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Le béton porte les stigmates d’une société qui a grandi un peu trop vite

Publié le mardi 31 décembre 2019, par Thibaut Sardier
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Le béton porte les stigmates d’une société qui a grandi un peu trop vite ·

Deux tiers des logements construits dans le monde sont en béton. Après l’âge d’or des Trente Glorieuses, on a fait de ce matériau un coupable idéal en stigmatisant les tours et cités. Il est pourtant plébiscité par les habitants de certains quartiers « bétonnés », rappelle l’historien.

C’est un minéral fabriqué par l’humain, comme le rappelle l’expression « pierre artificielle » qui a longtemps servi à le désigner. On aurait plutôt tendance à le ranger dans la catégorie des créations qui ont échappé à leurs concepteurs, tant on en a fait usage à tort et à travers. Ponts, grands ensembles, immeubles de logements standardisés, centrales nucléaires, autoroutes : le béton est partout, ce qui lui vaut d’apparaître comme le principal responsable de la minéralisation de nos villes et de nos paysages. Mais tout de même, n’y a-t-il pas du bon dans le béton ? Historien, consultant, et enseignant et chercheur à l’Ecole nationale d’architecture de Lyon, Pierre Gras a codirigé en 2015 le livre Sacré Béton ! (Libel). Il raconte l’histoire de ce matériau, qui n’est pas, à ses yeux, incompatible avec la construction d’une ville écologique et conviviale.
L’histoire du béton est d’abord celle d’un mot, dont l’usage médiéval renvoie souvent au caillou, aux gravats. Pourquoi ?

Parce que le béton est, dès l’origine, un assemblage dont la composition varie. On peut y trouver du gravier, du sable, des cailloux, de l’eau. Au départ, il s’agit d’une sorte de mortier, un ensemble de granulats et d’eau, jusqu’à ce que l’on incorpore de la chaux au mélange pour que le minéral soit parfaitement étanche, au début du XIXe siècle. Cette diversité de la composition rappelle que le béton est très dépendant de son environnement immédiat : on utilise de l’argile dans les territoires argileux, on fait du pisé lorsqu’on a de la terre, on réutilise parfois des scories industrielles, comme le mâchefer, etc.
Dans ce cas, comment définir le béton ?

Les réponses sont évidemment multiples, tant les usages sont nombreux, des premiers bétons de l’Egypte ou de la Rome antique - je pense à certaines pyramides ou au Panthéon - aux bâtiments contemporains. La seule parenthèse est celle du Moyen Age, au cours duquel le béton est pratiquement oublié au bénéfice de la pierre et du bois. On peut donc plutôt définir le béton à travers ses principales qualités, comme son étanchéité, sur laquelle a beaucoup travaillé l’ingénieur Louis Vicat au XIXe siècle en concevant le pont de Souillac sur la Dordogne, dont les piles constituent un modèle du genre. L’autre caractéristique majeure est sa résistance à une variété de températures et de climats, ce qui est plus difficile avec la terre ou le bois. Enfin, sa solidité et son coût relativement faible sont des arguments majeurs : aux Etats-Unis, les gratte-ciel, dont l’armature est en acier, coûtent cher, ils seront bientôt abandonnés au profit du béton armé. C’est le premier matériau qui, au XXe siècle, est en situation de construire un monde moderne.
Au XIXe siècle, le béton est aussi qualifié de « pierre artificielle » et de « pierre liquide ». Qu’est-ce que ces expressions nous disent de son usage ?

Le terme de pierre artificielle est le plus employé, chez Vicat par exemple. Il renvoie à l’idée qu’on envisage d’abord d’utiliser le béton bloc par bloc, pour se substituer à la pierre de taille. L’idée de pierre liquide, qui apparaît à la même période, est encore utilisée aujourd’hui par les grands cimentiers : le matériau en mouvement dans la bétonnière reste un élément primordial de l’imaginaire du béton. Elle illustre la vision de l’architecte Tony Garnier - et, après lui, celle de Le Corbusier - qui ne voyait pas de limite dans ce que le béton permet de faire : logement, hôpitaux, usines, abattoirs, barrages… Pour lui, tous les aspects de la vie quotidienne peuvent trouver une réponse dans le béton. Pourtant, lorsqu’il le dit au tout début du XXe siècle, dans son fameux ouvrage Une cité industrielle, la ville haussmannienne en pierre de taille continue d’être la référence…
Pourquoi le béton met-il presque un siècle à passer des mains des ingénieurs à celles des architectes ?

Même si les cimenteries existent dès le XIXe siècle, comme Lafarge en Ardèche, on ne comprend pas tout de suite la multiplicité des applications possibles de ce nouveau matériau. De plus, les grands architectes du XIXe siècle sont des grands prix de Rome, formés à l’Ecole des beaux-arts, qui ont donc un parcours classique. Ils privilégient des matériaux nobles, dont le béton ne fait pas partie. Auguste Perret est le seul « classique » qui l’utilise. Il réalise, à partir de 1903, le premier immeuble résidentiel en béton, rue Franklin à Paris, mais la façade est en partie recouverte de grès flammé de style Arts-Déco. Il faut donc attendre de nouvelles générations d’architectes, comme Tony Garnier et Le Corbusier en France, Frank Lloyd Wright aux Etats-Unis ou Pier Luigi Nervi en Italie, avec des mouvements collectifs comme le Bauhaus en Allemagne, puis la charte d’Athènes publiée en 1933. Cette nouvelle pensée architecturale est soutenue par les puissants imaginaires qui commencent à se développer avec les grandes utopies de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Je pense notamment à l’édification du socialisme, qui doit se comprendre aussi au sens propre : elle passe d’abord par l’acier, avec les constructivistes russes des années 20-30, puis par l’utilisation du béton à très grande échelle sous le stalinisme. On fait couler massivement du béton - c’est encore le cas en Chine aujourd’hui - et on multiplie les grands ensembles d’habitats collectifs, bâtis autour de l’idée d’assurer la santé du travailleur en lui fournissant de bonnes conditions d’hygiène et un éclairage naturel, tout en standardisant les processus de production.
Et dans les pays occidentaux ?

