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Dossier Logement

Le Gesù : un habitat collectif et solidaire en crise

Publié le mardi 3 décembre 2013, par Emmanuelle Rabouin, I E B
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À l’heure d’imprimer ce numéro, l’expulsion des 220 habitants de l’ancien couvent du Gesù (Saint-Josse) vient d’avoir lieu, après 4 années d’occupation. Cet article, écrit juste avant ce triste dénouement, dresse le bilan provisoire de cette expérience qui a le mérite de proposer une « solution de relogement originale » et que l’on espère voir se reproduire ailleurs.

Le Gesù : un habitat collectif et solidaire en crise · À l’heure d’imprimer ce numéro, l’expulsion des 220 habitants de l’ancien couvent du Gesù (Saint-Josse) vient d’avoir lieu, après 4 années d’occupation. Cet article, écrit juste avant ce triste dénouement, dresse le bilan provisoire de cette expérience qui a le mérite de proposer une « solution de relogement originale » et que l’on espère voir se reproduire ailleurs.

Quand on se balade au Gesù, qu’il fait beau et que tout va bien, on apprécie cet endroit spacieux et verdoyant, situé en face du Botanique, en plein centre de Bruxelles. Les familles semblent heureuses dans leurs intérieurs bigarrés et parfois très kitsch. Les chambres ensoleillées sont vraiment agréables, les enfants, quand ils ne font pas du vélo dans les couloirs, profitent d’un immense jardin intérieur, ils devraient y être en sécurité.

Mais une menace d’expulsion plane sur les habitants justement pour des raisons de sécurité et, le 19 septembre 2013, l’ULM et les avocats bénévoles des occupants, Me Georges-Henri Beauthier et Alexis Deswaef ont lancé un appel aux responsables politiques pour qu’ils soutiennent ce projet novateur d’habitat collectif et solidaire à hauteur de ses besoins.

L’occupation pour pallier la crise

Face à la crise du logement, force est de constater que la politique menée ces dernières années n’a pas empêché l’aggravation des conditions de logement d’une partie croissante de la population. Aujourd’hui, même des familles et des personnes qui travaillent se retrouvent dans des taudis, des logements trop petits, voire à la rue. Parallèlement, les immeubles vides se comptent par milliers et les lois de réquisition existantes ne sont pas appliquées (loi Onkelinx, droit de gestion).

C’est pourquoi, reprenant une vieille tradition de lutte (cf la bataille des Marolles) [1], l’ULM a décidé de s’intéresser à des actions d’occupation d’immeubles vides. Petite formation à l’hôtel Tagawa [2] et hop, nous voilà ce 19 septembre 2006 avec 250 personnes et un collectif d’associations (Bij Ons, SDL [3], ULSG [4]) au 103 boulevard de Waterloo, un magnifique bâtiment néoclassique situé à deux pas d’un des quartiers les plus chics de la capitale. Le propriétaire, l’Église de scientologie (qui venait de racheter le bâtiment à l’État belge pour y installer son centre européen), introduit une procédure en justice de paix et les occupants sont expulsés au bout d’un mois et demi d’occupation. Mais le juge écrit dans ses arrêtés que si le propriétaire avait été public, il aurait dû reloger les occupants car le « droit au logement » est inscrit dans la Constitution ce qui, pour les avocats bénévoles des occupants, représente une avancée importante.

Une suite d’expériences

Le couvert est remis en mai 2009 par plusieurs associations (SDL, CRER [5], ULM, ULSG, ONHU [6]) et des familles, avec l’occupation, place Morichar à Saint-Gilles, d’un ancien immeuble des impôts qui venait lui aussi d’être vendu par l’État belge à une société panaméenne. C’est ce mouvement d’occupation qui se poursuit aujourd’hui au Gesù, après deux déménagements. De l’expérience du 103 boulevard de Waterloo, nous avons conclu qu’une difficulté majeure de ce type de projet réside dans la gestion par les occupants de leur propre habitat collectif, surtout s’il s’agit uniquement d’un public fragilisé.

