vous envoie péter. Dans l’ensemble, il y a néanmoins du respect de part et d’autre mais ce respect s’entretient. Il y a des moments de relâchement, voire même de crise qui peuvent durer relativement longtemps. Dans les moments de crise (ne plus payer le loyer depuis X temps), la résolution sera d’autant plus aisée qu’il y a déjà un lien de confiance.
Combien de personnes suivez-vous pour le moment ? Combien de logements sont-ils occupés ? On a 60 logements et on a intégré 100 personnes en 10 ans. Il y a eu aussi des décès. Pour le moment, on suit 80 personnes mais elles ne sont pas toutes en logement : certaines sont en détention, dans une institution, internées ou en rue et en attente d’un relogement.
C’est le rôle de l’équipe logement de trouver des logements, de nouer de nouveaux partenariats pour trouver plus de logements. Ce sont surtout les agences immobilières sociales (AIS) et les Sociétés immobilières de service public (SISP) même s’il y a, exceptionnellement, des personnes privées qui, de leur initiative, nous contactent pour mettre un logement à disposition. Dans ce cas, on conseille de passer par une AIS. Le Foyer schaerbeekois (SISP) est notre premier partenaire historique parce qu’il avait notamment une politique ambitieuse de zéro expulsion compatible avec le projet HF. Aujourd’hui les AIS sont dominantes.
Depuis peu, les SISP doivent consacrer un quota de leurs logements sociaux au HF. Il y a eu un accord sur un texte gouvernemental, la fameuse convention 36bis qui a fait beaucoup parler le secteur du sans-abrisme car les SISP y étaient opposées. Le texte impose aux SISP d’attribuer 3 % minimum des entrées en logements sociaux de l’année précédente aux sans-abri. À partir de 2028, le quota sera de 6 %, quota de croisière. Pour les AIS, il n’y a pas de quota. Aucune décision politique n’a été prise pour l’instant.
Le maillon faible du système est le nombre insuffisant de logements disponibles. Les loyers augmentent partout et la Région n’augmente pas le financement des AIS qui sont aussi en crise. Les propriétaires reprennent leur logement. Il arrive qu’on fasse rentrer quelqu’un de nouveau dans le projet au détriment d’un déménagement d’une personne qui a perdu son logement quatre mois plus tôt. Ce sont des choix rationnels mais assez violents, imposés par la réalité institutionnelle et du marché immobilier. Défendre une nouvelle entrée, c’est défendre, au niveau structurel et financier, le projet. Mais permettre le déménagement, c’est défendre la philosophie du HF.
S’ajoute à cela la mise en concurrence entre les structures qui doivent manger sur le même marché immobilier. Heureusement qu’on poursuit un objectif commun. Il y a d’ailleurs une coupole de tous les projets à Bruxelles pour permettre le partage d’informations même si l’arrivée de nouveaux acteurs peut venir brouiller les manières de faire. Mais on tente de jouer la solidarité plutôt que la mise en concurrence. Dans l’idéal, on devrait permettre à la personne de choisir entre deux logements, de choisir le logement qui lui conviendra le mieux. Si la personne s’approprie le logement, elle s’y sentira bien.
On évite aussi de concentrer plusieurs locataires dans un même bâtiment car ça rend les choses compliquées. Les confrontations peuvent être explosives. Il faut savoir que le HF devient aussi une niche pour les investisseurs qui prétendent lutter contre le sans-abrisme et proposent des immeubles entiers.
Malgré les réussites, c’est un travail rude. Comment arriver à maintenir une forme de bien-être des travailleur·euses ? Le fonctionnement de l’équipe, c’est vraiment une de nos forces. Notre boulot ne serait pas possible sans une équipe solide et sans de la confiance entre les collègues. S’il y a un peu de turnover c’est pour des raisons joyeuses, des projets, des voyages, pas principalement pour des questions d’usure.
On a une équipe avec pas mal de diversité, un peu tous les âges, des parcours, des formations différentes. C’est quelque chose qui est voulu et qu’on ne souhaite pas lisser. On a une volonté de rester en colère par rapport à certaines violences auxquelles on est confronté, à l’injustice. On est des travailleur·euses de terrain mais on a une volonté de faire du plaidoyer. On a une direction et une équipe incroyables. Tu ne peux pas faire ce terrain-là si tu ne te sens pas soutenu par l’organisation.
