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Marseille : le procès du pouce, ou la criminalisation des luttes contre le mal-logement

Publié le jeudi 23 janvier, par Un collectif d’universitaires
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Marseille : le procès du pouce, ou la criminalisation des luttes contre le mal-logement ·

Le 30 janvier, le chercheur et militant Kevin Vacher, du Collectif du 5 novembre, sera jugé à Marseille. Plus de 450 universitaires appellent à manifester le 25 janvier contre la criminalisation de la lutte pour le logement digne.

Le 30 janvier, le sociologue et politiste, Kevin Vacher, doctorant à l’Université Paris-XVIII, sera jugé à Marseille pour « violences volontaires en réunion et avec préméditation ». En cause, sa participation à un rassemblement avec des militants pour le droit au logement au siège d’un bailleur social (Marseille Habitat, dépendant de la Ville de Marseille) le 10 septembre dernier. Ils étaient venus y dénoncer les conditions dans lesquelles les habitant·es d’un immeuble avaient été évacué·es et obtenir la mise à l’abri des familles. Celles-ci, pendant longtemps sous le joug d’un marchand de sommeil, avaient été expulsées de manière violente sans décision judiciaire et de façon discriminatoire, puisque seules les familles albanaises avaient été laissées à la rue.

Au cours du rassemblement de soutien, une employée de Marseille Habitat avait déclaré avoir été « blessée au doigt ». Cela avait valu à Kevin Vacher presque trente heures de garde à vue, provoquant un vif émoi dans son quartier, dans les médias et auprès des mal-logé·es accompagné·es par les militant·es. Pour les observateurs·rices et militant·e·s du droit au logement à Marseille, l’interpellation, la garde à vue et l’annonce de son procès dépassent la cause d’une hématome du pouce et les cinq jours d’ITT occasionnés. Il risque aujourd’hui jusqu’à trois ans de prison ferme.

Le chercheur est en effet un militant connu qui lutte contre le mal-logement depuis une dizaine d’années, et particulièrement depuis l’effondrement le 5 novembre 2018 de deux immeubles de la rue d’Aubagne dans le quartier de Noailles, où il vit, et qui causa la mort de huit de ses habitants. L’un de ces immeubles appartenait par ailleurs au même bailleur, Marseille Habitat. Dans les semaines qui ont suivi, la ville a ordonné dans la précipitation l’évacuation de centaines d’immeubles en péril. Plus de 400 arrêtés de péril ont été pris et plus de 4 000 personnes ont été délogées dans tous les quartiers de la ville.

La « bête noire » de la municipalité

Le problème des délogé·e·s à Marseille est devenu le sujet central des mobilisations sociales et des conflits politiques alors que l’interminable mandat de Jean-Claude Gaudin, maire depuis 1995, touche à sa fin. Si la démission du maire a, pendant de longs mois, été posée sur la table, les délogé·es et leurs associations ont imposé de haute lutte en juin dernier, le vote d’une charte du relogement qu’ils avaient eux-mêmes écrite, destinée à protéger leurs droits. Le Collectif du 5 novembre et ses militant·es sont depuis la « bête noire » de la municipalité. A la veille des élections municipales, le Collectif du 5 novembre représente surtout, aux côtés de nombreuses autres associations et collectifs de quartier, l’un des symboles de la crise politique, sociale et éthique qui touche Marseille.

Ce procès fait suite à plusieurs décennies d’incuries dans les politiques du logement à Marseille, de la part des services de l’Etat et de la municipalité. Le 8 janvier dernier, l’adjointe au logement Arlette Fructus a rendu sa délégation en déclarant que « le logement n’a jamais été une priorité pour l’équipe municipale ». Elle explique notamment ne pas avoir les moyens de suivre la mise en œuvre de la charte du relogement. Cet aveu de faiblesse, pour celle qui reste présidente de Marseille Habitat, paraît presque ironique tant sa propre responsabilité est grande. Cette démission intervient deux semaines après la condamnation d’un autre adjoint du maire de Marseille, André Malrait, délégué au patrimoine (sic) qui avait loué un logement indécent pendant plusieurs mois. A ce jour, et malgré sa condamnation, l’élu n’a lui pas remis sa délégation.

Un procès contre le logement indigne aura bien lieu le 30 janvier. Mais celui qui figurera dans le box des accusés n’est ni élu, ni bailleur, mais un chercheur et militant contre le mal-logement. A Marseille, on ne cherche plus l’erreur.

Nous, universitaires, collègues de Kevin Vacher, appelons à un large soutien au Collectif du 5 novembre le 25 janvier lors de la manifestation unitaire organisée contre la criminalisation de la lutte pour le logement digne. Nous appelons à un soutien national en signant la pétition du Collectif pour un « arrêté populaire de mise en demeure ». Ce nouvel épisode s’ajoute à de nombreux autres, partout en France où la solidarité est judiciarisée et réprimée. Ce sont là les droits démocratiques de toutes et tous qui sont attaqués.

Voir la liste complète des signataires (par ordre alphabétique).
Un collectif d’universitaires


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Dernier ajout : 21 septembre.