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Le travail social est un produit du marché

Publié le mardi 17 décembre 2019, par Andrzej Krzyszton, Nathan Rener
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Crise du logement. Derrière ces mots froids et impersonnels, il y a des familles, des personnes isolées, des situations réelles vécues au quotidien par des milliers de Bruxellois·es. Voici quelques réflexions nées du travail d’accompagnement social au sein de l’Union des Locataires Marollienne (ULM).

Le travail social est un produit du marché ·

Illustration : Maaike Beuten

Derrière cette « crise du logement », il y a un système politique, économique et social qui en est à l’origine. Il y a celles et ceux qui la subissent et ceux qui en profitent. Puis il y a nous, les travailleuses et travailleurs sociaux dont le rôle consiste de plus en plus à faire accepter l’inacceptable aux exclu·e·s.

Ceci n’est pas une crise du logement

Parler de « crise du logement » permet de résumer et de soumettre une situation politique et sociale inacceptable aux hasards économiques : le mal logement résulterait « simplement » d’un problème d’offre et de demande. C’est donc « naturellement » que le politique se tourne vers le privé et ses promoteurs pour résoudre cette « crise » en construisant plus de logements, donc en augmentant l’offre.

Aborder cette crise – sociale – sous cet angle permet d’évacuer la responsabilité politique. Or, ce à quoi on assiste aujourd’hui n’est pas une crise du logement, mais bien une crise d’accès au logement – en particulier pour les couches précaires de la population bruxelloise, c’est-à-dire le tiers de celle-ci [1]. Mais c’est également une crise politique et idéologique du logement.

Laisser au marché le soin de gouverner un besoin fondamental comme le logement est un choix politique, pas une fatalité. Ce choix politique réduit le logement à une marchandise et revient de fait à nier le droit au logement. Lorsque les villes ne se construisent qu’au travers de la concurrence généralisée pour attirer les capitaux, il n’y a pas de place pour les pauvres, qui sont relégué·e·s là où il n’y a pas (encore) de bénéfices à faire et contrôlé·e·s en permanence pour limiter les risques de révolte.

Marché privé : les pauvres dans l’arène

De cette « crise du logement », il y a la partie émergée. Le mal-logement bien visible, les sansabri, les sans-logement. Malgré leur gravité, ces situations sont minoritaires. Puis il y a la partie presque invisible, parce que dispersée dans des immeubles insalubres, trop petits, trop chers. Il y a ces milliers de familles qui tentent de joindre les deux bouts, dans des conditions inacceptables, et qui une fois franchie la porte de leur immeuble, rejoignent la masse anonyme de l’espace public – ou ce qu’il en reste – là où plus personne ne peut – ou ne veut – les voir.

Pour ces familles, trouver un logement décent relève presque du miracle [2]. Il n’est pas rare que des locataires à la recherche d’un appartement visitent des dizaines de logements en quelques mois, sans pour autant en trouver un. Croyez bien qu’elles ne font pas la fine bouche, espérant trouver la perle rare. Non, en général, elles se portent candidates à chaque visite. Et elles sont systématiquement recalées. Chômeur ou chômeuse ? Recalée. Allocataire du CPAS ? Recalé·e. Gueule de taulard ? Dehors. Cinq enfants pour trois chambres ? « Ce ne sont pas des conditions pour élever des enfants » ! Accent ? Origine étrangère ? « C’est déjà loué » ! Vous êtes noire, au CPAS, seule avec cinq enfants ? Vos chances sont presque nulles, et si vous êtes sans-papiers, n’en parlons pas : la discrimination, qu’elle soit sociale ou raciale, est la norme sur le marché du logement privé. Le tout avec la complicité des agences immobilières qui exécutent en silence. Et la loi est, et restera, impuissante face à ces discriminations [3]. Il ne reste donc d’autre choix que d’accepter un logement insalubre, trop petit, et pourtant aussi cher que les autres [4]. Sur ce segment du marché où la concurrence entre locataires précaires est rude, les prix flambent. Ce qui fait le bonheur des propriétaires qui peuvent donc fixer les loyers comme bon leur semble, sans avoir à entretenir leur bien puisque même dans les pires conditions d’insalubrité il sera loué.