Infirmiers de rue : ce n’est pas qu’on croit, c’est qu’on sait qu’on va sortir des gens de la rue
Le 5 mars, nous avons rencontré Gaëlle Guerrro, infirmière de formation et coordinatrice de « My Way » et Pierre Ryckmans, médecin et Coordinateur médical de l’asbl Infirmiers de rue. Le but de l’asbl est de faire de la réinsertion de personnes sans-abri et de démontrer que des solutions structurelles peuvent être mises en place, qui mettront fin au sans-abrisme.
L’existence de l’Infirmiers de rue précède de nombreuses années le début du housing first (HF). Comment approchiez-vous la question du sans-abrisme ? Au départ, nous travaillions vraiment comme infirmier·es en rue pour répondre aux besoins immédiats des gens et les mettre en contact avec les structures de soins. Assez vite, on s’est rendu compte que les gens mouraient prématurément parce qu’ils vivaient en rue. Même en ayant accès aux soins, ça ne changeait pas grand-chose. Une fois qu’on a capté ça, on a changé notre fusil d’épaule. Maintenant, notre objectif est de les sortir de la rue. Notre action est caractérisée par une approche proactive, médicale, globale et de longue durée. On rejoint les gens là où ils sont et on les accompagne sur un long trajet en vue de les réinsérer dans la société avec un maximum d’autonomie.
Comment avez-vous pris connaissance de l’existence de l’approche HF ? On a commencé à faire du HF sans savoir que c’était du HF. On avait épuisé les formes de remise en logement les plus habituelles à ce moment-là, c’est-à-dire dans les maisons d’accueil et les maisons de repos. Et on commençait à se demander s’il n’y avait pas d’autres solutions. Via un réseau d’entrepreneuriat social, nous avons été en contact avec une Américaine qui faisait du relogement à New York, en logement individuel. On a trouvé ça génial, et on s’est dit que c’était ce qu’il fallait faire. Un peu plus tard, le programme a été lancé à Bruxelles et puis en Belgique. On s’est inscrit dans la mouvance et on est un des deux premiers projets sur Bruxelles.
C’était complètement révolutionnaire à l’époque. Le sans-abrisme était vraiment perçu comme une fatalité, quelque chose qui allait toujours exister. Le premier concept du HF, c’est que le logement est un droit fondamental pour tout le monde. Ça a complètement cassé notre façon de voir les choses. C’est le logement qui va faire qu’à partir d’une situation plus digne, et en sécurité, on pourra travailler d’autres choses.
Quand je revois les premiers relogements qu’on a faits, c’était quand-même quelque chose qui nous paraissait extraordinaire. On se disait : « mais ça n’ira jamais : le week-end, comment est ce que les gens vont faire ? S’il se passe quelque chose, est ce qu’on ne doit pas avoir une permanence ? ». Je me souviens qu’on a vécu la première perte de logement comme une catastrophe, alors que, maintenant, on sait qu’à partir du moment où on gère bien la suite, ça fait juste partie du parcours. On reloge les personnes et elles apprennent de leurs erreurs.
Maintenant on a acquis une énorme expérience, on a sorti plus de 200 personnes de la rue. Et donc, ce n’est pas qu’on croit qu’on va sortir les gens de la rue, on sait qu’on va sortir des gens de la rue, c’est très différent.
Comment choisissez-vous les personnes que vous allez accompagner en relogement ? En rue, on suit 25 à 30 personnes pour six équivalents temps plein. Il y a une partie du travail qui consiste à aller rencontrer des gens qu’on ne connaît pas, pour constituer notre salle d’attente virtuelle. Quand une place se « libère » parce que quelqu’un part en logement, on prospecte au sein de cette « salle d’attente virtuelle » pour savoir qui sera le suivant.
Au fil du temps, on a développé des critères de sélection objectifs. L’idée étant de toujours prendre les plus vulnérables car ce sont ceux qui sont le plus susceptibles de décéder en rue et dont il faut s’occuper en premier. On a neuf critères bien établis ; chaque critère donne « des points » et ça fait un score total. On aura plus tendance, par exemple, à prendre une femme qu’un homme parce qu’on considère qu’une femme est plus vulnérable en rue, ou à prendre quelqu’un qui a un problème de santé chronique ou un problème de santé mentale et/ou une addiction.
