Du « broek » paysan au refuge post-capitaliste
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18 novembre 2025 • Chloé Deligne
Bruxelles, Broekzele, tire son nom de sa position au cœur d’une large zone de marais. Cependant, dès son émergence, la ville s’est distinguée par la rupture progressive de ses liens avec ces milieux si riches et si particuliers… jusqu’à ce que, récemment, des marais d’un genre nouveau fassent leur apparition.
Vous arrive-t-il parfois de vous demander à quoi pouvait bien ressembler le site de Bruxelles « avant Bruxelles » ? Disons, avant que la ville ne se développe. Quel paysage pouvait-on contempler en se tenant sur ses hauteurs, ses bergen, par exemple du côté du Treurenberg (Sainte-Gudule) ou du Coudenberg (place royale) en regardant vers la vallée, vers l’ouest, vers Molenbeek ?
Une large vallée inondable très productive
Il est bien sûr difficile de répondre à cette question, puisque cela nous situe autour du Xe ou du XIe siècle de notre ère, et que, pour cette époque, nulle représentation, pas un seul dessin, ne nous est parvenu. Seuls les sites archéologiques, souvent découverts au rythme des chantiers immobiliers, et quelques rares textes livrent des bribes d’information sur ce qui se trouvait là, au creux de la vallée d’un cours d’eau qu’on appelait alors déjà la Zenne. Avec ces bribes, voici ce qu’on pourrait imaginer, en se tenant en haut du Coudenberg, il y a près de mille ans…
Dans une large plaine humide s’étalant au bas du versant, serpentent plusieurs bras de rivières aux méandres serrés. Ils se rejoignent, se séparent et parfois se perdent dans le terrain spongieux, au point qu’on ne sait plus s’il s’agit du royaume de la terre ou du royaume de l’eau. Un rien plus haut, de gros villages et une kyrielle de hameaux sont visibles au loin. Notre regard, balayant de gauche à droite, identifie Aa, Anderlecht, Molenbeek, Laeken, Heembeek ou Osseghem. Tout près de nous, se dresse l’église Sainte-Gudule, et de l’autre côté de la colline, invisibles pour nous qui regardons vers l’ouest, on sait qu’il y a aussi Haren, Helmet ou Schaerbeek.
Tous ces villages, et certainement leurs églises, sont établis juste au-dessus la zone inondable… et très régulièrement inondée. Les grosses crues surviennent lorsque fondent les neiges ou qu’éclatent les orages de l’été. Mais les paysans et paysannes de cette campagne aiment les débordements de la rivière ; ils et elles les attendent, les souhaitent, surtout ceux de la fin de l’hiver et du début du printemps, car ils sont la promesse d’une herbe bien grasse et vigoureuse.
En déposant limons et alluvions, la rivière débordante apporte les matières organiques et les sels minéraux utiles à la croissance de la végétation, elle-même indispensable à l’alimentation des bêtes, veaux, vaches, chevaux, moutons qui paissent sur ces terrains si bien nourris. La fauche des prairies humides (beemden ou beempten, weiden et meerschen ou merschen, broeck) à la belle saison permet aussi de faire des réserves pour ce bétail que l’on garde à l’abri durant l’hiver. D’ailleurs, pour mieux retenir les eaux de crue ou les évacuer le moment venu, on a creusé des fossés, établi des digues, un travail qu’il faut reprendre chaque année. Durant les beekdagen (« les jours des fossés »), toute la communauté se retrouve ainsi pour entretenir ce qui sert à tous·tes.
Les paysans et paysannes de cette campagne aiment les débordements de la rivière ; ils et elles les attendent, les souhaitent.
Dans les villages, autour des habitations, les courtils, petits jardins potagers où poussent les pois, les fèves et les navets, dessinent des motifs serrés. Les femmes en sont les gardiennes. Puis, au-delà de cette mosaïque, au-delà de la ligne imaginaire qui relie les clochers d’églises, s’élève le plateau. Loin des inondations, il étale ses champs dorés de céréales : seigle, orge, avoine, froment. Les engrais nécessaires à leur croissance proviennent du fumier récolté l’hiver dans les étables. Autrement dit, sans les prairies inondées et leurs herbes généreuses, pas de bétail traversant l’hiver à l’abri, et sans bétail vaillant, pas de champs. Sans être infaillible – les mauvaises récoltes existent de tout temps –, le système est robuste ; il allie les forces du milieu (l’eau et les inondations), les animaux (le bétail qui produit de l’engrais) et les paysan·nes qui se nourrissent de céréales et de légumes et s’occupent des bêtes.