Dans la quasi-totalité des cas, le loyer payé par les ménages que nous rencontrons dépasse les 50% du revenu, allocations familiales comprises. Parfois, c’est plutôt les deux tiers [5]. Il ne reste donc plus grand-chose pour les autres dépenses de la vie quotidienne : scolarité, santé, loisirs, alimentation, transports, etc. Les conséquences du mal logement sont nombreuses. On ne compte plus les cas d’enfants asthmatiques d’avoir grandi dans un logement humide, les difficultés scolaires ou les violences conjugales liées à ou aggravées par une trop grande promiscuité.

Se défendre… avec un pistolet chargé sur la tempe

Être locataire précaire, c’est également renoncer à ses droits. Que faire lorsque son chauffage tombe en panne, en plein hiver, et que malgré de nombreux appels, le propriétaire ne fait absolument rien [6] ? Beaucoup préfèrent se taire, de peur de perdre le logement si chèrement acquis. Certain·e·s remercient même leur propriétaire de leur avoir « gracieusement » loué un appartement, peu importe qu’il soit insalubre ou hors de prix.

D’autres emprunteront le long chemin pour se défendre : aller à la rencontre d’une association d’aide aux locataires, envoyer un courrier recommandé, puis un second, avec une mise en demeure. Parfois finir en justice de paix, prendre un avocat pro deo, etc. Autant de démarches peu accessibles à des familles qui sont par ailleurs pourchassées par l’ONEM ou le CPAS, qui croulent sous les factures de gaz impayées parce qu’il faut mettre le chauffage à fond pour passer de 12 à 17 degrés, et autres péripéties. Avec un peu de chance, le jugement tranchera en votre faveur, et votre chauffage sera réparé au mois… d’avril. Épuisé·e par des semaines de stress, vous aurez alors l’agréable surprise de recevoir un préavis vous demandant poliment de quitter l’appartement. Traduction : « Madame, monsieur, nous aimerions louer notre appartement à un locataire plus docile et moins frileux. Bien à vous ».

Ce dont il est question ici, c’est d’un rapport de force. La concurrence sur le marché du logement crée une situation dans laquelle un·e locataire précaire n’a presque aucune marge de manœuvre réelle pour faire valoir ses droits, ses besoins et ses désirs. En fin de compte, il ou elle sera mise à la porte. Et contre un préavis légal, il n’y a rien qui puisse être entrepris.

Le droit du bail [7] contient une série de protections des locataires contre le bailleur, beaucoup trop à en croire le Syndicat des propriétaires. Mais l’enjeu n’est finalement pas tant de protéger des locataires contre des propriétaires que de les protéger contre la logique de marché décrite dans cet article. Bien entendu, de telles dispositions sont bien loin d’être à l’ordre du jour quand – d’un point de vue politique et idéologique – toute perspective de vision collective du logement à été abandonnée [8]

Travail social ?

La majorité du public de l’ULM fait partie de ces milliers de locataires précaires. L’une de nos missions est d’aider les personnes à la recherche d’un logement. Et ici l’urgence devient la norme, surtout lorsque la raison de la recherche est un préavis. Le plus souvent, ces préavis sont de trois mois. Si le propriétaire est déterminé, dès la fin du préavis il passera en justice de paix pour demander l’expulsion des locataires. La procédure en elle-même prolonge le sursis de quelques semaines. Puis le juge rajoute parfois un à deux mois « de grâce », sans se préoccuper des possibilités de relogement. Les locataires ont donc en général cinq mois pour trouver un logement, avant d’être expulsé·e·s par la police et de se retrouver à la rue.

Cela peut paraître suffisant. Suffisant si vous n’êtes pas : chômeur ou chômeuse, travailleur ou travailleuse précaire, immigré·e, au CPAS, avec trois enfants ou plus, ou tout cela à la fois. Sinon commence alors le stress de ne pas trouver, l’angoisse augmentant au fur et à mesure que la date de l’expulsion approche. Les recherches se soldent le plus souvent par des refus répétés. Un mois avant l’expulsion, nous conseillons déjà d’appeler les « centres d’hébergement d’urgence », qui vous nourriront – mal – et vous hébergeront pour des sommes souvent plus élevées qu’un loyer.

