Inter-Environnement Bruxelles
© IEB - 2022

Rojava : construire l’autonomie

En 2014, le Rojava – la partie syrienne du Kurdistan – faisait la une des médias à travers le monde. Durant la bataille de Kobanê, les jeunes combattantes des YPJ participaient à la défaite de l’État islamique, sous le regard fasciné des journalistes occidentaux. Depuis, dans l’ombre du silence médiatique, le Rojava poursuit son projet politique : libération des femmes, écologie sociale, démocratie radicale. Quartier par quartier, village par village, la population y concrétise le « confédéralisme démocratique ». Excursion dans une région oubliée par l’Occident.

© IEB - 2022

Le projet d’autonomie politique du Rojava est obstinément ignoré par les puissances mondiales. Seul le parlement catalan a reconnu son administration autonome, dans une motion votée en octobre de l’année dernière. Pourtant, depuis 2012, cette région du Nord-Est de la Syrie a acquis une autonomie de fait, se libérant du contrôle du régime syrien. Dans les tumultes du printemps arabe, quand des manifestations ont éclaté à travers le pays, les villes kurdes dans le nord du pays ont rejoint le soulèvement. Il y avait de quoi. Durant des décennies, les Kurdes de Syrie ont subi la répression du régime ba’athiste (socialiste et nationaliste arabe) au pouvoir en Syrie depuis 1970. Dès 2011, des milices se forment qui, à partir de 2012, permettront de repousser l’armée syrienne. Dès lors, le retrait de l’armée et de l’administration de l’État syrien laisse place à une nouvelle forme d’organisation politique. Sous l’impulsion du PYD (Parti de l’union démocratique), qui bénéficie d’un large soutien populaire dans la région, mais surtout du TEV-DEM (Mouvement pour une société démocratique), des institutions de démocratie de base voient le jour. Le projet derrière ce processus est le confédéralisme démocratique, inspiré du leader politique kurde Abdullah Öcalan. Ce paradigme définit l’organisation locale comme l’un des piliers du nouveau système politique, à côté de l’organisation autonome des femmes, des jeunes, des différents groupes ethniques qui composent une région et différentes organisations de la société civile (syndicats, associations…). Ces autonomies sont vues comme nécessaires pour assurer la libération des femmes – et donc mener à la libération de la société tout entière – et pour protéger la diversité linguistique, culturelle et religieuse de la région. Depuis, le Rojava est devenu synonyme d’un projet révolutionnaire unique au Moyen-Orient et dans le monde.

L’idée est de replacer la pratique politique aux mains de la société et de lui rendre le pouvoir sur les différents domaines de sa vie.

Actuellement, l’Administration autonome de la Syrie du Nord et de l’Est (AASNE, nom officiel de la structure politique qui gouverne le Rojava) couvre une région multiethnique et multiconfessionnelle comptant entre 4 et 5 millions d’habitant·es. En 2014, elle a adopté son premier contrat social [1], une sorte de Constitution définissant les règles fondamentales de ce nouveau système politique. Si cette région est désormais en grande partie autonome de l’État syrien, le processus de construction politique avance à tâtons, sous la pression des guerres et la menace permanente d’une nouvelle invasion turque.

Les communes, piliers de la démocratie directe

Le fondement de cette construction démocratique radicale, ce sont les assemblées de quartier, appelées « communes » au Rojava. Dans le contrat social de 2016, celles-ci sont définies comme « la forme organisationnelle de base essentielle de la démocratie directe ». Ces assemblées, réunissant entre 100 et 200 familles, ont pour fonction de prendre en charge tous les problèmes collectifs qui peuvent être résolus à leur échelle. L’idée est de replacer la pratique politique aux mains de la société et de lui rendre le pouvoir sur les différents domaines de sa vie.

Cette réappropriation s’opère à travers différentes aires d’organisation, par le biais de commissions. Les trois premières, que chaque commune est censée mettre sur pied, concernent :

  • l’autodéfense et la protection de la commune, via les HPC (voir plus bas) ;
  • l’éducation « populaire » pour les membres de la commune, en partant de l’idée qu’il n’y a pas de révolution sans transformation des mentalités et pas de lutte sociale sans compréhension du système de domination (ici la « modernité capitaliste »). Ainsi, la commission d’éducation peut organiser des séries de formations politiques, mettre les membres de la commune en lien avec les académies qui existent à travers toute la région, demander l’organisation d’une formation d’alphabétisation pour les femmes, etc. ;
  • la résolution des conflits au sein des familles de la commune et entre celles-ci par la recherche de consensus, pour aboutir à une réconciliation ou au renvoi vers les institutions judiciaires compétentes si nécessaire. La nécessité de cette commission part d’un constat simple : la pratique démocratique est impossible si le respect mutuel et la capacité d’entendre l’autre sont absentes.