Et soudain, les marchands
Dans ce pays rythmé par le travail des champs et le soin des bêtes, « quelque chose » se passa. Était-ce vers 940 de notre ère ou plutôt autour de l’an mil ? C’est difficile à dire. On ne le saura sans doute jamais… Mais, en tout cas, des gens assez fous s’installèrent non pas à l’abri des inondations comme on l’avait fait jusqu’alors, mais en plein milieu du marais ! Oui, en plein milieu du marais ! Tellement en plein milieu du marais qu’on appela le lieu Broekzele, le « hameau du marais ». Bientôt, il y eut un vrai village et, sur une émergence aménagée à la main, on construisit une église dédiée à saint Géry. Et – était-ce un peu avant, en même temps, ou un peu plus tard ? – « quelqu’un » (le seigneur ?) établit un pont et puis peut-être un débarcadère. En tout cas, vers 1050, c’est sûr, le pont existe, point de repère dans la tresse des bras de la rivière, au beau milieu des prairies humides. Ce pont s’appuie sur des pieux enfoncés dans le marais, et son tablier, fait de planches qu’on peut soulever, permet de remplir les barques qui viennent se ranger dessous. Car, oui, il y a pas mal de petites barques qui circulent sur les méandres de la rivière manœuvrées à la gaffe (cette longue perche que le batelier enfonce dans le fond de la rivière pour propulser l’embarcation). Certaines vont jusqu’à Anvers pour vendre les surplus des récoltes et en ramènent des produits précieux (du vin, des épices) qui peuvent intéresser les plus riches aux environs, ainsi que des matières premières utiles pour fabriquer des textiles (de la laine notamment) ou des objets du quotidien (céramique, meules de moulins). En peu de temps, ces voyageurs sont devenus marchands ! Et leurs maisons cossues s’élèvent fièrement non loin du port et de la rivière.
Devant le succès de ce commerce, seigneurs, propriétaires fonciers et marchands font consolider les berges de la rivière, et établir un vrai débarcadère. Ils s’assurent aussi que les chemins qui y mènent soient mis au sec : ils les surélèvent et parfois les pavent. Non loin de là, ils font également assécher un grand espace où l’on peut procéder à la vente et à l’achat des biens qui circulent… et les contrôler. Bien vite, le « hameau du marais » est devenu une petite bourgade.
La ville chasse le marais
Quelques siècles plus tard, disons autour de l’an 1700, le décor a bien changé. La bourgade est devenue une « vraie » ville de plusieurs dizaines de milliers d’habitant·es. La rivière a été canalisée dans des berges minéralisées et coule, enserrée, parmi les habitations et les ateliers. Par temps sec, il est difficile de croire que sous les maisons, qui se collent désormais les unes aux autres, la terre est toujours gorgée d’eau. Difficile… sauf quand on s’éloigne du centre névralgique de la ville où grouillent le port et le marché.
En marchant quelques centaines de mètres vers le nord, on se retrouve en effet bien vite dans le bien nommé Warmoesbroeck (le « marais potager » ou le « marais aux bettes »). Ici, les terres humides ont été préservées. Elles ne servent plus au bétail comme avant, mais à la culture maraîchère dans laquelle de nombreux habitants et habitantes se sont spécialisé·es. Sur le marché tout proche, la demande est forte pour leurs produits tout frais. Plus loin, au-delà de cette ceinture maraîchère, en continuant vers Vilvorde, les prés humides accueillent toujours un bétail nombreux. Les bouchers de Bruxelles s’y sont d’ailleurs réservé le droit de faire paître une partie de leurs troupeaux de moutons au grand dam des habitant·es de Vilvorde. Les conflits pour s’approprier ces marais sont âpres et récurrents : tout le monde les veut !
Si, depuis le marché, on s’éloigne au contraire vers le sud, on atteint rapidement le Nieuwland (« la Terre Neuve »), où les prés humides gagnés sur la zone inondable par le creusement de fossés de drainage servent au blanchiment des textiles de laine et des toiles de lin « au soleil et à l’eau ». En poursuivant la marche le long de la Senne, vers Forest, et au-delà, vers Ruisbroeck ou Beersel, on retrouve rapidement le royaume de la prairie humide. Ainsi, même si la ville se densifie et s’étend, les terrains humides persistent à proximité du centre urbain parce qu’ils restent indispensables à l’économie rurale qui nourrit la ville. Dans cette économie, les débordements de la rivière restent eux aussi essentiels.
Cette idée qu’il faut que tout circule rapidement n’est pas sans rappeler la doctrine du libéralisme économique qui se forge au même moment : « laissez faire, laissez passer ».
Allez, circulez !