Avant la Première Guerre mondiale, les champs d’application restent limités, même aux Etats-Unis. Les choses changent lorsque Roosevelt, avec le New Deal, lance de grands travaux, comme la construction de barrages, pour lesquels le béton est le matériau le plus adapté. En Allemagne, Hitler fait réaliser son réseau d’autoroutes à l’aide de grandes plaques de béton… l’une des raisons principales étant de faire circuler facilement les chars. En France, ce mouvement vient plutôt après la Seconde Guerre mondiale, même si les petites entreprises se forment à l’utilisation du béton armé en construisant les bunkers du mur de l’Atlantique durant l’Occupation. Le béton représente l’idéal modernisateur du général de Gaulle et des Trente Glorieuses : c’est le matériau qui permet de reconstruire une identité, une fierté de l’Etat. Cela a donné des résultats très intéressants, comme la reconstruction des centres-villes du Havre, par Auguste Perret, ou de Royan, par Claude Ferret dans l’après-guerre. Mais en aménageant fortement le territoire, on l’a aussi bétonné, notamment en favorisant l’étalement urbain. Ce ne sont pas seulement les grands ensembles et la verticalisation qui traduisent la massification et les maux du béton, mais aussi l’artificialisation du sol par les autoroutes, les grands parkings de supermarchés, l’extension pavillonnaire…
Quand le « béton roi » est-il tombé de son piédestal ?

On peut retenir deux moments clés : le premier est la destruction d’un immense ensemble HLM américain à Saint-Louis (Missouri), en 1972. Il marque, pour les postmodernes, l’acte fondateur de l’échec du mouvement moderne qui avait promu ces grandes réalisations en béton. Côté français, on fera référence à la circulaire Guichard de 1973 qui met des limites à la politique de construction des grands ensembles, puis surtout à la mise en place de la « politique de la ville » après les désordres dans les banlieues au début des années 80. Le béton porte les stigmates d’une société qui a grandi un peu trop vite. On prend alors des options différentes en fonction des situations et des périodes : on rénove, on fait de l’isolation thermique, on remodèle, on rase…
Mais, à vos yeux, le béton est un coupable un peu trop idéal…

Sans vouloir me faire le thuriféraire de ce matériau, je peux rappeler quelques belles réalisations en France et dans le monde entier, de la Villa Savoye à Poissy en passant par les villes du Havre, de Chandigarh en Inde ou de Brasília. En ce qui concerne spécifiquement la France, je dirais qu’on a pris la proie pour l’ombre : on a fait du béton une victime expiatoire en stigmatisant les tours, les barres, la manière dont les quartiers étaient laissés à l’écart des centres-villes, sans s’interroger sur la façon dont on conçoit leur aménagement : il faut en parler avec les habitants ! Je suis heureux de voir combien certains secteurs dits « bétonnés » sont plébiscités par ceux qui y vivent, comme le quartier des Etats-Unis à Lyon, conçu par Tony Garnier entre 1917 et 1933. Il faut demander aux résidents ce qu’ils en pensent, choisir avec eux les aménagements, discuter des matériaux utilisés. Or les opérations menées par l’Agence nationale de la rénovation urbaine (Anru), actuellement en charge de la politique de la ville, ne sont pas toujours caractérisées par un grand effort de concertation.
Alors que l’on continue de construire en béton dans le monde entier, de façon souvent standardisée, comment intégrer les questions écologiques ?

Les deux tiers des logements que l’on construit aujourd’hui dans le monde sont en béton. Cette « globalisation du béton » est responsable d’au moins 5 % des émissions de gaz à effet de serre. Mais depuis quelques années, de nouvelles réflexions émergent sur des bétons composites, à haute performance, fibrés ou végétaux, qui ont pour point commun d’être plus durables et moins générateurs de gaz à effet de serre. C’est encore très récent. Par ailleurs, des architectes comme Rudy Ricciotti, le concepteur du Mucem à Marseille, travaillent sur des bétons produits en laboratoire très qualitatifs. Les centrales à béton ne sont généralement pas à plus de 50 kilomètres de ses chantiers et elles s’approvisionnent localement. Une telle approche montre que le fait de penser un habitat plus en rapport avec son environnement ne disqualifie pas le béton. Mais on n’en est qu’au tout début.
Ne risque-t-on pas d’opposer un béton de riches et un béton de pauvres ?

Même si la massification va dans ce sens, ce n’est peut-être pas aussi binaire. Dans les pays émergents, comme l’Egypte, l’Algérie ou le Yémen, des expériences qualitatives ont été menées pour croiser les techniques des architectures « en terre » et celles des architectures de béton, de façon à mieux prendre en compte l’environnement et l’héritage patrimonial. Il faut également constater que la standardisation ne fait plus chuter les coûts de construction, qui sont très élevés dans les pays occidentaux, même lorsque l’on utilise des éléments massifiés. Cela devrait nous interroger sur nos choix architecturaux : la monotonie, la répétition, la normativité, l’absence apparente de créativité ne sont pas forcément liées au matériau ; ce sont ceux qui conçoivent ou commandent les bâtiments qui manquent d’imagination.

Thibaut Sardier

Philippe Genestier, Pierre Gras Sacré Béton ! Editions Libel, (novembre 2015), 208 pp., 28 €.


Thibaut Sardier

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