Inter-Environnement Bruxelles

Vers de nouvelles alliances dans les quartiers populaires ?

Publié le dimanche 10 octobre 2010, par I E B
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L’évolution de notre économie capitaliste depuis la deuxième guerre
mondiale est loin d’être étrangère aux mutations profondes que
subissent les villes européennes depuis les années 1980. Un petit
détour sur l’histoire récente de notre économie apporte un éclairage
particulier sur le type d’alliances possibles pour s’opposer à la
gentrification.

Vers de nouvelles alliances dans les quartiers populaires ? · L’évolution de notre économie capitaliste depuis la deuxième guerre
mondiale est loin d’être étrangère aux mutations profondes que
subissent les villes européennes depuis les années 1980. Un petit
détour sur l’histoire récente de notre économie apporte un éclairage
particulier sur le type d’alliances possibles pour s’opposer à la
gentrification.

L’après-guerre : atteindre l’équilibre entre salaire et productivité

Avant la guerre, le capitalisme
n’était pas régulé, les salaires
n’étaient pas indexés sur la productivité,
les gains de productivité étaient
principalement accaparés par les détenteurs
du capital. La croissance étant faible,
l’économie d’avant-guerre se caractérisait
par une crise de surproduction. Les
bas salaires engendraient une baisse de
la consommation et donc aggravaient la
crise de la surproduction dans une spirale
infernale.

L’immédiat après-guerre voit naître des
mouvements sociaux inspirés par le système
soviétique qui oblige les gouvernants
occidentaux à faire des concessions. C’est
l’époque des grands travaux, de la création
de l’assurance chômage, de la sécurité
sociale. Cette politique, dite keynésienne,
fonctionne jusqu’à la fin des années 1960.
La croissance des marchés est assurée
par les régulations salariales (et les consommations
de l’Etat régulateur – avec
le lubrifiant du crédit). Les gains de productivité
dans le secteur des équipements
contrebalancent l’accumulation physique
des équipements (induite par le jeu de la
concurrence). Les profits sont donc générés
par les interventions régulatrices de l’Etat
et par une indexation des salaires sur la
productivité, ce qui stimule la demande.

Le début des années 1970 marque un
changement important : la concurrence
ne se fait plus sur les salaires mais sur les
équipements. Tant que ces investissements
ne sont pas trop coûteux, le système se
maintient vaille que vaille. Mais les gains
de productivité dans le secteur des équipements
ne parviennent plus à compenser
l’accumulation physique des équipements
liée notamment au développement des
technologies. Les taux de profit baissent,
et entraînent le chute de l’accumulation.

Les années 1980 : la dérégulation du système capitaliste

Dès 1979, c’est le coup de force du capitalisme,
personnifié par l’arrivée au pouvoir
de Mme Thatcher en Grande-Bretagne
et R. Reagan aux États-Unis. Cette période
se caractérise par une forte modération
salariale et par la mise en place de mécanismes
de dérégulation, les profits s’envolent
tandis que les taux d’accumulation
chutent. En moyenne dans le monde, le
taux de croissance de l’économie est en
baisse constante. Le monde fait face à
une crise structurelle des débouchés qui
se caractérise par une baisse de l’investissement
productif. Les profits sont en mal
de placement et l’écart entre les profits
et l’investissement va croissant. Cet écart
constitue la base idéale pour le développement
de la financiarisation de l’économie
basée sur la spéculation et supposant une
pression en faveur de la dérégulation des
marchés financiers dans la droite ligne des
politiques impulsées en 1979 : toujours plus
de chômage et de spéculation.

Dans la mesure où les salaires ne suivent
plus, on retombe dans le schéma
des années 1930 avec une tendance à la
crise de surproduction. Pour pousser les
pauvres à néanmoins consommer, on dope
les crédits, surtout aux Etats-Unis. Ce qui
conduira à la crise des subprimes. Une
crise qui n’est sans doute pas finie dans
la mesure où certains produits de crédit
n’ont pas encore pu montrer leurs effets.
La crise de 1998 est liée aux subprimes
dites 38/40 qui obligeaient les ménages à
rembourser le crédit au bout de deux ans.
Les subprimes 34/40 (début du remboursement
au bout de 6 ans) constituent, eux,
une véritable bombe à retardement.

