Inter-Environnement Bruxelles
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Le SMES : tout le monde devrait avoir un logement et le Housing First démontre que c’est faisable

© Denis Glauden - 2025

Le 26 mars 2025, nous avons rencontré Yoann Lebrun (responsable logement) et Alexandra Trips (psychologue) du Smes, une association issue de la collaboration des acteurs des secteurs de la santé mentale et du social. Son objectif est de favoriser un meilleur accès aux soins de santé, à l’aide sociale et au logement, pour les personnes cumulant grande précarité, souffrances psychiques et assuétudes. Le Smes est, avec Infirmiers de rue, un pionnier du Housing First en Région bruxelloise.

En tant que pionnier de cette pratique, comment s’est faite la mise en place du Housing First (HF) ? Cela fait maintenant douze ans, depuis 2013, que le Smes développe le HF, même si l’association est bien plus ancienne. Jusque là, toutes les structures en contact avec les sans-abri appliquaient le modèle en escalier où tu dois gravir chaque marche pour éventuellement, après un long parcours, accéder à un logement. Le renversement de ce modèle au travers du HF a fait ses preuves. Nous avons ensuite été rejoints par le Samu, puis nous sommes arrivés à quatre opérateurs jusqu’à il y a deux ans. Aujourd’hui, il y a sept opérateurs actifs en Région bruxelloise.

Le modèle HF est en fait attesté depuis les années 1990. Les fondateurs américains ont produit des données quantitatives et qualitatives pour en défendre la dimension opérationnelle. L’ancien modèle ne permettait pas de répondre aux besoins d’un public spécifique qui cumulait des problématiques d’addiction, de santé mentale et de précarité.

Certains travailleurs disaient au début « ça ne marchera jamais » : vous démarrez tout de suite avec le logement, sans aucune condition, sans que la personne ne soit nécessairement en ordre au niveau administratif, sans nécessairement arrêter de consommer. Mais assez vite, on a pu montrer des résultats, et notamment établir que cela coûte moins cher à la société de reloger les gens que de financer un long parcours en institution, passer par les urgences, des cures, des détentions… Cela nous a donné du crédit auprès des politiques, on a gagné en confiance au fil des années. Maintenant, il y a vraiment un cadre légal depuis l’ordonnance de 2018 qui assure notre reconnaissance.

La reconnaissance légale, c’est bien mais cela crée des contraintes aussi… C’est sûr qu’au départ, on était dans l’exploration. Depuis l’année passée, le Smes dispose d’un agrément pour cinq ans. En France, le cadre légal est encore plus clair. Il définit les valeurs et la méthodologie du HF. En Belgique, les manières de faire sont définies de façon moins précise. Il en résulte une diversité dans la manière dont les différents projets bruxellois pratiquent le HF, même s’il y a évidemment des bases communes. La personne doit présenter des problématiques d’addiction, de santé mentale et de précarité (sans-abrisme) pour bénéficier du HF. Si quelqu’un ne cumule pas ces trois éléments, il ne rentre pas dans notre projet. Le Smes a décidé de préciser des critères de durée pour accéder au HF : six mois passés en rue dans les deux dernières années ou un an sur les trois dernières années. Le Smes est assez strict là-dessus car le HF est pensé pour celles et ceux avec qui on a tout essayé et pour qui rien n’a fonctionné.

On le sait, le nombre de personnes en rue ne cesse d’augmenter. En 2023, on dénombrait 7 134 personnes sans-abri et sans chez-soi à Bruxelles, c’est assez énorme [NDLR : les chiffres pour 2024 sont publiés depuis et 9 777 personnes ont été comptées]. Le Smes ne peut malheureusement s’adresser qu’à des personnes qui ont la possibilité d’ouvrir des droits sur le territoire. Les personnes doivent avoir un revenu qui leur permette de payer le loyer – ce qui est loin de représenter l’ensemble des personnes qui sont en rue. On reproduit très clairement la limite de l’État : si tu n’as pas de papiers, tu n’as pas de revenu. Dans le cadre existant, le HF ne peut être une solution pour le relogement des sans-papiers qui dépendrait d’un changement de paradigme au profit d’une politique d’accueil massive et d’une volonté de produire massivement du logement public pas cher [1].

Malgré ces limites, la philosophie est de défendre le droit à la ville : tout le monde devrait avoir un logement et le HF démontre que c’est faisable même pour les plus précaires. C’est un choix politique et économique qui doit être posé par les pouvoirs publics. La santé physique et mentale pour tout le monde suppose le droit au logement. Le logement est le lieu où tu es en sécurité, où tu peux te laver, où tu peux manger, où tu peux dormir, c’est la base de tout. C’est intuitif de démarrer par ça plutôt que d’attendre d’abord de la personne qu’elle mette sa situation administrative en ordre ou sache respecter les horaires d’un service administratif.