Au-delà de ces trois fondamentaux, il est fréquent de voir les communes organiser des commissions supplémentaires concernant notamment la santé – dont l’objectif sera d’assurer que la population ait accès aux soins les plus basiques, entre autres par l’auto-formation aux gestes médicaux primaires – ou encore l’économie. Ainsi, dans le contexte de pénurie que connaît la région, la commune permet d’organiser l’accès à certains biens de première nécessité, comme l’électricité. Au niveau du Nord-Est syrien, une grande partie de l’électricité est produite par des centrales hydroélectriques installées le long de l’Euphrate. Or, une série de méga-barrages du côté turc de la frontière réduit drastiquement le flux du fleuve à son entrée en Syrie, ce qui a un impact direct sur la production d’électricité dans la région. Face à ce problème structurel, la commune offre un cadre aux habitant·es pour organiser l’acquisition de générateurs qui peuvent pallier les coupures d’électricité. C’est aussi via la commune que sont distribués les biens subventionnés par l’AASNE : le pain et le diesel.

En pratique, le fonctionnement des communes varie fortement d’une ville, d’un village et d’un quartier à l’autre. Idéalement, chaque quartier est composé de plusieurs communes. La ville de Dêrik compte, par exemple, 44 communes dont chacune rassemble entre 120 et 150 familles. Toutes les communes nomment deux coprésident·es, qui vont être les personnes référentes pour les membres des assemblées au niveau supérieur : un homme et une femme. Le principe de coprésidence mérite un mot d’explication. En effet, celui-ci est appliqué à travers toutes les institutions politiques au Rojava. Il prescrit que deux personnes assument ensemble la présidence de l’institution, et au moins l’une d’entre elles doit être une femme. Ce principe permet à la fois d’éviter que le pouvoir se concentre entre les mains d’une seule personne, et assure que les femmes sont incluses dans toutes les décisions collectives.

Deux personnes assument ensemble la présidence de chaque institution, et au moins l’une d’entre elles doit être une femme.

En tant qu’organisation démocratique de base, la commune vit et meurt avec l’implication de ses habitant·es. Sa formation peut être stimulée et encouragée, mais en aucun cas elle ne peut être imposée par le haut. Dans le cas de Dêrik, il s’agit d’une ville située dans une région majoritairement kurde et connaissant un ancrage de longue date du mouvement kurde. Beaucoup de familles étaient acquises au modèle du confédéralisme démocratique bien avant la révolution en 2012. Avant les soulèvements de 2011, des communes s’organisaient déjà clandestinement, et leur officialisation et leur pratique après 2012 pouvaient ainsi s’appuyer sur une certaine expérience, en tout cas sur un soutien populaire. La situation est tout autre dans des régions qui ont été intégrées à l’Administration autonome plus récemment, suite aux campagnes militaires contre l’État islamique jusqu’en 2019. En même temps, les communes telles qu’elles sont conçues par le confédéralisme démocratique sont proches des structures démocratiques ayant vu le jour avec le printemps arabe à travers les villes syriennes, avant d’être violemment écrasées par le régime de Bachar al-Assad. Certain·es activistes s’y étant investi·es ont poursuivi leur engagement dans le cadre des communes, notamment dans les régions majoritairement arabes de l’AASNE.

L’autodéfense : protéger son quartier

La question de l’autodéfense se pose de manière très concrète au Rojava : face aux attaques constantes de l’État islamique qui continue à perpétrer des attentats dans la région via des cellules dormantes, face aux menaces d’invasion imminente de l’État turc, l’autodéfense constitue un enjeu de survie évident. Mais, au-delà de la situation de guerre, l’autodéfense occupe aussi une place centrale dans le projet du confédéralisme politique, comme dévolution du pouvoir au peuple.

Les forces d’autodéfense sont organisées à trois niveaux : la protection des frontières est assurée par les Forces démocratiques syriennes (FDS). Il s’agit d’une coalition militaire qui rassemble différents bataillons, dont les YPG/YPJ, au niveau de l’ensemble du Nord-Est syrien. Là aussi, des efforts de décentralisation du pouvoir peuvent être constatés. Les FDS ont soutenu la formation de conseils militaires locaux qui peuvent être tenus responsables de leurs actes par la population locale. La sécurité intérieure est assurée par les Asayish. Elles gardent notamment les check-points qui ponctuent les routes du Rojava, et sont chargées de prévenir et de répondre aux attaques de l’État islamique, elles gardent les prisons et assurent le contrôle de la circulation. Les membres des Asayish doivent être issus de la zone territoriale dans laquelle ils et elles travaillent afin de garder un contrôle social. Si un membre Asayish commet une erreur, alors cela sera vite su par la communauté, qui peut alors lui demander des comptes.