Combattre la pauvreté ou chasser les pauvres

Pour financer les services à la population,
les autorités bruxelloises cherchent
à élargir la base fiscale en attirant des
ménages aisés ainsi que des investissements
productifs pourvoyeurs d’emplois.

Ces intentions sont à la base des politiques
de rénovation urbaine, de subsidiation de
logements moyens mais aussi du développement
international de Bruxelles, de
la promotion du tourisme, etc. Autant
de politiques qui produisent de fait des
effets négatifs sur les plus pauvres des
Bruxellois.

Ainsi, les politiques de rénovation urbaine
provoquent le déplacement des plus pauvres
au delà des limites de la Région bruxelloise.
Les projets de la SDRB ne font que retarder
la fuite des classes moyennes stimulée
par la mise en œuvre du RER car celles-ci
expriment toujours majoritairement leur
préférence pour la villa quatre façades à
la campagne. La volonté des gouvernants
bruxellois de faire de Bruxelles une ville
de délassement ne crée qu’un emploi précarisé
par la forte compétition qui existe
dans ce secteur avec d’autres grandes
villes européennes et n’est pas sans effet
sur la mutation sociologique des quartiers
populaires voisins des zones visées par le
Plan de développement international. Au
lieu de réguler, l’Etat encourage l’investissement
spéculatif et appauvrit, à terme,
la grande majorité de la population. Dans
ces conditions, la dualisation sociale n’est
pas prête de s’arrêter !

Les vieux quartiers centraux au cœur de toutes les convoitises ?

Dans les quartiers centraux, certains
acteurs tirent bien leur épingle du jeu.
Ce sont d’une part les très riches, les
détenteurs de capitaux, ceux pour lesquels
il est impératif d’être en permanence là
où ça se décide. Ceux qui aussi cherchent
à se loger « originale », en réhabilitant de
vieilles demeures du centre-ville ou en
s’installant dans des lofts. De ce côté, on
trouve les spéculateurs immobiliers actifs
tantôt sur le marché du bureau, tantôt sur
le marché du logement de luxe, selon la
conjoncture.

Ces deux publics sont évidemment potentiellement
très intéressés par le patrimoine
industriel en friche. Ils sont encore peu présents
à Bruxelles, surtout si l’on compare
à Londres ou New-York. A l’autre bout du
spectre : les vraiment pauvres, qui vivent
dans des logements salubres ou non sous
la pression constante des programmes de
rénovation urbaine. Ils sont très présents
dans les quartiers autour du canal.

Entre les deux, des habitants des quartiers
pauvres, ni pauvres, ni riches, parfois
propriétaires non immédiatement menacés
par la gentrification, jouissant sans trop de
risque des améliorations du quartier, qui à
terme loueront leur bien ou le vendront
avec une plus-value leur permettant de
quitter la région pour une contrée plus
verte. Entre les deux également, des riches
pas si riches, souvent des jeunes issus de la
classe moyenne en voie de précarisation,
certes attirés par la ville centrale mais
avec une stabilisation professionnelle de
plus en plus tardive, des difficultés croissantes
à se payer la quatre façades en
périphérie, une stabilisation conjugale de
plus en plus tardive qui se traduit par une
forte augmentation des ménages de jeunes
isolés. Des gentrificateurs poussés dans le
dos... et pas tous enthousiastes mais cibles
de choix pour les pouvoirs publics en mal
d’assiette fiscale.

Une alliance entre gentrifieurs et gentrifiés ?

Le fait de dénoncer le phénomène de la
gentrification est souvent associé à une
stigmatisation des classes moyennes bénéficiaires
des politiques de revitalisation
publique. Faut-il, pour éviter la gentrification,
brûler les voitures des gentrifieurs
Ou faut-il au contraire, comme l’analyse
du phénomène sur un plan socio-économique
tendrait à le démontrer, penser à
rapprocher gentrifieurs et gentrifiés pour
envisager ensemble les options d’une lutte
qui garde en ligne de mire que la raison
principale de l’éviction des plus pauvres
de la ville est la soumission de l’État aux
principes mêmes du capitalisme ? Cette
question mérite d’être mise en débat...


Études et analyses 2010

Dernier ajout : 27 mai.