Au cœur du quartier Petite colline à Schaerbeek, sur les coteaux surplombant le quartier Nord, le théâtre Océan Nord devait cette année fêter ses trente ans d’existence dans la rue Vanderweyer. Mais depuis 2025, l’équipe fait face à plusieurs turbulences mettant en péril l’avenir d’un lieu culturel essentiel pour le quartier et les Schaerbeekois·es : Chronique 1.
Cette chronique est basée sur un entretien avec Michel Boermans, avec la précieuse collaboration de Guillemette Laurent et des voisines mobilisées pour Océan Nord.
L’histoire d’Océan Nord commence en 1982, à Liège, quand Isabelle Pousseur et Michel Boermans se rencontrent au sein de ce qui se nomme alors le Théâtre du Ciel Noir, fondé par Isabelle.
Cette année-là, la compagnie (qui se renommera « Océan Nord » en 1986-1987) monte au théâtre de La Place un projet d’adaptation de L’Homme et l’Enfant. Avec une certaine radicalité de mise en scène, la troupe prend ses quartiers dans la salle des fêtes de l’orphelinat du Baty, ensemble à l’abandon à Cointe, dont elle utilisera le long couloir de 80 mètres pour sa représentation : un symbole déjà. Isabelle Pousseur conceptualise en effet dès le début un théâtre ambitieux (avec de longs mois de répétition) en équilibriste dans ce non-lieu, habité par d’autres et qui sera progressivement démonté, marche par marche, tuile par tuile. La pièce suivante ne dément pas son succès, ce qui emmènera la troupe pour une tournée de deux ans. Le Théâtre du Ciel Noir pose ensuite ses valises dans l’ancienne caserne de Bressoux pour y monter Le Roi Lear avec un chœur de soixante personnes sur scène. Le Théâtre Océan Nord multiplie les contacts et les représentations à travers l’Europe, devenant une compagnie que Michel Boermans qualifie « d’un peu Jet Set en perte de contact avec le réel ». Car la démarche artistique d’Isabelle Pousseur place en son centre et depuis l’origine la présence du public dès la création et non seulement lors de la représentation : avoir un lieu à soi devient alors une exigence pour être en contact avec un public mais aussi pour Si Liège est alors un haut-lieu d’une politique culturelle forte et décentralisée, elle n’assume pas pour autant les coûts à consentir pour faire vivre les compagnies entre les productions. Se refusant d’être maintenue à cette injonction au nomadisme mondain, Océan Nord se met en quête d’un lieu pour fabriquer durablement un théâtre en prise avec le réel et avec son quartier.
En 1996, le Théâtre Océan Nord est baptisé depuis dix ans et Bruxelles est une terre d’accueil pour les initiatives culturelles. Les friches industrielles, militaires et même scolaires parsèment la ville d’interstices de possible. La trajectoire de la Balsamine l’illustre bien. En 1996, les casernes Dailly (anciennement Prince Baudoin) sont à l’abandon depuis 20 ans. Un bois recouvre le terrain vague laissé par les démolitions des parties arrière de la caserne et il s’en faudra de peu pour que le bâtiment principal à front ne soit lui aussi détruit. Car les Casernes Dailly, acquises de la Défense en 1976, sont alors un casse-tête régional : le plan de secteur y prévoit du logement, qui se concrétise parcelle par parcelle tandis qu’une saga anime un projet de réhabilitation et l’exploitation du bâtiment de front. Sous baux précaires, le bâtiment abrite, outre une poste et un bureau de pointage, l’ASBL Infor-jeunes et le théâtre la Balsamine. Martine Wyckaert y monta d’ailleurs en 1982 , avec succès, La Pilule verte [1], adaptation libre des Grâces et épouvantails de Stanislas Witkiewicz. Lors des représentations, les planchers sont démontés pour chauffer la salle des officiers et décongeler public et magnéto à bandes. C’est qu’à l’époque déjà, la Région bruxelloise s’invente avec grandeur et faste des projets-naufrages qui capotent faute de réalisme budgétaire : centre commercial, extension de la bibliothèque royale, un musée de l’imprimerie, la Cité des arts, la représentation permanentes des villes et régions européennes, ou encore le Parlement européen n’y verront jamais le jour… mais résistant aux secousses, « La Balsa » aura finalement droit à son bâtiment-lieu reconstruit en 2002.