Comment ce public spécifique arrive-t-il au Smes et comment s’organise l’accompagnement ? Les personnes nous sont envoyées par nos partenaires, d’autres associations qui sont issues des différents secteurs : sans-abrisme, assuétude ou santé mentale. Lorsqu’un logement est disponible, on contacte nos sept partenaires à tour de rôle et ils sélectionnent les personnes qui répondent aux critères. Le Smes commence l’accompagnement avec l’entrée en logement en sachant très peu de choses sur la personne. C’est à la personne de nous dire ce qu’elle souhaite, de nous raconter son parcours. C’est la personne qui va être au centre de tout, qui va décider comment elle souhaite qu’on s’organise autour d’elle, qu’on l’accompagne, qu’on soit présent ou pas à ses côtés. Le fait d’avoir un logement va ouvrir une série de nouvelles questions. Dans certains cas, le logement peut créer des peurs, une souffrance. L’adaptation n’est pas toujours simple.

Dans un premier temps, on organise une rencontre avec la personne et un·e ou des travailleur·euses de terrain de l’association partenaire pour expliquer notre projet, l’accompagnement proposé et donner des premières informations sur le logement. Dans un second temps, une visite du logement est organisée avec la personne, éventuellement un membre de son réseau, le Smes et le bailleur. Il peut y avoir des chevauchements dans l’accompagnement médico-psycho-social, pris aussi en charge par la structure partenaire. Il y a des concertations pour clarifier les rôles de chacun. On se met autour de la table pour définir comment on s’organise en fonction de la personne sans spécialement avoir un schéma préétabli. La collaboration avec l’association partenaire peut se heurter aux réalités institutionnelles et à des contraintes de subside, comme le cas du double subventionnement potentiel. Une association peut perdre le subside pour l’accompagnement alors qu’elle connaît bien la personne.

Si la personne accepte le logement, l’équipe d’accompagnement du Smes organisera l’entrée dans le logement. C’est un moment clé pour créer du lien. Ensuite, on verra comment on s’organise pour les visites en tenant compte du rythme de la personne. C’est du logement autonome. Le contrat est au nom de la personne, c’est son logement, elle a les clés. Ce n’est pas un logement dans lequel on peut rentrer comme ça sans prévenir.

Au sein du Smes, l’équipe logement et l’équipe d’accompagnement doivent se concerter. On a une réunion d’équipe chaque mercredi où on échange autour de chaque locataire : son quotidien, les éventuels problèmes de voisinage ou loyers impayés… il y a des expulsions, des fins de contrat de bail, c’est rare mais ça arrive. La perte de logement n’est pas rare, on s’y habitue même si on préfère l’éviter. La perte du logement doit être vue non comme un échec mais comme une opportunité d’apprendre quelque chose. L’accompagnement n’est pas conditionné par le logement. La méthodologie même du HF part du principe qu’il n’y a pas de limite dans le temps. Au début du projet, on avait un peu naïvement imaginé qu’on allait faire des accompagnements d’une durée de trois ans mais l’accompagnement n’est pas linéaire, il est morcelé. La porte n’est jamais fermée. Même après une longue interruption, la personne peut toujours reprendre.

Comment se passe la première période d’entrée en logement ? Il y a d’abord une période d’euphorie parce qu’on a quelque chose de concret, on a un logement, on a les clés en main. La personne s’imagine que tout va s’arranger. S’ensuit une période de désillusion, où l’accompagnement prend de l’importance. Les devoirs liés à un logement créent beaucoup de pression : régler sa situation administrative, aller s’inscrire à la commune, payer les factures. Une fois qu’on a une adresse, les créanciers rappliquent. Certaines personnes que nous accompagnons vont aller déposer leur téléphone à la fin du mois chez Cash Converter pour avoir des liquidités. Elles viennent le récupérer le mois suivant. Pendant quinze jours, elles sont joignables mais à la fin du mois, elles ne le sont plus. Ce sont des périodes difficiles. Le logement n’est pas tout, l’accompagnement est indispensable.

Pas mal de personnes sont aussi sous administration provisoire de biens. L’administrateur essaie en général de constituer une petite épargne pour les frais exceptionnels et de mettre en place des plans de paiement auprès des créanciers. Mais une fois que tu as payé ton loyer et ton paquet de cigarettes, il ne reste souvent pas grand chose.

La fracture numérique ne facilite pas les choses. Si un de nos locataires perd sa carte de banque, il n’a plus accès à son argent parce qu’on ne peut plus aller dans une banque retirer de l’argent au guichet comme c’était le cas avant. La dématérialisation des services a un impact très fort sur les personnes qu’on accompagne. L’accès aux droits, même quand ils existent, est de plus en plus difficile, de plus en plus conditionné.

