Inter-Environnement Bruxelles
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Le Marais Wiels : le terrain des possibles !

Parfois, il suffit d’un coup de pelleteuse, un projet immobilier stagnant et la nature se réinvite dans des paysages bétonnés. Depuis 2007, un marais et sa roselière s’étendent patiemment sur la friche des anciennes brasseries Wielemans Ceuppens à Forest. Des riverains en ont fait un terrain d’engagement, et le promoteur JCX Immo a été contraint de revoir son projet et n’a pas pu y construire ses bâtiments de logements. Comment les riverains se sont-ils organisés ? Quelle a été la genèse de leur lutte ? Quelles furent leurs motivations, leurs inspirations ? Geneviève Kinet, du groupe QuartierWielsWiijk revient sur plusieurs années d’action auprès d’un petit bout de nature en ville.

© Kikoparis - 2020

La nature s’est installée sans permission et des riverains, promeneuses de chiens, promeneurs d’enfants, d’appareils photo, chineurs d’oiseaux rares et amoureuses de solitude aqueuse se sont entichés du lieu. Aujourd’hui, il accueille le rire à la Woody Wood Pecker du Gèbre castagneux, les grenouilles, des bernaches et les chuchotis et sourires épanouis des marcheurs de passage. JCX Immo, une émanation de la SA Blaton cherche à construire autour du Métropole et donc en partie sur le marais ; un complexe immobilier… La société a vu ses projets recalés quelques fois. Désormais, le bruit court d’un rachat du terrain par la Région. Dans le cadre du Contrat de rénovation urbaine, un master plan a été soumis à consultation en ligne par le bureau d’études ORG durant le confinement. Les défenseurs du Marais attendent les retours.

Dans le local de QuartierWielsWijk, les murs sont couverts de grandes et belles photos, surtout consacrées au Marais Wiels. Depuis 2015, ce groupe développe une foule de projets dans le quartier : give-box, boites à livres, montrer la diversité des commerces, la biodiversité des rues, des dizaines de messages échangés pour déplacer un arceau vélo placé devant un passage piéton, des masses critiques piétonnes, la rénovation du passage Orban-Luttre (situé sous les rails de chemins de fer).

Les origines

Geneviève Kinet ne se souvient plus trop de ce qui l’a amenée au Marais « la légende veut que ce soit mon chien Fifi qui m’y a amenée. Mais, en fait, c’est un travailleur d’une administration qui m’a averti d’un projet immobilier sur le marais. Notre groupe QuartierWielsWijk existait déjà. » Ce groupe s’est constitué à la faveur d’un appel à projets (Bruxelles Environnement, ex/quartier durable, inspirons le quartier.) : « Inciter les gens à se déplacer à pied ». Récemment arrivée dans le quartier, elle ne connaissait pas grand monde, mais avec une connaissance, elle a rentré le projet « Pour le rentrer, il nous fallait des signatures, et du coup, ça t’amène à rencontrer des gens. » Le projet a perduré au-delà de la subvention, « sans doute parce qu’il y avait des projets en route. Les membres avaient des envies, et hop, ça démarrait ». Et de préciser plus tard dans l’entrevue que « c’est de la co-construction… à l’époque, nous ne luttions pas “contre quelque chose”, mais pour faire des choses. »

« Le Marais Wiels ? » C’est autre chose. « En fait, nous ne sommes pas un groupe très organisé, très structuré. Certes il y a un noyau dur… enfin non, il y en a plusieurs noyaux, comme les architectes voisins de Brutopia qui forment un groupe et sont venus en tant que tels aux commissions de concertations. Il faut ajouter les personnes alertées via le groupe Facebook qui s’expriment aussi. Nous n’avons pas créé d’ASBL, cela laisse plus de liberté aux gens. »

