Inter-Environnement Bruxelles

S’approprier les quartiers de façon politique

Si les violences policières constituent un problème systémique, elles ont tendance à davantage s’exprimer au sein de certains espaces urbains. C’est particulièrement vrai dans les quartiers populaires où des jeunes issus de l’immigration se font harcelés et réprimés par la police au quotidien. C’est pour sensibiliser sur ces violences policières et agir sur celles-ci qu’est né le Collectif des Madres, un groupe de femmes de la commune de Saint-Gilles, qui mène un combat humaniste, égalitaire et local. Depuis plusieurs années maintenant, elles luttent pour que la brigade spéciale Uneus soit démantelée et pour que soient reconnues les violences qu’elle produit, les traumas qu’elle engendre. Pour mieux comptendre ce que la Police fait à la ville, nous avons rencontré Latifa Elmcabeni, co-fondatrice du collectif.

Je rejoins Latifa en bas de la Porte de Hal. On se connaît un peu, au travers d’un film collectif qu’elle a coréalisé et pour lequel j’étais intervenue comme « personne ressource » pour parler de gentrification et de géographie sociale. Cette fois-ci, on inverse le rapport. C’est moi qui viens la trouver, pour qu’elle me raconte, qu’elle m’apprenne. Nous marchons vers le parvis. En déambulant, nous commentons les nouveaux cafés et commerces. « Si je n’étais pas propriétaire, ça fait longtemps que j’aurais dû quitter saint-Gilles. » Tout a tellement changé en effet. C’est ce que montre leur film, Places Nettes [1]. Après avoir parlé un peu en marchant, on s’assoit et on entre dans le vif du sujet. « Ça me fait plaisir de te voir, mais de quoi tu voulais me parler ? »

Rejet et violence au quotidien

Je lui explique que nous préparons un numéro du journal sur le lien Ville-Police et mon envie qu’une interview de quelqu’une du Collectif des madres y ait sa place. « Ah oui, le lien il est évident si tu veux, parce que c’est un système, que tout semble faire système pour discriminer une partie de la population, et ça a lieu ici en rue, en ville. »

Latifa me raconte la création du collectif. « En 2017 on a créé le Collectif des madres pour parler et lutter contre les discriminations. À l’école, sur le marché du logement, au travail, etc. Puis, on s’est rendu compte qu’une partie de cette discrimination prenait comme origine la lutte contre la délinquance. Et très vite, on a entendu parler des violences policières. Mais on ne s’attend pas à cela, pas comme ça. »

Elle poursuit : « C’est choquant, mais en fait, des gamins dès 12-13 ans sont violentés par la police à Saint-Gilles. Ce sont des violences physiques, mais aussi des violences psychologiques. Ça peut aller très loin, et l’impact psychologique, les traumatismes, on n’en parle pas du tout. Alors que ça laisse des séquelles graves, et que ça participe à ce que les gamins sortent du système scolaire, se sentent non désirés. »

Dès le début de cette discussion, Latifa insiste, elle aimerait que j’arrive à faire passer l’intensité et la gravité de ce qui se joue à travers ces contrôles policiers : la majorité de la population n’a pas idée de ce qui est subi, quotidiennement, et des préjudices que cela engendre. « Il s’agit de faire comprendre pourquoi les jeunes courent quand ils voient la police arriver. » On aurait en effet tendance à penser qu’il n’y a pas de fumée « Il s’agit de faire comprendre pourquoi les jeunes courent quand ils voient la police arriver. » sans feu. Que, s’ils courent, c’est qu’ils ont forcément quelque chose à se reprocher. Et que si les policiers les poursuivent et que cette poursuite tourne mal… Eh bien, ils n’avaient qu’à pas courir.

Latifa m’explique patiemment, me dessine un quotidien en rue teinté de violence et de mépris, et de la peur que tout cela génère. « Tu comprends, les jeunes ils courent parce qu’ils ont peur de la police, ils ont peur de se faire frapper, de passer la nuit au poste et de s’y faire tabasser, ils ont peur de mourir, même après un contrôle d’identité [2]. »

Ces contrôles, ils n’ont pas lieu au hasard, ils sont ciblés : « Tu sais, les contrôles ne sont pas réalisés sur tous les jeunes, mais sur les jeunes issus de l’immigration. Ils le savent, ils le voient. Puis il y a les contrôles, mais il y a également les insultes : “t’es encore là toi ? Mais ta place c’est en IPPJ/en hôpital psychiatrique”, “tu peux pas courir, évidemment, t’es trop gros”, “t’es en rue parce que t’es trop con pour aller à l’école”, “tu finiras en prison”. Ces phrases, elles sont dites à des gamins de 14 ans. »

L’école est également excluante, rien de neuf. Le système scolaire vient entériner les inégalités sociales, valorise le capital culturel de certain·e·s, et pas des autres [3]. In fine, les jeunes issus de l’immigration et leurs parents font face à des institutions publiques qui toutes les dénigrent et rejettent. Comment vivre ce rejet autrement que comme un rejet par la société dans son ensemble ?