Le réseau est aussi quelque chose de très important. Parfois, un réseau est déjà en place : un restaurant social, la famille, un centre de jour. Il y a les administrateurs de biens, le réseau informel, les voisins, les potes de la rue, le night shop, le pharmacien… Il y a aussi le réseau de nos équipes pluridisciplinaires (assistant·es sociaux, psychologues, infirmier·es, médecins, pair·es aidant·es…). On essaye que toute l’équipe soit en contact avec les locataires et les connaisse. Les relations peuvent mettre du temps à se stabiliser, il est possible que la personne vous envoie péter. Dans l’ensemble, il y a néanmoins du respect de part et d’autre mais ce respect s’entretient. Il y a des moments de relâchement, voire même de crise qui peuvent durer relativement longtemps. Dans les moments de crise (ne plus payer le loyer depuis X temps), la résolution sera d’autant plus aisée qu’il y a déjà un lien de confiance.

Combien de personnes suivez-vous pour le moment ? Combien de logements sont-ils occupés ? On a 60 logements et on a intégré 100 personnes en 10 ans. Il y a eu aussi des décès. Pour le moment, on suit 80 personnes mais elles ne sont pas toutes en logement : certaines sont en détention, dans une institution, internées ou en rue et en attente d’un relogement.

C’est le rôle de l’équipe logement de trouver des logements, de nouer de nouveaux partenariats pour trouver plus de logements. Ce sont surtout les agences immobilières sociales (AIS) et les Sociétés immobilières de service public (SISP) même s’il y a, exceptionnellement, des personnes privées qui, de leur initiative, nous contactent pour mettre un logement à disposition. Dans ce cas, on conseille de passer par une AIS. Le Foyer schaerbeekois (SISP) est notre premier partenaire historique parce qu’il avait notamment une politique ambitieuse de zéro expulsion compatible avec le projet HF. Aujourd’hui les AIS sont dominantes.

Depuis peu, les SISP doivent consacrer un quota de leurs logements sociaux au HF. Il y a eu un accord sur un texte gouvernemental, la fameuse convention 36bis qui a fait beaucoup parler le secteur du sans-abrisme car les SISP y étaient opposées. Le texte impose aux SISP d’attribuer 3 % minimum des entrées en logements sociaux de l’année précédente aux sans-abri. À partir de 2028, le quota sera de 6 %, quota de croisière. Pour les AIS, il n’y a pas de quota. Aucune décision politique n’a été prise pour l’instant.

Le maillon faible du système est le nombre insuffisant de logements disponibles. Les loyers augmentent partout et la Région n’augmente pas le financement des AIS qui sont aussi en crise. Les propriétaires reprennent leur logement. Il arrive qu’on fasse rentrer quelqu’un de nouveau dans le projet au détriment d’un déménagement d’une personne qui a perdu son logement quatre mois plus tôt. Ce sont des choix rationnels mais assez violents, imposés par la réalité institutionnelle et du marché immobilier. Défendre une nouvelle entrée, c’est défendre, au niveau structurel et financier, le projet. Mais permettre le déménagement, c’est défendre la philosophie du HF.

S’ajoute à cela la mise en concurrence entre les structures qui doivent manger sur le même marché immobilier. Heureusement qu’on poursuit un objectif commun. Il y a d’ailleurs une coupole de tous les projets à Bruxelles pour permettre le partage d’informations même si l’arrivée de nouveaux acteurs peut venir brouiller les manières de faire. Mais on tente de jouer la solidarité plutôt que la mise en concurrence. Dans l’idéal, on devrait permettre à la personne de choisir entre deux logements, de choisir le logement qui lui conviendra le mieux. Si la personne s’approprie le logement, elle s’y sentira bien.

On évite aussi de concentrer plusieurs locataires dans un même bâtiment car ça rend les choses compliquées. Les confrontations peuvent être explosives. Il faut savoir que le HF devient aussi une niche pour les investisseurs qui prétendent lutter contre le sans-abrisme et proposent des immeubles entiers.

Malgré les réussites, c’est un travail rude. Comment arriver à maintenir une forme de bien-être des travailleur·euses ? Le fonctionnement de l’équipe, c’est vraiment une de nos forces. Notre boulot ne serait pas possible sans une équipe solide et sans de la confiance entre les collègues. S’il y a un peu de turnover c’est pour des raisons joyeuses, des projets, des voyages, pas principalement pour des questions d’usure.

On a une équipe avec pas mal de diversité, un peu tous les âges, des parcours, des formations différentes. C’est quelque chose qui est voulu et qu’on ne souhaite pas lisser. On a une volonté de rester en colère par rapport à certaines violences auxquelles on est confronté, à l’injustice. On est des travailleur·euses de terrain mais on a une volonté de faire du plaidoyer. On a une direction et une équipe incroyables. Tu ne peux pas faire ce terrain-là si tu ne te sens pas soutenu par l’organisation.


[1Lire dans ce dossier l’encadré sur les sans-papiers et les demandeur·euses d’asile.