Enfin, il y a les HPC (Hezên Parastîna Civakê, Forces de défense civile). Celles-ci sont formées par des volontaires au niveau communal. Elles se chargent du service de sécurité lors d’événements publics, tels que les manifestations et les fêtes, assurent des rondes dans leur quartier, gardent la plupart des bâtiments publics, hôpitaux et autres et assument certaines positions et tâches dans les situations de guerre. Elles fonctionnent aussi comme potentiel contre-pouvoir aux FDS et Asayish puisque ces forces-là ne disposent pas du monopole des armes : via les HPC, la société civile est également armée. Les femmes des HPC-Jin – généralement des mères de famille – disposent d’une arme à la maison et savent l’utiliser en cas de besoin.

Une économie coopérative

Pour comprendre le système économique au Rojava, il faut tout d’abord tenir compte de la situation dont l’AASNE a « hérité » en 2011-2012 : le Nord-Est de la Syrie s’était vu accorder le rôle de grenier à blé du pays, fournissant en matières premières le reste de l’économie nationale. Des champs de pétrole abondants dans les régions de Jazira et Deir-ez-Zor concentrent l’essentiel des réserves et de la production du pays. Une bonne partie de ces ressources agricoles et pétrolières était propriété d’entreprises nationales, mises en place par le régime syrien. À partir de 2011, avec la progressive prise de contrôle sur le territoire par les forces d’autodéfense, ces ressources sont passées aux mains de l’Administration autonome. Si, à l’heure actuelle, divers secteurs économiques sont encore régis par un système de propriété privée des moyens de production, il s’agit presque uniquement de petites et moyennes entreprises (construction, commerce de détail, manufactures, etc.). En revanche, les ressources dont dispose l’AASNE lui offrent un levier pour orienter l’économie vers la forme de production qu’elle voudrait voir se généraliser sur l’ensemble de son territoire : une économie coopérative et communale, avec coordination et mutualisation des ressources au niveau inter-régional.

La création de coopératives est un processus lent et laborieux qui demande un travail d’éducation politique et de formation professionnelle. Ce travail est pris en charge par l’Union des coopératives, mais aussi par l’organisation d’économie des femmes Aboriya Jin, qui se dédie à construire l’indépendance économique des femmes au Rojava. Lorsqu’une coopérative se forme, elle reçoit du soutien matériel de la part de l’AASNE. Dans le cas d’une coopérative agricole par exemple, des terres arables sont mises à sa disposition, et elle peut recevoir du soutien pour l’acquisition d’outils de travail ou de semences. La question de l’autonomie alimentaire et productive restant cruciale, les comités d’économie des différentes régions développent aussi des espaces de production planifiés (comme une usine de textile ou des exploitations agricoles) qui emploient des travailleurs et travailleuses, dans des conditions respectant les réglementations relatives au travail qui peinent à être appliqués dans le secteur privé.

Mais un important levier économique échappe au contrôle de l’Administration autonome : la monnaie en cours reste la livre syrienne. L’inflation galopante de ces dernières années n’a donc pas épargné le Rojava, même si, par rapport au reste du pays, ses pires répercussions ont pu y être atténuées grâce aux politiques de régulation des prix de certains biens de première nécessité (pain, diesel, sucre, farine…). À l’inflation s’ajoute l’embargo partiel que subit la région, l’occupation d’une partie de ses terres par la Turquie suite à plusieurs invasions entre 2016 et 2019, ainsi que les menaces perpétuelles d’une nouvelle invasion. Si tous ces éléments constituent des freins importants à l’amélioration de la situation économique, ils confortent également l’Administration autonome dans son aspiration à l’indépendance économique et l’autosuffisance alimentaire.

Ce mécanisme assure aux femmes non seulement le pouvoir décisionnel sur toutes les affaires qui les concernent, mais permet aussi d’éviter qu’une femme se retrouve isolée face à un pouvoir masculin.