Lors des premiers contacts avec notre association, les locataires en recherche pensent souvent qu’un logement leur sera proposé, tout de suite. Une solution concrète en somme. Or, au-delà du fait d’informer et d’aider dans les démarches à faire sur le court et long terme, nous sommes bien souvent impuissants. Pire, notre impuissance réduit notre rôle à celui d’un couvercle sur une casserole à pression qui permet de contenir la colère sociale.

Je serai mort d’ici là

Commencent alors les démarches à long terme. En premier lieu, cela consiste à s’inscrire sur les interminables listes du logement social, ou à caractère social : dix ans d’attente en moyenne. « Je serai mort d’ici là ! », nous répond-on souvent.

Puis il y a les inscriptions dans les Agences Immobilières Sociales (AIS) : entre trois et cinq ans d’attente, en fonction de votre situation. Mais pour augmenter ses chances, il vaut mieux s’inscrire dans plusieurs AIS, et donc ne pas oublier de renouveler ses inscriptions une à une. Et il faut être au taquet, parce que la plupart d’entre elles ne font les inscriptions qu’entre janvier et juin. Ben oui, sinon les listes d’attente seraient trop longues… Comme dans le logement social.

En dernier lieu, il reste la Régie Foncière de la Ville de Bruxelles, le CPAS de la Ville de Bruxelles (BRUDOMO) et le Fonds du Logement de la Région de Bruxelles-Capitale. Ici aussi, le temps d’attente moyen est de trois à cinq ans, mais il y a peu de chance de trouver un logement abordable. Ces organismes publics pratiquent pour la majeure part de leur parc locatif des loyers équivalents aux prix du marché privé.

Face à l’urgence

Et à court terme ? Qu’est-ce qu’il y a faire ? Garder espoir ? Se battre ? Continuer à chercher sur le marché privé ?

Face à l’urgence, nos possibilités « d’action » se résument en réalité à peu de chose. On regarde sur internet, avec ceux et celles qui ne savent pas lire et écrire et/ou utiliser un PC. On fournit une liste de logements privés à louer. On conseille de privilégier les annonces inscrites sur les affiches « à louer » collées sur les maisons ou le bouche à oreille [9]. Compte tenu de l’augmentation des loyers, nous conseillons parfois, malgré nous, de chercher en périphérie de Bruxelles, parce que les loyers y sont moins chers. Les pauvres hors de la ville, la gentrification en marche.

À la fin des entretiens, nous serons parfois parvenus à redonner un peu de moral en y perdant un peu du nôtre. Mais faute de solutions concrètes c’est bien souvent la déception qui se lit sur les visages.

Il n’y a pas d’urgence

Dans les situations les plus dramatiques, nous montons parfois des dossiers de « dérogation ». Il s’agit de convaincre un organisme public, comme une SISP, d’attribuer un logement en urgence, en démontrant notamment que « la personne candidate se retrouve dans une situation tellement précaire, tant du point de vue social que financier, que l’attribution d’un logement social sera de nature à contribuer, de manière fondamentale, à la sortir définitivement de cette situation sociale précaire », mais aussi que « la situation financière précaire de la personne proposée se distingue fondamentalement de la situation des autres candidat·e·s classé·e·s avant elle sur les listes d’attente » [10]. Les réponses sont unanimement négatives, puisque la situation de la personne en question n’est pas fondamentalement plus grave que celles des 46 000 autres ménages inscrits sur les listes d’attente au logement social. La généralisation et la banalisation de la précarité sont ainsi devenues telles qu’aucune situation ne peut désormais se justifier comme urgente puisqu’elles le sont toutes. On en est là.

En dehors de ça, oui, nous pouvons donner un coup de main pour ce qui est de l’obtention des allocations de relogement. Ou en fournissant des informations sur la possibilité d’avoir un peu d’argent via la réduction du précompte immobilier pour enfants à charge. Souvent, nous sommes aussi utiles dans la résolution de conflits avec les propriétaires qui ne veulent pas réaliser des travaux à charge du bailleur. Ou pour aider à récupérer la garantie locative une fois le logement quitté, ainsi que dans l’annulation de préavis irréguliers, envoyés par le propriétaire pour se débarrasser plus rapidement d’un locataire.

Néanmoins, lorsqu’on connaît l’ampleur du problème, force est de constater que tout cela n’est qu’un sparadrap sur un corps en décomposition.