Cela nous a souvent été reproché de ne pas prendre tout le monde : « Oui, mais alors vous attendez que les gens soient suffisamment dégradés ». Non, évidemment on n’attend pas. On a l’espoir que ceux qui sont encore relativement autonomes puissent être aidés par d’autres associations, par le Samusocial, par exemple. Nos patient·es, pour la plupart, ne vont plus au Samu, iels ne sont plus en contact avec aucune association.
Comment se déroule l’accompagnement au relogement ? Il y a une équipe « rue », une équipe « logement » et une équipe créée plus tardivement, « My Way », qui travaille avec les personnes qui sont stables en logement et dont on va accompagner le développement de l’autonomie.
En rue, on travaille le lien. Il faut au moins deux mois pour que s’installe, dans le meilleur des cas, une vraie confiance. Parfois ça prend des années… On va chercher les gens là où ils sont, physiquement et dans leur tête, parfois loin. L’hygiène, par exemple accompagner la personne pour une douche, peut amener au médical ou le médical peut amener au social. Rouvrir les droits au CPAS est une bonne accroche. Souvent les gens voient tout l’intérêt de retrouver un revenu. Et on en profite pour tenter de retrouver un médecin traitant, par exemple.
On tente aussi de savoir assez vite quelles sont les ressources de la personne, ce qu’elle sait faire ou aime faire. Est ce qu’elle a des enfants, de la famille ? Si on rencontre la personne en rue et qu’on sent que c’est un mauvais jour, on ne va pas entamer de démarche administrative ce jour-là, on va juste prendre un café. Il y a un monsieur qu’on vient de rencontrer. Il est expert en trains. Il adore en parler. Le faire parler sur les trains est une façon de le remettre dans une bonne disposition et de passer aussi un bon moment avec lui. Et il se rend compte ainsi que, pour nous, il est une personne et pas un « cas ».
En parallèle, on essaye de savoir quel est le statut du patient ou de la patiente, quels sont ses droits. L’approche en logement n’est pas la même que pour le travail en rue. En rue, on a une approche qui est très proactive. En logement, on doit pouvoir se mettre au rythme de la personne, à sa hauteur. L’entrée en logement, c’est dur, ça pose plein de questions pour les gens. C’est donc à ce moment-là qu’on est très, très présent. La situation peut potentiellement se re-dégrader si on ne fait pas attention aux gens qui vont mieux. Alors, quand on est moins dans la crise, on fait appel à l’équipe « My Way » pour aider la personne à trouver sa voie et renforcer son autonomie. En rue, les infirmières voient les gens une fois par semaine, en logement au début aussi, et en « My Way », on les voit une à deux fois par mois.
Dans tout le parcours d’accompagnement, quelle est la place pour les rêves, les projets personnels ? Le premier déclic qu’on a eu, c’était avec un patient qui était en rue et qui, vers la mi-décembre, a commencé à boire de plus en plus. Il se dégradait manifestement, on se demandait pourquoi. Il nous a dit que son fils était placé dans une institution en dehors de Bruxelles et qu’il voulait lui apporter un cadeau pour Noël, mais il se rendait compte qu’il n’y arriverait pas. On a alors décidé qu’on allait rendre ça possible. On est allés avec lui chercher un cadeau. Deux infirmières ont loué une voiture et l’ont accompagné pendant toute une journée. Il a vu son fils, il a donné son cadeau. À partir de ce moment-là, le travail avec lui a été différent. Il a été dans d’autres objectifs et finalement on l’a relogé. C’est un des premier·es patient·es qu’on a relogé·es. C’est comme s’il avait eu à ce moment-là la permission d’avoir d’autres rêves et ça l’a reboosté. Et pour nous, ça a été un déclic de comprendre : « faisons attention à ce dont les gens ont envie parce que c’est une énergie qu’on peut utiliser ».
Avec une dame qu’on suit depuis 2011, on a beaucoup travaillé son équilibre de couple. Puis on s’est concentré sur sa santé et finalement, on s’est attaché à trouver un logement qui lui convienne. En logement individuel, elle ne trouvait pas les contacts sociaux dont elle avait besoin. Maintenant, elle est en maison de repos, elle a complètement trouvé sa place. Elle parle avec tout le monde, c’est la râleuse de service et tout le monde l’accepte. Elle en est contente. Aujourd’hui, elle s’auto-évalue tellement bien, qu’à part venir lui dire bonjour, on n’a plus besoin de l’accompagner. Et ça, c’est vraiment l’accomplissement.
