Si plus personne ne remet en cause de nos jours la violence du Plan Manhattan, des exemples plus récents dans le quartier s’inscrivent dans la même logique. Notamment le dossier de la rue du Progrès. En 2005, au nom de l’utilité publique de travaux d’infrastructures, 85 habitations sont visées par une procédure d’expropriation pour permettre à Infrabel de construire un viaduc ferroviaire. Jugé d’utilité publique, ce projet entraînerait la démolition d’un pan entier de la rue du Progrès et ainsi l’expulsion de 218 habitant·es d’un quartier populaire.
Au moment de l’élaboration du cahier des charges de l’étude d’incidences, en 2006, Infrabel balaie la seule alternative permettant d’éviter les expropriations qui « consiste en la création d’un viaduc en intérieur de voie comme il en existe déjà, notamment à la gare du Midi, plutôt qu’en bordure des voies comme le prévoit le projet de base » [1]. Suite à la pression exercée par un comité d’accompagnement auquel IEB et le Bral sont invités en tant qu’observateurs, cette alternative sera finalement étudiée par le bureau d’études mais rapidement rejetée : elle ne répondrait pas « aux objectifs que l’on est en droit d’attendre d’une nouvelle infrastructure conçue pour minimum 100 ans » [2]. Le permis, conditionné à la mise en œuvre de mesures d’accompagnement au relogement des habitant·es, est délivré en mai 2009. En 2011, les habitant·es sont toujours dans l’incertitude alors que le projet s’enlise : pour des raisons notamment budgétaires, aucun chantier n’est envisagé avant 2032. C’est alors que la gestion d’une partie des habitations est déléguée à l’ASBL Woningen 123 Logements connue notamment pour son occupation du 123 rue Royale (2007-2018).
L’année dernière, les habitant·es de la rue du Progrès reçoivent un courrier d’Infrabel : « grâce aux progrès techniques réalisés dans la planification de ce futur viaduc ferroviaire, nous sommes en mesure d’envisager un tracé différent que celui initialement prévu. Cela signifie que certains terrains situés dans votre rue ne sont plus nécessaires pour nos activités » [3]. L’opérateur ferroviaire indique qu’il a décidé de vendre les 19 maisons acquises dans la rue. Celles-ci étant destinées à être détruites, la plupart d’entre elles n’ont bénéficié que d’un entretien minimal, notamment celui assuré par l’ASBL Woningen 123 Logements. Leur état actuel explique probablement pourquoi seuls deux des ancien·nes propriétaires ont fait valoir leur droit de rachat, valable pendant 6 mois.
Selon des informations récoltées auprès de l’ASBL, les habitations non vendues font actuellement l’objet d’une expertise à la suite de laquelle des opérateurs publics (AIS, SLRB) pourraient décider de les acquérir. À défaut, c’est par une vente aux enchères que le patrimoine d’Infrabel dans la rue du Progrès sera liquidé. Alors que le « 123 » aimerait se maintenir dans la rue à travers l’occupation de la Poissonnerie, lieu qui accueille notamment une table d’hôtes et des événements socio-culturels, le sort de la plupart des occupant·es est aujourd’hui tout à fait incertain. Pour une partie des habitant·es, souvent en situation de précarité, l’histoire se répète.
[1] « Le projet du Quadrilatère Nord : quelques trains en plus mais 200 habitants en moins », article paru en 2011 dans une édition du Bruxelles en mouvements (n°245) qui portait spécifiquement sur la rue du Progrès.
[2] Ibid.
[3] Courrier envoyé aux habitant·es les invitant à une séance d’information sur l’évolution du projet, qui a eu lieu le 17 juin 2005 à Schaerbeek.