Faire exister un Marais

Concernant le Marais, « il y a eu chronologiquement l’épisode “forêt plage” - une photo du marais, à l’époque nu de toute végétation, publiée sur Facebook avec pour commentaire humoristique “à quand la plage à Forest ! Figure-toi que la presse l’a reprise et a appelé le bourgmestre, le promoteur. Quel raffut ! Et voilà que tous ont eu peur qu’on vienne nager dedans. Ils nous ont appelés”. Ils ont aussi organisé des Crades-Party - nettoyage du marais par les “fé. es” - chaque dimanche pendant près d’un an. La pose des grilles autour du marais, “a fait beaucoup de bruits. Car, bien sûr, lorsque tu poses un interdit, tu donnes envie d’y aller. Et nous, au même moment, nous avions très envie d’organiser des visites ornithologiques.” Geneviève avoue qu’au départ, elle n’y connaissait pas grand-chose et a beaucoup appris Léon Meganck, ornithologue passionné. “Sans lui, on n’aurait eu aucun argument. Grâce à lui, d’une observatrice de ce lieu comme un temple reposant, charmée par l’eau, l’esthétique, la tranquillité, j’ai appris à connaitre la biodiversité. Je me suis rendu compte que ce n’est pas l’humain qui avait besoin de cet espace, mais la nature sauvage qui en avait besoin”. Et Geneviève conclut " c’est cela le ‘commun’, en réalité”.

En parallèle de tous ces projets se tenu les enquêtes publiques, trois au moins, dès 2017 : “là, nous avons dû faire connaître le Marais. On a écrit des tracts. C’est toujours stressant les commissions de concertation. Le temps est court et elles arrivent toujours au mauvais moment. Heureusement nous avions déjà créé les pages Facebook. La presse n’a pas été facile à mobiliser, elle nous répondait, ‘c’est un terrain privé, vous n’avez aucune chance.’ Mais, les combats perdus d’avance, ça nous connaît. Pour l’instant, on n’en a perdu qu’un seul, celui du maintien du passage Orban-Luttre". "Mais l’important, c’est de participer, hein !”, ajoute-t-elle.

Questionner la participation institutionnalisée

Geneviève doute parfois de la portée des commissions de concertation. Mais la participation est forte, et attire parfois plus d’une cinquantaine d’interventions. “On a sorti tous les dossiers des cartons, leur rappelant, par exemple, le tracé d’un RER cyclable juste à côté. Nous ne sommes pas arrivé.es en disant ‘on n’en veut pas parce que c’est moche’, mais en pointant les choses qui n’allaient pas, les contradictions, les erreurs de calcul. Par exemple, le premier rapport d’incidence environnementale du promoteur ne signalait que la présence des poissons, ceux qu’il avait introduits pour résoudre le problème de moustiques. Nous avons dû nous-mêmes leur rappeler l’existence des relevés ornithologiques du site observation.be.”

Parmi les intervenants, Geneviève cite des riverains de Brutopia (des architectes), le Fietsersbond, Brusseau et aussi “des gens qui interviennent sur la nécessité d’avoir de logement social plutôt que du logement chic”. Dans le groupe QuartierWielsWijk, “chacun intervient depuis sa spécialité. Moi, c’est devenu la biodiversité. Un autre peut passer des nuits à décoder les dossiers sur l’angle juridique. Et pourtant, c’est un musicien”. Et, à la question : “donc beaucoup de personnes interviennent, parfois sur des choses qu’il ne connaissait pas au départ ?”. Elle donne l’exemple de Leïla, qui s’est formée sur les questions de l’eau et qui “est devenue depuis incollable !”
En amont, “comme on n’a pas peur d’aller voir du monde”, le groupe a fait du lobbying : les défenseurs du Marais ont pris rendez-vous auprès des cabinets des échevins, des ministres : “Nous avons remarqué que ces administrations reçoivent régulièrement les promoteurs, mais très rarement les citoyen.es. Nous avons vu deux fois le Maître-Architecte (BMA), la première fois pour le passage Orban-Luttre, la seconde pour le marais. Ces démarches sont super importantes, parce qu’arriver à la commission de concertation sans avoir ces rencontres préalables, ce n’est pas très évident.”