Comment faites-vous pour trouver des logements ? On appelle ça « capter du logement ». Au début, on allait voir chaque AIS et il y avait une concurrence entre les deux institutions qui faisaient du HF car on allait voir les mêmes structures. On essayait de grappiller un ou deux petits logements, souvent pas en très bon état, avec des problèmes de sonnettes, des problèmes d’humidité… dont on se contentait à l’époque. Très vite, on s’est rendu compte qu’on devait exiger un peu plus. Les gens qu’on relogeait avaient droit aussi à des logements dignes. Ne pas avoir une sonnette, ça engendre plein de problèmes : « si l’agent de quartier ne passe pas, je ne suis pas domicilié, si je ne suis pas domicilié, je n’ai pas mon CPAS, si je n’ai pas mon CPAS, je ne peux pas payer mon loyer. »
La qualité du logement a une énorme influence sur la façon dont les gens l’occupent. Si le logement est lumineux, agréable et que tout fonctionne bien, la personne a tendance à se sentir mieux bien plus vite et à collaborer beaucoup mieux. On ne veut plus que des logements qui sont beaux et dans lesquels les gens se sentent bien.
Il y a aussi des initiatives d’habitat protégé, des maisons de soins psychiatriques et quelques partenariats avec les SISP pour les logements sociaux. On a aussi une série de logements avec Inclusio, un investisseur social. Ce sont les premiers avec qui on a travaillé. C’est un promoteur avec un but social. Ils rénovent ou ils construisent, puis mettent en location via une AIS et ils s’arrangent avec les subsides, les primes à la rénovation, pour avoir un rendement et attirer des investisseurs.
Normalement, dans un programme HF, l’État ou les services de logement sociaux devraient systématiquement mettre à disposition les logements nécessaires. En Belgique, la question du logement est très problématique. C’est de plus en plus compliqué, surtout dans des villes comme Bruxelles où le logement privé est inaccessible pour notre public. À Liège, où le marché locatif est pour le moment encore relativement gérable, on arrive à travailler via le logement privé aussi.
Que pensez-vous des mesures annoncées par le gouvernement fédéral et des notes d’intention pour la Région bruxelloise ? Nous sommes inquiet·es des mesures annoncées concernant l’accueil ou la prise en charge des personnes avec des addictions. Le recul de l’abattement fiscal pour les dons de 40 % à 30 % nous inquiète aussi. Les subsides nous aident à pourvoir au strict minimum, c’est-à-dire à l’accompagnement. Mais les dons nous permettent d’améliorer la qualité du service, la recherche de logements.
À Bruxelles, le sans-abrisme n’a pas cessé d’augmenter. En Flandre et en Wallonie, on voit que les chiffres augmentent aussi et le sans-abrisme apparaît dans les plus petites communes, ce qui n’était pas le cas avant. Donc on devrait être dans une politique d’investissement pour contrer cette tendance. Mais on est sur des politiques à court terme qui vont mettre de l’argent là où les solutions se verront le plus rapidement. Le Samusocial et les solutions d’urgence sont très importantes. Mais si vous mettez de l’argent dans le HF, c’est de l’investissement à long terme que vous faites…
La plupart des gens précarisés qui vivent en rue ne vont pas trouver seuls un logement parce qu’on ne peut plus trouver un logement sur le marché privé. Donc il va falloir leur « donner » un logement, c’est-à-dire leur trouver un logement qu’ils puissent payer. Et ça, c’est durable.
Bien sûr que les gens n’ont rien à faire dans la gare du Midi ou dans la station Porte de Namur. Mais les politiques s’embarquent dans des réactions soit sécuritaires soit urgentistes alors qu’en fait la solution, quelque part, on l’a. Mais évidemment, notre action est beaucoup plus lente et beaucoup plus discrète. Il faudrait aussi aller vers de la prévention, éviter que les gens ne perdent leur logement au départ.
Comment ça se passe ailleurs avec le HF ? En Finlande et en Norvège, le HF est structurel. C’est une volonté de l’État de refuser le sans-abrisme. Ils y mettent les moyens. Chez eux, les travailleur·euses de rue sont des cinquantenaires, presque soixantenaires. Quand on leur a parlé de burn-out, ils ne comprenaient pas. Il n’y a presque pas de personnes sans-abri, les structures d’hébergement d’urgence sont minuscules, hyper bien entretenues et vides… Ils ont une politique qui a tellement promu le HF, de façon beaucoup plus communautaire, que ça fonctionne. C’est vraiment possible.
