Bruxelles, ville au bord de l’eau… ou dinosaure industriel avec vue sur canal ?
Alors que le Ministre-Président de la Région bruxelloise présente fièrement son schéma de base du Plan Développement International qui prévoit l’utilisation de deux sites riverains du canal (Tour et Taxis et Schaerbeek-Formation) comme des pôles de développement pour la Région, que le Bourgmestre de Bruxelles est à l’origine de manifestations comme Bruxelles-les-Bains qui visent la réappropriation du canal par les Bruxellois et que le Port de Bruxelles organise tous les deux ans les Fêtes du port pour faire découvrir les fonctions portuaires au grand public... il est question de border le canal d’activités anti-urbaines comme un centre logistique international (BILC) à côté de Tour et Taxis ou une usine de bio-carburant (4biofuels) au quai de Heembeek.
La commission de concertation débattra de l’installation d’une usine d’agro-carburant au quai de Heembeek le 18 décembre prochain.
Les habitants se mobilisent contre ce monstre d’industrie faussement propre en écrivant dans le cadre de l’enquête publique.
Les habitants et les associations contestent l’installation d’une usine de production de carburant au quai de Heembeek [1] :
- Dénomination : l’appellation ‘bio’ carburant et l’utilisation de la voie d’eau ne peuvent servir d’alibi à l’installation d’une usine de production de carburant dans une capitale. Il nous semble nécessaire de rappeler que l’on parle bien de la construction d’une telle usine dans un environnement urbanisé, ce qui n’est pas sa place !
- Développement durable : est-il justifié de produire du carburant non spécifiquement destiné à Bruxelles dans un environnement urbain alors que la logique du développement durable pencherait plutôt pour une production locale à partir de matières premières endogènes (car quelle sera la provenance des matières premières pour alimenter cette usine ?) et un transport du seul produit fini destiné à Bruxelles vers la capitale ? Ces terrains doivent être destinés à des activités qui offrent un service à la ville clairement orienté vers le développement durable comme le transport intra-urbain par exemple. À Lille, par exemple, une usine de biomasse (production de carburant à partir des déchets ménagers) alimente directement la flotte d’autobus de la ville.
- Localisation : le quai de Heembeek est situé à 200 mètres de la zone habitée de Neder, à 300 mètres du Domaine royal de Laeken, et à 1 km de la gare de Schaerbeek-Formation qui devrait devenir une zone levier pour le développement urbain de Bruxelles. Quand on voit les images de l’usine de production de carburant qui devrait être construite sur le quai, on comprend la crainte des riverains et on se pose légitimement la question de l’intérêt d’une telle localisation. Les habitants doivent recevoir des réponses claires par rapport aux risques et aux nuisances d’une telle installation. On leur avait déjà promis que l’incinérateur et la centrale à béton ne produiraient pas de poussières...
- Incompatibilité des fonctions : le quai de Heembeek est le seul lieu bruxellois capable d’accueillir les grands bateaux de passagers, les bateaux de prestige, les salons fluviaux et les manifestations privées ou publiques se déroulant en partie sur des bateaux et en partie à quai. Ce quai accueille, bon an, mal an, 100 000 voyageurs. Sachant que la navigation de passagers est le seul secteur spécifiquement lié à la voie d’eau, il est logique de regrouper ce genre de fonctions à cet endroit et d’essayer d’y développer une infrastructure d’accueil à côté du BRYC (qui occupe cette fonction pour les yachts privés) afin de faire de Bruxelles un lieu privilégié pour les touristes fluviaux. Contrairement à ce qu’affirme le Port, il n’existe aucune alternative crédible pour les activités fluviales. En outre, cette implantation hypothéquera définitivement le passage des cyclistes le long du canal.