Autonomie des femmes

La forme d’autonomie la plus importante du système politique reste celle des femmes. De fait, lorsqu’au Rojava il est question d’organisation « autonome » (xweser en kurde, littéralement « sa propre tête »), c’est celle des femmes qui est entendue. Ce principe est au cœur du confédéralisme démocratique et traverse toutes les institutions qui sont mises en place dans ce cadre : toutes les femmes sont organisées dans leur propre structure xweser, qu’elles soient travailleuses et étudiantes de l’université du Rojava, combattantes du bataillon arménien, membres féminines des Asayish ou du Conseil exécutif de l’AASNE. Ce mécanisme assure aux femmes non seulement le pouvoir décisionnel sur toutes les affaires qui les concernent, mais permet aussi d’éviter qu’une femme se retrouve isolée face à un pouvoir masculin. Sur le plan territorial, cette autonomie des femmes s’est concrétisée dans le village de Jinwar, qui a été inauguré en 2018. La trentaine de maisons disposées en triangle accueille des femmes (et leurs enfants) qui ont fait face à des violences conjugales ou familiales, qui ont perdu leur mari dans la guerre ou qui ont fait le choix de refuser le modèle familial traditionnel pour préférer une vie communale entre femmes. Les habitantes cultivent les terres agricoles autour du village, ont créé leur boulangerie et disposent d’une académie où elles organisent des formations. Le village accueille également un centre médical qui est ouvert aux habitantes, mais aussi aux femmes des villages environnants. Les hommes sont autorisés dans le village en journée, mais ne peuvent y passer la nuit. Jinwar est un lieu unique en son genre pour le moment, mais d’autres villages de ce type sont en cours de planification suite à l’enthousiasme qu’il a généré pour des femmes de toutes les régions.

Erdoğan a annoncé de nouvelles invasions pour étendre les territoires que la Turquie occupe déjà dans le Nord-Est syrien.

Le rojava menacé

Le Rojava est une expérience historique, seule révolution que le xxie siècle a vu naître jusqu’à maintenant. Par conséquent, il s’agit d’un processus d’apprentissage pour toutes les personnes et organisations impliquées, un projet en perpétuelle évolution. Ainsi, le contrat social de 2016 devrait prochainement être renouvelé, apportant des changements importants au fonctionnement politique actuel, sur la base des expériences positives mais aussi des erreurs qui ont été faites jusqu’à maintenant. Cette expérience souffre néanmoins de l’hostilité des pouvoirs qui l’entourent. Le régime syrien ne souhaite pas voir prospérer une telle autonomie sur son territoire, qui remet en cause les fondations nationalistes de son État – bien qu’il n’ait pour l’instant pas la force pour la démanteler. Du côté turc, Erdoğan a annoncé de nouvelles invasions pour étendre les territoires que la Turquie occupe déjà dans le Nord-Est syrien : à l’appui de cartes redessinées, le président turc illustre son ambition d’envahir une bande de 30 kilomètres le long de la frontière avec la Turquie. Ces menaces sont a situer dans le contexte politique turc, où l’État, sous la direction d’Erdoğan, a dérivé vers un régime de plus en plus autocratique et répressif, notamment envers les mouvements et activistes kurdes et féministes. L’autonomie démocratique, basée sur des idéaux de libération des femmes et d’amitié entre les peuples, qui se construit le long de ses frontières constitue une véritable menace contre son propre modèle national fascisant. Nous pouvons craindre que, alors que la Turquie s’embourbe dans une crise économique grave, Erdoğan veuille s’attribuer une victoire militaire en envahissant de nouveau le Rojava, juste avant les élections présidentielles de 2023. Face à une telle ambition, la défense du Rojava et de cette alternative radicale au système capitaliste repose aussi sur la mobilisation des forces solidaires ici, en Europe, et leur capacité à s’opposer fermement à toute forme de collaboration avec l’État turc dont les États européens se rendent coupables.

— -

Pour aller plus loin

La construction du système démocratique de la Syrie du Nord et de l’Est, dossier du Rojava Information Center, mars 2020. Le Rojava Information Center est un collectif de journalistes basé à Qamishlo au Rojava, qui produit régulièrement des dossiers thématiques sur le système politique et l’actualité dans le Nord-Est de la Syrie. La plupart de ses écrits sont en anglais, mais ce dossier a également été traduit en français.

Nous vous écrivons depuis la révolution – récits de femmes internationalistes au Rojava, ouvrage collectif, éd. Syllepse, 2021. Ce livre est une collection de témoignages, d’extraits de journal intime, de dialogues racontés par un collectif de douze femmes qui se sont rendues au Rojava. Une première partie présente l’histoire de la région, ancienne et récente, et permet donc une entrée en la matière pour les novices.

La Guerre des filles, Mylène Sauloy, Arte documentaire, 2016. Ce documentaire retrace l’histoire du mouvement des femmes kurde, depuis ses origines jusqu’à la révolution du Rojava. Il dessine le portrait de certains personnages emblématiques, comme Sakine Cansiz, cofondatrice du PKK. Le film offre une bonne introduction pour qui voudrait en savoir plus sur le mouvement derrière la révolution. Le site du réseau de solidarité Serhildan informe sur l’actualité au Kurdistan et sur les campagnes de soutien en cours : https://serhildan.org/


[1Le contrat social actuellement en vigueur date de 2016. Une version anglaise est accessible sur le site du Rojava Information Center. Or, au vu des changements qui se sont produits dans la région depuis 2016 – notamment l’intégration de régions majoritairement arabes –, un nouveau contrat social est en cours d’écriture et devrait entrer en vigueur cette année.

Ailleurs