Océan Nord, proche de la Balsamine, collabore avec la structure, en récupère du matériel déclassé, y joue, y stocke… jusqu’au jour où l’urgence de trouver un lieu à soi bénéficie d’un coup du destin nommé « embouteillage ». C’est en effet en empruntant un itinéraire bis que Michel Boermans a le regard attiré par un panneau « à vendre/à louer » accroché à la façade des Anciens Grands Garages Saint-Hubert » au numéro 63-65 de la rue Vanderweyer. Un espace compatible avec ce que le Théâtre Océan Nord cherchait : un lieu où fabriquer le théâtre de bout en bout (créer, écrire, administrer, répéter, mais aussi construire et stocker des costumes et des décors en plus des temps de représentation). Un lieu aussi qu’il faudra défendre face à un ministère qui ne souhaite pas voir s’ouvrir un énième nouveau lieu où l’on monte conjointement des projets professionnels et non-professionnels. Après une visite, c’est donc en famille, kärcher à la main que les équipes entreprennent de nettoyer et d’aménager ce qui sera défini comme une « fabrique de théâtre » dans l’édito du numéro 1 du « journal » d’Océan Nord. Si le départ de la Balsamine et l’arrivée à la rue Vanderweyer se synchronisent bien, des signes ne trompent pas : les décors des précédentes créations sont à parfaites mesures du nouveau lieu.
Ainsi, Océan Nord s’implante à Schaerbeek en 1996, à une époque où la commune est, selon Michel Boermans, un « laboratoire politique de la Belgique ». En effet, les Schaerbeekois·es tournent la page du mayorat de Roger Nols et pansent les plaies de la présence de Johan Demol à la tête du corps de police. Malgré l’enthousiasme d’avoir trouvé un lieu à dimension du projet, obtenir un soutien financier pour le projet s’avère complexe. L’équipe alors en place à la commune ne montre aucune forme d’intérêt tandis que la Communauté française voit d’un mauvais œil qu’une compagnie ayant acquis un renom national et international, et qu’elle finance, aille « s’enterrer dans un garage » et dans un quartier « difficile » par-dessus le marché. Il y aura donc une promesse tacite de ne jamais prétendre à acheter le lieu pour maintenir le financement par contrat-programme.
Le premier signe de réchauffement des rapports avec la commune a été l’intégration aux quartiers d’initiatives [2]. Financés par la Région et la Commune, les contrats d’initiatives Lehon-Renkin et Cage aux ours permettront à Océan Nord d’engager sa première médiatrice culturelle. Ce travail de médiation prendra diverses formes : chorale Van de Trinette, accueil du comité de quartier, fête des voisins, atelier de break-dance et stages pour enfants, dont persistent aujourd’hui la collaboration annuelle avec le lycée Emile Max (Chaussée d’Haecht), l’accueil en résidence de création de (jeunes) professionnel·les, des ateliers avec des non-professionnel·les et intergénérationnels, des représentations et activités diurnes pour les femmes du quartier et une politique tarifaire spécifique (gratuité pour les riverain·es de la rue Vanderweyer).
Océan Nord, en tant que fabrique de théâtre, a donc mené sur deux fronts le combat pour la reconnaissance de son projet. D’une part faire entendre que le travail avec des non-professionnel·les ne constitue pas un travers qui abaisse l’exigence artistique d’un théâtre contemporain. D’autre part, prouver par la pratique qu’un quartier dense et populaire peut réellement bénéficier d’un lieu artistique de moyenne échelle sans générer de conflits d’usage tout en participant à une offre culturelle réellement accessible. À la différence des centres culturels, un théâtre dans son quartier ce sont des portes ouvertes sur une création se faisant et qui ne cherche pas forcément à cocher les cases d’une « offre culturelle » définie par ailleurs. Ce sont des essais, des erreurs, des saisons d’occupation des salles à discuter, des horaires à assouplir et travailler, des services rendus. Enfin, ce sont un ensemble de micro-liens qui se tissent entre ses murs et jusque dans la rue. Le cas d’Océan Nord n’est pas isolé et le fait est suffisamment représentatif pour être souligné : en 1996 déjà, Schaerbeek est peuplée d’une myriade de lieux de toutes échelles tels que la Balsamine, Les Halles, Le 140, L’Os à Moelle, Le Magic Land, L’Espace Schaerabeus, profitant pour la plupart des interstices disponibles dans un patrimoine immobilier industriel [3]. Les tentatives pour faire dialoguer ces acteurs de la scène culturelle locale et les autorités n’iront jamais dans le sens d’une concertation très poussée pour l’ouverture d’un centre culturel les rassemblant. Car si les synergies existent, les théâtres et les centres culturels ne relèvent pas de la même économie : loin de se limiter aux représentations publiques, un théâtre doit pouvoir garder la main sur son espace et son temps pour créer, répéter, administrer, écrire…
Le théâtre Océan Nord vivra donc 30 ans dans le « bas de Schaerbeek » une aventure riche et exigeante, maniant planning et horaire pour faire cohabiter pléthore d’activités dans son garage depuis aménagé en foyer, salle de répétition, salle de danse, salle de représentation de 90 places, atelier et sous-sol de stockage. Jusqu’à ce jour de 2024 où le couperet tombe : le permis d’environnement doit-être renouvelé et le SIAMU impose de conséquents travaux de mise aux normes pour maintenir l’accueil du public. Des ajustements qui font grimper la facture à une somme tellement imposante qu’elle compromet la programmation des mois à venir. Difficulté supplémentaire au dossier : les façades des anciens grands garages Saint-Hubert ont été inscrites à l’inventaire du patrimoine architectural en août 2024. Ce statut engendre donc certains contre-sens entre les recommandations du SIAMU et le maintien des éléments originaux de la façade. Océan Nord en appelle alors au soutien, entre levée de fonds et recherche de subsides exceptionnels (dans une période déjà marquée par de nombreuses restrictions). C’est au prix du sacrifice de la moitié de la saison 2025-2026 que l’équipe parvient à réunir les fonds nécessaires à l’exécution des travaux.