« Ce qui est marquant aussi avec les violences policières, c’est qu’elles ont lieu dans l’espace public. Le message qui est envoyé est le suivant : “Tu vis dans une ville dans laquelle tu peux te faire dénigrer en rue, par l’institution qui est censée protéger les citoyen·ne·s.” Ce que renvoient ces policiers, c’est une conception générale de comment on est perçus dans la société. […]

Par exemple, si un gamin d’origine marocaine est pris en rue à fumer du cannabis, c’est de “deal” qu’il va être suspecté. Tu comprends ? On ne peut pas être “comme tout le monde”, on ne peut pas être consommateur, on est d’office “criminel”. […]. Parce que, tu vois, c’est pas une question de policier, mais de racisme institutionnel, c’est une question politique. »

À Saint-Gilles, depuis 2012, la brigade UNEUS (pour Union pour un environnement urbain sécurisé) a été mise en place. Voir encadré UNEUS ? p. 15 Censée recréer une police de quartier et de proximité, elle n’a fait qu’aggraver le problème. Avec le rapporteur des Nations unies sur les droits de l’enfant, le Collectif des madres a réalisé un rapport édifiant sur les violences policières subies par les jeunes de Saint-Gilles, et spécifiquement du bas de Saint-Gilles [4]. Une première interpellation communale a eu lieu sur base de ce rapport, en 2018. J’y étais. Je me souviens du mépris incroyable avec lequel les membres du collectif ont été traitées, de la violence de classe qu’elles ont subie. Des ricanements et du déni. Latifa aussi s’en souvient. Mais, lors de la troisième interpellation, nous étions plus de 300 personnes devant la commune. Blanches pour la plupart, mais c’est un début.

« On investit des millions dans la répression, IPPJ, caméras, police, etc. Mais rien ou si peu n’est fait dans la prévention. »

Après cette énième action, en 2020, plusieurs décisions ont été entérinées par la commune concernant la brigade UNEUS : une évaluation sera réalisée, leur formation sera revue, et un contrôle démocratique devrait être mis en place. Mais plus essentiellement, ce jour-là, l’existence des violences policières a été reconnue. C’était l’évidence même pour le collectif, mais désormais c’est officiel.

C’est tout un système qui doit changer

Pour autant, Latifa ne place pas tous ses espoirs dans ces actions, il s’agit de moments de publicité, d’événements. Pour le Collectif des madres, c’est tout un système qui doit changer : depuis l’image que la société se fait des jeunes issus de l’immigration, à la politique de la ville, en passant par la question de la prévention.

« On investit des millions dans la répression, IPPJ, caméras, police, etc. Mais rien ou si peu n’est fait dans la prévention. Dans les quartiers populaires, les maisons de jeunes pour la plupart font de l’occupation, sans s’intéresser aux désirs des jeunes. Il y a une idée de ce qu’ils veulent qui est plaquée sur eux : on ne leur demande pas s’ils ont envie de faire du théâtre ou de la cuisine. On va faire du sport. […]

Puis, dans de nombreuses situations, ce qu’il faut également, c’est un suivi psychologique : il s’agit de gérer la haine et la colère. […] Si tu es rejeté par l’école, que tes parents croient les institutions scolaire et policière, que tu n’as aucune perspective, et que tu t’es fait humilier par la police, tu as de la colère. Ensuite, c’est difficile d’aller vers autre chose que la délinquance. Les causes sont sociales, elles nous concernent tous et toutes. »

Je lui demande pourquoi commencer à Saint-Gilles puisque le problème est global, elle me répond que c’est un début, et qu’il s’agit d’une échelle sur laquelle on peut agir. « Pour moi il faut s’approprier les quartiers de façon politique, développer notre pouvoir de lutter ensemble, sans se diviser. […] Ça passe par plein de choses : aller voir les gens qui ne subissent pas de discrimination et leur expliquer ce qui se passe qu’ils ne voient pas. Aller voir les écoles, et les sensibiliser aux questions de traumatismes qui peuvent être vécus par les jeunes en rue. Amener les parents à parler avec leurs enfants, et à les croire. Du côté des jeunes, il faut aussi leur faire connaître leurs droits [5].