C’est sans doute dans cette acceptation (ou non) du débordement que se fait la ligne de démarcation entre la campagne et la ville, entre là où on l’espère et là où il devient « inondation ». Car dans la ville, on ne peut tolérer que se produise la sauvagerie de l’eau qui emporte tout sur son passage et laisse les rues encombrées de boues et d’objets après son retrait. Elle inonde les caves, détruit
les ateliers, emporte les biens, empêche le fonctionnement du port et des moulins. Épargner la ville de l’inondation devient donc un enjeu de politique publique auquel plusieurs générations d’ingénieurs vont se mêler. Les solutions qu’ils vont proposer tiennent en deux mots : détourner et accélérer ! Détourner les eaux par des larges fossés creusés à l’extérieur de la ville qui peuvent se remplir et emmener les eaux gonflées de la rivière dès qu’un orage ou une grosse pluie se pointe. Accélérer l’évacuation de l’eau vers l’aval pour empêcher qu’elle n’inonde. Pour cela, on rectifie partout les méandres, en amont de la ville, au dedans et en aval. Et puis, les autorités obligent les habitant·es à curer et nettoyer régulièrement la rivière pour que son lit soit le plus profond possible, donc pour qu’il ait la plus grande capacité de débit possible. On redresse ou on élargit aussi les affluents de la Senne, le Maelbeek, la Woluwe, pour qu’eux aussi évacuent les crues au plus vite. Tout doit partir ! Rien ne peut accrocher. Et les techniciens, « maîtres de la nature », sont là pour y veiller. Cette idée qu’il faut que tout circule rapidement n’est pas sans rappeler la doctrine du libéralisme économique qui se forge au même moment : « laissez faire, laissez passer ».
Cependant, il ne suffit pas de vouloir dompter la rivière dans un cours canalisé et rectifié pour qu’elle obéisse. Elle reste une enfant sauvage. Et en dépit des multiples travaux entrepris pour essayer de mettre les affaires marchandes au sec, elle continue de vouloir divaguer. Car comme toutes les rivières, elle s’envase par endroit, c’est mécanique, et en s’envasant, elle change son cours. Donc, même canalisée, elle continue de déborder. Elle inonde car, c’est dans « sa nature », c’est sa manière de respirer.
Reliques et valeurs refuges
Quelques siècles plus tard, disons vers 2000, le décor a bien changé. La rivière a presque partout disparu, enfouie sous la ville, dans les égouts, on ne la voit plus respirer. L’eau qui circule encore sous les rues, et que l’on voit apparaître à la faveur des chantiers qui creusent le sol, est, elle aussi, immédiatement rejetée à l’égout. Pas de place pour elle dans l’espace urbain visible. De même, il n’y a plus de marais à des kilomètres à la ronde… sauf peut-être sur les franges de la ville, à Ganshoren ou à Jette, au Vogelzang à Anderlecht, ou le long de la Woluwe. Comme des reliques ou des bois sacrés, ils sont vénérés au nom de la Conservation de la Nature ou de la Biodiversité. Ils accueillent de nombreuses espèces de plantes, d’insectes, d’oiseaux, de rongeurs, d’amphibiens, de chauve-souris… ainsi que les promeneur·euses et les naturalistes.
Cependant, à côté des ces marais-reliques, on a vu émerger récemment des « marais » d’un genre nouveau, qu’on pourrait appeler des marais de résistance. Nés par accident à la faveur de grands projets immobiliers abandonnés ou reportés – que ceux-ci aient vacillé dans les crises boursières ou qu’ils aient été retoqués pour leur inadéquation avec les réalités des quartiers où ils voulaient se déployer –, ils jalonnent aujourd’hui des espaces centraux de Bruxelles (à Forest, à Anderlecht, à Schaerbeek…). On n’avait plus vu cela depuis… depuis des siècles. Dans ces marais nouveaux, ces nieuwe broeken, des personnes exclues du monde marchand cherchent appui et refuge, voire un « logement » car la ville n’en a pas à leur offrir. À leurs côtés, des habitant·es tissent des liens et de nombreuses espèces animales ou végétales, des plus communes aux plus rares, s’enracinent aussi. Ainsi, de nouveaux milieux de vie, au sens fort de « lieux de relations indissociables », se créent.
Bruxelles a donc ceci de paradoxal : elle est née des richesses du marais mais son histoire a consisté pendant longtemps à s’en affranchir au nom du commerce… Cependant, des alliances nouvelles redonnent aujourd’hui au marais une valeur-refuge, pas celle des investisseurs financiers mais celle des habitant·es. De ruines, ils redeviennent des milieux de vie, certes précaires, qui se construisent en dépit et en opposition à la ville capitaliste.