C’est avec surprise qu’Océan Nord apprend, au détour d’un contact avec le propriétaire du bâtiment, que celui-ci souhaite vendre à la fin de l’année 2025. Les travaux dont il avait été averti viennent de s’achever et l’équipe se prépare à annoncer la demi-saison de réouverture. Le coup est un peu rude et les négociations commencent. Les relations se sont en effet un peu refroidies depuis qu’Océan Nord a interrogé son propriétaire pour savoir dans quelles mesures il souhaitait participer financièrement à la mise aux normes de son bien pour un montant final de 250 000 euros. Résidant à l’étranger, celui-ci ne revient que quelques fois par an pour s’acquitter de tâches en lien avec les autres biens immobiliers qu’il possède dans le quartier. Pour préserver ses activités à court terme, le théâtre Océan Nord entame une procédure pour faire requalifier son bail en bail commercial, s’assurant ainsi un préavis plus long en cas de résiliation. Après expertise sérieuse, Océan Nord fait alors une offre d’achat, que le propriétaire refuse, considérant que son bien partira à plus offrant.
L’affaire est alors portée à la connaissance des voisin·nes et habitant·es des quartiers aux alentours qui décident de rédiger une interpellation au conseil communal de Schaerbeek le 11 février 2026. Soulignant l’importance du lieu pour le quartier et le travail mené depuis 30 ans, les citoyen·nes interrogent le Collège sur ce que vaut ce lieu face à la spéculation immobilière mais aussi sur la cohérence des politiques publiques des contrats de rénovation urbaine ou des contrats de quartier durable [4] : à quoi bon puiser dans des fonds régionaux pour la construction de nouveaux projets si on ne soutient pas par ailleurs le déjà-là ? À ces inquiétudes, le collège apportera une réponse quasi unanime et positive. Si la Commune de Schaerbeek ne dispose pas des fonds pour financer l’achat d’un théâtre et qu’elle est par ailleurs déjà engagée dans un projet de centre culturel [5], elle assure une veille sur le dossier depuis plusieurs mois. Sans remettre en question le droit de propriété privée, elle se dit attachée à son rôle de médiatrice pour faire « exister l’intérêt général dans un dialogue ouvert entre les parties ». La Bourgmestre a aussi rappelé que le cadre urbanistique est un des leviers essentiels pour se prémunir de toute spéculation à outrance sur un bien. En effet, le théâtre Océan Nord se situe sur une parcelle affectée à de l’équipement d’intérêt collectif ou de service public de type culturel et le restera. Les anciens Grands Garages Saint-Hubert ne deviendront pas des lofts de sitôt. Dans l’espoir que ces déclarations trouvent une oreille compréhensive chez le propriétaire et qu’elles survivent au départ de la Bourgmestre de Schaerbeek pour le gouvernement bruxellois où elle exerce désormais la fonction de Secrétaire d’État à l’Urbanisme, nous souhaitons encore longue vie au Théâtre Océan Nord [6].
Inter-Environnement Bruxelles
[1] Une pièce mettant en scène deux comédiens racontant jusqu’à l’épuisement le montage impossible du texte de Witkiewicz.
[2] Un dispositif similaire au contrat de quartier mais qui prévoit des financements sur des périodes de deux ans de diverses initiatives, dont des actions de cohésion sociale très locales.
[3] Tout en étant aussi la commune d’accueil du siège social de nombreuses compagnies, notamment de théâtre jeune public.
[4] Le théâtre Océan Nord, bien que non financé dans ce cadre, se trouve exactement au milieu du périmètre du CQD Petite Colline, 2020-2026/28.
[5] Un coûteux programme de remembremant des parcelles de l’ancien cinéma Elite sur la chaussée d’Haecht, d’un garage et du theâtre Scharabeus exproprié dans la rue Creuse.
[6] Si vous souhaitez soutenir Océan Nord, vous pouvez effectuer un don (déductible fiscalement). Toutes les informations, ainsi que le programme de la saison en cours se trouvent en ligne oceannord.org.