- Industrie du XXe siècle contre activités du XXIe siècle : Cette usine ne fait qu’entretenir des comportements qui devraient appartenir au passé. Car le remplacement des combustibles fossiles par des (bio)carburants sous prétexte d’« énergie verte » n’aideront en rien la Région à respecter enfin les prescriptions du Plan régional de Développement de réduire la pression automobile sur Bruxelles de 20 % par rapport aux chiffres de 1991. Ce qu’il faut, c’est moins de voitures et pas de carburant, quelle que soit son origine, pour faire rouler le parc existant. De plus, après une période de délocalisation des grandes entreprises polluantes liées au canal ou à un retrait de celles-ci hors de la ville pour des raisons de marché (cas des pétroliers Shell ou BP qui ont quitté les bords du canal...), il est illogique de favoriser la venue de gros projets industriels et logistiques n’ayant pas ou peu de rapport avec la voie d’eau grâce à la mise en concession de terrains bon marché alors que le bon sens viserait à favoriser des activités propres directement liées à la ville.
- Le chantage à l’emploi : l’implantation de cette usine devrait générer 65 emplois. Rien n’est moins sûr qu’il s’agisse d’emplois bruxellois. En outre, la superficie occupée par les installations seront de l’ordre de 1,5 hectares. Ce ratio (43 emplois à l’hectare) est trop faible pour une telle localisation possédant de nombreuses potentialités (taille du terrain, présence de 400 mètres de quais...). D’autres activités plus génératrices d’emplois peuvent être localisées à cet endroit tout en permettant la poursuite des activités économiques existantes et dans le respect des habitants voisins.
- Un cas de mauvaise gestion du Port : outre son incompatibilité avec son environnement, cette usine consommera 400 mètres de quai. Cette consommation est inutile pour une activité qui n’utilisera, au mieux, que 1,5 péniches par jour... Le Plan régional d’affectation du Sol prévoit à son article 6.4 que les terrains situés en zone d’activité portuaire et « à quai sont, par priorité, affectés aux activités liées à la voie d’eau ». Une si faible utilisation des quais ne correspond pas à cette prescription. Ce terrain et cette localisation sont massivement subsidiés par les pouvoirs publics à travers le Port de Bruxelles. Quelle est donc cette pratique de subsidier la production de carburant ?
- Bio ou nécro-carburant ? Les effets pervers de la production de ‘bio’ carburants ne sont pas encore bien connus. La couverture du Courrier International n°864 du 24 mai 2007 n’avait-elle pas pour titre : « Les bio-carburants, une grande arnaque ? ». Plusieurs études tendent à montrer également que la somme d’énergie nécessaire à la culture des plantes, à leur traitement, au transport et à la production du carburant compense largement le gain « écologique » avancé par les défenseurs de ce type de carburant. Enfin, le Nouvel Observateur relevait qu’un rapport de l’agence UN Energy mettait en garde « les décideurs politiques contre les effets négatifs que pourraient avoir les bio- ou agro-carburants sur l’environnement et la sécurité alimentaire mondiale ». Et d’ajouter que « les impacts économiques, sanitaires, environnementaux doivent être mieux évalués avant d’engager de lourds investissements » [2]. C’est on ne peut plus clair.
Conclusions :
Pour ces raisons, les associations demandent à la Commission de concertation de remettre un avis défavorable quant à ce projet et à la Ville de Bruxelles de refuser le permis. Il y a un grand manque de vision à long terme pour le canal à Bruxelles. Par vision globale à long terme, nous entendons une prise en compte de toutes les fonctions du canal, particulièrement son rôle pour le développement de la ville qui est régulièrement ignoré et tout ce qui en découle en terme de confort de vie et d’espace pour la détente, les rencontres, le tourisme et la mobilité.
Contacts :
[1] Il est possible d’en savoir plus sur ce projet d’usine en consultant les plans sur : www.4biofuels.com
[2] Le Nouvel Observateur, 9 mai 2007. Consultable sur nouvelobs.com. Voir aussi www.geres.eu et Biocarburants sur wikipedia.org.