Ce qui nous anime, c’est d’essayer de faire comprendre que les résultats sont incroyables. Aux politiques qui disent « mais vous savez, tous ces toxicomanes, ils ne vont jamais se soigner, ça n’ira jamais… » on voudrait expliquer que « si, si, c’est possible, mais, voilà, il y a certaines conditions : ça demande du temps, ça demande de l’énergie, ça demande de la souplesse, ça demande simplement de l’humanité… ».
Pas de papier, pas de revenu, pas de housing first
Si le dispositif du HF est très efficace, il laisse malheureusement sur le carreau une partie im- portante de la population sans-abri qui ne peut y avoir accès : les sans-papiers. En effet, si le HF se veut un droit inconditionnel au logement, il suppose néanmoins, en Belgique, la capacité de payer un loyer même si celui-ci est à tarif social. Il suppose donc de disposer d’un revenu, le plus souvent le revenu d’intégration sociale. Cela signifie que les sans-papiers ou les réfugié·es non-reconnu·es, qui représentent une grande partie de la population de personnes sans-abri totale dans la Région bruxelloise, n’auront pas accès au HF. Pour toutes ces personnes, un tra- vail de régularisation est nécessaire pour activer le droit à un revenu. Or une partie de la popu- lation vulnérable qui consomme du crack est constituée de personnes qui ne sont pas nées en Belgique et qui sont souvent dans le pays depuis longtemps (sans permis de séjour, comme réfugié·es et demandeur·euses d’asile) [5].
Malgré le droit international et la loi accueil de 2007, qui définit les services sociaux de base que l’État doit offrir aux demandeur·euses de protection internationale, près de 3 000 personnes en demande de protection internationale sont contraintes de dormir dans la rue, dans des squats ou dans des camps de fortune en Belgique chaque mois (en moyenne). Les hommes sont touchés de manière disproportionnée, car Fedasil les exclut systématiquement du réseau d’accueil lorsqu’ils introduisent une demande d’asile et les place sur une liste d’attente en dehors du cadre légal.
DUNE explique ressentir très fort la politique de non-accueil. « On la voit. On la vit. S’il y a une chose pénible dans le travail en première ligne, c’est d’être la personne qui va annoncer à quelqu’un que ses espoirs sont infondés et que, dans ce pays, elle n’aura droit à rien ».
Pour Smes, il faudrait un changement de paradigme vers une politique d’accueil massive de personnes sans papiers et vers une volonté de produire massivement du logement public pas cher. S’il n’y avait pas ces limites, le HF marcherait pour tout le monde. Mais on est dans un modèle où la personne doit avoir des ressources structurelles pour devenir admissible.
Infirmiers de rue a fait quelques tentatives pour ce public particulier mais se heurte aux limites du système. Il ne suffit pas de trouver un logement gratuit pour reloger la personne. Si elle n’a pas de revenus, comment est-ce qu’elle va vivre ? On va lui dire « tu as un logement mais tu dois continuer à aller mendier » ? Infirmiers de rue a trouvé un logement pour une femme sans papiers. N’ayant pas de quoi se nourrir convenablement, elle était tout aussi précaire et vulnérable en logement, voire peut-être plus parce qu’elle devenait invisible, alors qu’en rue, il y a plus de passage et donc plus de visibilité.
[1] Dulbea, Le sans-chez-soirisme : suite ou fin ?, 18 juillet 2022.
[2] Groupe de pression et d’action créé dans le giron de l’asbl DoucheFLUX, « pour mettre fin au sans-chez-soirisme et défendre les droits des immenses : individu·es dans une merde matérielle énorme, mais non sans exigence » : https://syndicatdesimmenses.be
[3] Université de Gand, Consommation de crack dans l’espace public en Région de Bruxelles-Capitale, Gand, 2025.
[4] Lire dans ce dossier l’encadré sur les sans-papiers et les demandeur·euses d’asile.
[5] Consommation de crack dans l’espace public en Région de Bruxelles-Capitale, Université de Gand et Observatory de safe.brussels, Gand, 2025, p. 24.