Nous sommes des habitantes et habitants des quartiers qui bordent la gare du Midi. Depuis plus d’un an maintenant, nos quartiers font régulièrement la une des journaux : trafic de drogue, règlements de compte, tir d’armes à feu… Le sujet n’est pas neuf et revient régulièrement sur la table, avec d’autant plus de vigueur en période électorale.
Première recette musclée pour répondre à ce climat : le recours aux vieilles pratiques autoritaires de « tolérance zéro » pour résoudre/dissoudre les symptômes : chasser ce qui fait désordre aux alentours de la gare pour faire place nette en se préoccupant bien trop à la marge des trajectoires de vie de celles et ceux que les forces de l’ordre déplacent de façon abrupte. Tous les responsables politiques, ou presque, et particulièrement les édiles communaux concernés, ont pourtant reconnu que le premier « nettoyage » de l’été 2023 a surtout eu comme conséquence un déplacement des trafics et de la violence depuis la gare vers les quartiers adjacents. Ainsi, on pouvait lire dans Le Soir du 20 février 2024 : « Plus les forces de l’ordre harcèlent les bandes actives dans le trafic, plus ces dernières sont obligées de se déplacer vers d’autres zones. » [1] Différents quartiers de Saint-Gilles (Porte de Hal, place Bethléem), Forest (Parvis Saint-Antoine), Anderlecht (Cureghem) ou Bruxelles (Marolles) font en effet face à une recrudescence du deal en rue. Ceci n’a pourtant pas empêché les bourgmestres de continuer à prendre des mesures sécuritaires peu probantes. Dès le mois de juin 2024, nous, habitantes et habitants du bas de Saint-Gilles et Forest, avons pu constater que le deal de rue s’était déplacé du square Jacques Franck vers le quartier Saint-Antoine.
Les asbl en charge des personnes précaires usagères de drogue n’ont pas manqué de tirer la sonnette d’alarme sur les conséquences de tels déplacements : « Pour nous, n’importe quelle intervention musclée qui va faire que tout un ensemble de personnes va devoir bouger d’un endroit à l’autre, fait que nous n’arrivons plus à trouver les gens. » [2]. La politique répressive met à mal le travail patient de prise de contact puis de suivi par les travailleurs•euses sociaux. [3] Ces effets étaient pourtant prévisibles. Les criminologues sont unanimes sur la question : la répression policière n’a jamais résolu ni la question du deal ni celle de la consommation. Elle vise juste à donner l’impression que les autorités font quelque chose.
Deuxième recette : se renvoyer la balle et demander une augmentation des moyens. Les communes et la Région interpellent le fédéral, les policiers se tournent vers les magistrats qui relâcheraient trop vite leurs « proies » et tout le monde réclame des moyens et des effectifs policiers supplémentaires dans un climat de crise budgétaire. De fait, notre Région n’a pas tous les leviers en main, mais elle est bien compétente en matière de social, de santé et de logement, des domaines d’action essentiels si l’on veut sortir les consommateurs de la spirale des drogues. Le crack touche particulièrement les populations vulnérables e mal de vivre, parce qu’il est bon marché, aisément consommable et offre l’illusion fugace et terriblement addictive d’un meilleur moment. À Bruxelles, le nombre de personnes sans-abri a triplé en quinze ans, or les cailloux de crack sont consommés particulièrement par ces populations. Selon Éric Husson, directeur au Projet Lama [4], les budgets pour l’aide aux sans-abri ou aux usagers de drogues ont certes été augmentés pendant cette législature, mais « cet apport a surtout financé des équipes de première ligne plutôt que des solutions de relogement. Alors que c’est justement la perspective d’une sortie de rue qui aura des effets positifs ». 80 % des crackers sont en mal-logement. Or les politiques de logements de type Housing First [5] ont fait leurs preuves pour résorber le problème du sans-abrisme et du sans-chezsoirisme.
Nous ne sommes ni des experts ni des professionnels, mais nous observons, écoutons et réfléchissons et nous ne voulons pas être pris en otage à la veille des élections communales du discours sécuritaire ambiant. Les élus gèrent la sécurité en façade et déplacent les problèmes alors que des besoins fondamentaux, tels qu’avoir un toit, ne sont pas pris en compte. Est-ce l’insécurité ou sa perception dans l’espace public qui croît ou bien n’est-on pas surtout face à la misère et à l’insuffisance des politiques publiques pour la résorber ?
[1] « Trafic de drogue : le plaidoyer des bourgmestres bruxellois » in Le Soir, 20 février 2024.
[2] Th. Mc Dwyer de l’asbl Dune interviewé sur BX1 le 16 septembre 2024 : Communales 2024 : comment lutter efficacement contre la consommation de crack à Saint-Gilles ?
[3] Lire la carte blanche de Binta Diallo, infirmière sociale, parue dans La Libre le 29 août 2023 : Où sont passées les personnes vulnérables de la gare du Midi ?
[4] Interviewé par Mediapart, À Bruxelles, la gare du Midi cristallise les tensions du pays, 16 décembre 2023.