Autres modalités d’actions

En triant les vêtements de la givebox, sitôt pliés, sitôt emportés par des passants, Geneviève évoque le documentaire “La bataille de l’Eau noire”, qui retrace l’opposition d’un “pays” contre un barrage du côté de Couvin :“en le regardant, je me suis dit, c’est bien toutes ces commissions de concertation, mais ça nous endort ! Tu t’engages, mais tu n’as pas de trace, sauf un PV. Tout se joue avant ou après. Tandis qu’à l’époque de la bataille de l’Eau noire, il n’y avait pas toute cette participation institutionnalisée. Là, c’était des gens des villages, villageois et des paysans, et c’était le combat.” Et d’ajouter que l’activisme lui manque un peu… Puis, elle raconte, avec un grand sourire complice, le surcollage d’une pub pour une boisson gazeuse, qui probablement squattait les panneaux d’affichage électoral quelques jours après les élections : “ils ont posé en grandes lettres l’inscription ‘sauver le Marais Wiels’ y compris là-haut, sur la place de Rochefort. C’était super visible : à chaque panneau électoral sa lettre. Un peu d’activisme, quoi.”

En écrivant Participer, Joëlle Zask voulait “montrer qu’une participation bornée à ce que les participants s’engagent dans une entreprise dans la forme et la nature n’a pas été préalablement définie par eux-mêmes ne peut être qu’une forme illusoire de participation [1].”. Zask fait référence à la participation institutionnalisée, telle qu’envisagée dans de nombreux dispositifs, où le public dispose d’une faible marge de manœuvre pour définir son issue. Le groupe QuartierWielsWijk s’est constitué sur un appel à projets “institutionnel” d’un contrat de quartier. Fait remarquable, il s’est maintenu au-delà du calendrier de la subvention et a même élargi son champ d’action. Ainsi, il s’est mobilisé pour suivre des enquêtes publiques, le master plan du Contrat de rénovation urbaine, et autour du Marais Wiels et… quelques voisins/voisines se sont même profilés “art-ivistes”. Il a le souci du maintien des populations vivant aujourd’hui dans ce quartier historiquement populaire et jette un regard inquiet au processus de gentrification qui se traduit notamment par l’augmentation substantielle des loyers et l’arrivée de galeries d’art (impulsé par la proximité du musée Wiels).

Pour faire exister le Marais Wiels, ses défenseurs ont joué la carte institutionnelle, artistique, médiatique, le lobbying, la participation active aux commissions de quartier, une forme de désobéissance civile en allant et venant sur un terrain privé. Les crades-party ont permis aux riverains et aux personnes sympathisantes de s’approprier l’espace. Une conteuse lisait pour les enfants, les curieux passaient là, papotaient un peu et se lançaient. Cependant, comme tous ces engagements aux longs courts, ils connaissent des flux et des reflux d’énergie. Le local du quartier est potentiellement à louer, Geneviève fatigue de tirer la charrette et préfère arpenter les rues et aller discuter avec les gens.... Bien que, dans le local du QuartierWielsWijk, il y a déjà une exposition prévue pour mi-septembre, compatible avec la situation Covid et consacrée au Marais Wiels… Le groupe Facebook est très dynamique. Des photos sont publiées tous les jours. L’audience de la lutte est régionale. Fin octobre 2020, la Région annonce son rachat du Marais et du Métropole, projetant de maintenir la zone en parc et la construction de soixante logements “citydev”. Une affaire à suivre donc, car sur le groupe de discussion du Marais, beaucoup s’inquiètent de la survie de l’écosystème actuel après la construction de bâtiments.


[1Joëlle Zask, Participer. Essai sur les formes démocratiques de la participation, Paris, Le Bord de l’eau, 2011, p. 9.