Puis il ne faut pas oublier que le pouvoir c’est nous, que si on se met ensemble pour se défendre, quelle que soit notre origine, on gagnera.[…]

Saint-Gilles, c’est aussi une commune qui a beaucoup changé. Moi, par exemple, si je suis encore à Saint-Gilles c’est parce qu’on a acheté une maison dans les années 90. On l’a achetée 100 000 euros. Maintenant elle en vaut 700 000… Qui peut payer cela ? Qui peut payer un loyer de 1 000 euros ? Pas un ouvrier. Donc c’est une commune dans laquelle petit à petit on se sent et on est rejeté. De fait, une certaine population est exclue. Les places sont rénovées, des caméras sont installées. Les commerces qui s’ouvrent ne sont pas pour nous, les loyers augmentent. Et puis, en plus de cela, sur les jeunes tu as la répression policière.

« C’est une commune dans laquelle petit à petit on se sent et on est rejeté. De fait, une certaine population est exclue ».

Cette répression, elle te dit aussi ceci : “Ton fils a pris une claque, mais rien n’aura lieu ensuite.” Regarde les meurtres d’Adil et de Medhi, il n’y aura pas de justice. C’est ça le problème, il n’y a pas de justice pour une partie de la population… Comment veux-tu qu’on soit une seule société ? »

À plusieurs reprises dans notre discussion, Latifa mentionne les amendes, elles s’accumulent et grèvent le budget des familles. Les nouvelles règles liées aux confinements et au couvre-feu semblent avoir de graves répercussions financières. Et pour cause, ce qu’elles permettent de répréhender ce sont justement certains usages de l’espace public, pratiquement à la discrétion des policiers [6], et touchant de fait différemment les personnes selon qu’elles ont ou non le choix de réaliser ces usages dans le privé. Voir p. 10

Quelques mots, avant de se quitter

« – Tu sais, moi je parle de violence policière, mais je pourrais parler de logement, d’école, de santé, de travail. Tout ça c’est la même chose.
– Oui, c’est un système, moi je suis sur les questions de logements, ça me semble aussi être une priorité.
– Tout est prioritaire, mais on ne peut pas tout faire. Ce qu’on peut faire, c’est se soutenir, être là quand les un·es et les autres en ont besoin. Tu viens à nos interpellations, je viens à ta manifestation.
– Et à la fin, on gagne ?
– D’accord.
 »

Pour conclure

Parce qu’elle a inscrit le droit à la ville dans ses principes directeurs, IEB souhaite également être le relais ou la chambre d’écho des paroles et des revendications du collectif des Madres. De la même façon que le collectif des Madres ne s’est pas créé pour traiter de la question des violences policières mais a été contraint de le faire, IEB ne peut pas fermer les yeux sur ces pratiques qui se déroulent dans les espaces publics.


Polis - Police

PDF – 1.2 Mo


[1Places nettes est un film réalisé dans le cadre des « Ateliers Urbains » du Centre Vidéo de Bruxelles, par J. BENI, P. CORBISIER, X. DUPONT, L. ELMCABENI, N. ELMCABENI, M. GIRAULT et J. VARD.

[2Depuis cette rencontre, deux personnes, Ibrahima et Ilyes, sont décédées dans un commissariat après une interpellation de la police.

[3J. GIRÈS et F. GHESQUIÈRE, L’école en Belgique renforce les inégalités

[4Le bas de Saint-Gilles étant encore tendanciellement plus pauvre en moyenne que le haut. Voir le monitoring des quartiers

[5Le collectif collabore à cette fin avec la Ligue des droits humains.

[6Difficile de trouver une information fiable sur la répartition des amendes à l’intérieur de Bruxelles. Mais on se souviendra qu’en France, la Seine-Saint-Denis, particulièrement populaire, comptabilisa au premier jour du confinement 10 % de toutes les amendes délivrées dans l’Hexagone. Nous attendons que la Région délivre des statistiques consolidées par lieu de résidence des incriminé·e·s, à l’échelle du quartier.