Alors que faire ?

Les raisons de ce constat tristement réel sont politiques et idéologiques. Elles sont le fruit d’une logique qui a réduit l’accès au logement à une problématique individuelle, et non collective [11]. Cette vision empêche également les locataires précaires (et les pauvres en général [12]) de s’unir pour résister, puisque trop affairé·e·s à chercher des solutions concrètes à des problèmes quotidiens.

Alors que faire ? Exiger la construction de logements sociaux ? Encadrer voire geler les loyers ? Faire la grève des loyers ? Reprendre les logements des multipropriétaires ? Socialiser le parc de logements privé ? Établir des (vrais) plafonds d’accès aux logements publics ? Lutter contre les expulsions [13] ? Ce serait un bon début, oui. Mais dans tous les cas, il sera nécessaire d’obtenir de réelles concessions sur la sacro-sainte propriété privée. À défaut de cela, il n’y aura jamais que des « mesurettes » qui serviront en fin de compte à perpétuer des situations profondément inégalitaires.

À travers toutes ces choses-là, c’est donc bien du fait d’amorcer un changement fondamental que nous parlons. En commençant par une réappropriation collective, donc politique, de la question du logement.

Ceci tout en sachant qu’il n’y a pas que le logement. Que nous sommes de plus en plus dépossédé·e·s de tout au fur et à mesure que tout devient à vendre. Qu’une meilleure société dans un monde qui transforme tout en marchandise n’est pas envisageable. Logement, santé, alimentation, mobilité, éducation, art, relations humaines, temps, énergie, écosystèmes, ressources naturelles… Lorsque tout devient marchandise, tout est à reconquérir.


Nathan Rener - Andrzej Krzyszton

Notes

[1Selon le Baromètre social 2017, un tiers des Bruxellois vit sous le seuil de pauvreté, sans oublier la précarisation des classes moyennes et le manque de statistiques sur les personnes sans papiers.

[2Selon l’enquête 2017 de l’Observatoire des Loyers, la part théorique du parc locatif accessible aux 4 premiers déciles de revenus de la population bruxelloise si le loyer ne dépasse pas 30 % du revenu mensuel est de 7 % ou moins (1 % pour le premier décile).

[3Nous faisons ici référence aux articles du Code du logement Bruxellois qui tentent de limiter les pratiques discriminantes à la location (Ordonnance du 21 décembre 2018 modifiant le Code bruxellois du logement afin de renforcer la lutte contre la discrimination dans l’accès au logement, MB 31 janvier 2019). En réalité, ces articles ne sont que rarement appliqués tant il est difficile de prouver qu’une discrimination a bien eu lieu lors du choix des locataires, mais également en raison de la lourdeur des procédures en justice.

[4Les logements de très mauvaise qualité étant en moyenne plus chers que les logements de qualité moyenne, Observatoire des loyers 2015, p. 23.

[5Les personnes que nous rencontrons en permanence ont dans la plupart des cas un revenu équivalent au RIS, soit 1254,82 euros pour famille à charge ou 928,73 euros pour une personne isolée. Selon l’observatoire des loyers, les ménages ayant ce type de revenu allouent entre 40 et 70 % de leur revenu au paiement des loyers.

[6Ceci peut paraître incroyable, pourtant nous sommes couramment confrontés à ce genre de situations.

[7C’est l’ensemble des textes de lois qui régissent les contrats de location, à Bruxelles vle Code du Logement.

[9À l’heure des réseaux sociaux et des sites internet, le bouche à oreille fonctionne de moins en moins bien au profit de la toile qui donne plus de visibilité aux annonces de location. Cela permet de faire visiter le logement par un nombre plus élevé de personnes, et donc de mettre un prix plus élevé comme il y a plus de probabilité qu’il soit loué au prix demandé.

[102 des 4 critères utilisés par les délégués sociaux pour appliquer (ou pas) une dérogation.

[12Ceux qui doivent travailler pour survivre ou vivre de revenus de substitution (RIS, pensions, retraites, mutuelle, allocation de chômage, etc.) contrairement à ceux qui ont un héritage/patrimoine (immeubles, actions, obligations, rentes, etc.) qui leur donnent le choix de travailler ou pas.


Bem 303 - Novembre-décembre 2019

Dernier ajout : 29 septembre.