C’est pourquoi, place Morichar, nous avons défendu un projet d’occupation mixte avec des familles, des SDF, des militants, des artistes et des personnes pour lesquelles le squat dans « un habitat collectif et solidaire » est un choix de vie. Il ne s’agissait donc ni d’un « samu social bis », ni d’un squat classique mais d’une espèce de tour de Babel avec un public totalement hétérogène et beaucoup d’enfants heureux d’avoir un superbe terrain de jeu (les longs couloirs, la cour intérieure, la place Morichar et ses plaines de jeux).

Mode de vie collectif

Dès le départ, la vie collective s’est organisée autour de l’assemblée générale (AG) des occupants, qui devait prendre toutes les décisions. La première a été d’établir un règlement d’ordre intérieur baptisé « mode de vie collectif » selon la proposition d’un occupant, étudiant en philosophie. Cette dénomination correspondait exactement au projet : les occupants décident de leur propre vie et organisent les différentes tâches en commun (nettoyage, gestion des conflits, poubelles, sécurité…). Les associations sont là pour les soutenir, pas pour les diriger. Certaines d’entre-elles, trouvant cela irréaliste, sont parties. Le mode de vie collectif réglait la vie quotidienne de l’occupation et cela a relativement bien fonctionné. Mais, le propriétaire a exigé le départ des occupants pour cause de travaux (extension de l’école St-Luc) et a obtenu gain de cause, notamment à cause d’une grave erreur de défense de l’un des avocats des occupants.

Convention d’occupation précaire

Après un déménagement rue Belliard, les occupants se retrouvent pour la première fois dans un immeuble vide avec l’autorisation du propriétaire, rue de Stassart, dans les anciens bâtiments de la stib. Cela a pu se faire grâce à l’intervention du cabinet Doulkeridis (Secrétaire d’État au Logement de la Région de Bruxelles) qui a soutenu d’autres projets d’occupations temporaires parce que constituant une nouvelle forme d’habitat, inscrite depuis peu dans le Code du Logement. Une première convention d’occupation précaire a donc été signée entre l’ULM et la société Besix/TDO.

Cela a permis de stabiliser les occupants, mais cela a généré aussi une crise au sein de l’ULM, avec la démission de deux administrateurs qui estimaient que cette convention était beaucoup trop risquée pour l’asbl (qui s’engageait notamment à payer les charges et à quitter les lieux pour une date précise). C’est pourquoi, pour le Gesù, une convention a été signée directement avec les occupants, l’association de fait « Habitat collectif et solidaire », représentée par leurs avocats.

Les autorités communales

Les autorités communales se sont révélées assez compréhensives et tolérantes vis-à-vis de ces diverses expériences, et ce malgré les risques liés à l’insalubrité, les problèmes de voisinage, de propreté. Par contre, nous avons été confrontés (que ce soit à Saint-Gilles, Ixelles ou Saint-Josse) à des blocages au niveau de la domiciliation et de l’aide sociale, ce qui a constitué un énorme problème pour les familles et une des causes majeures des difficultés de gestion interne. En effet, en l’absence de revenus, les occupants sont confrontés ou participent à une économie souterraine qui engendre régulièrement des dégradations et des violences.

Le respect du mode de vie collectif

Au fil du temps, beaucoup d’occupants n’ont pas respecté le mode de vie collectif et cela a entraîné de multiples difficultés qui ont abouti à la crise actuelle. Auparavant, la présence sur place d’une fraction importante d’occupants motivés pour insuffler une dynamique dans la gestion du bâtiment et de la vie collective a permis de tenir le coup, mais aujourd’hui, les artistes et militants sont tous partis (sauf deux) fatigués et découragés par l’ampleur de la tâche. Bref, à l’heure actuelle, les occupants du Gesù sont principalement des familles précarisées, c’est-à-dire en grande majorité sans revenu, ayant subi des traumatismes liés à de la violence ou/et à l’exploitation, ou simplement la misère.

Que faire ?

Dans le passé, nous avons lancé des appels à l’aide qui n’ont pas reçu de réponse adaptée à la situation. Si l’on a tenu le coup jusqu’ici, c’est grâce à l’implication de nombreux bénévoles et des travailleurs d’associations qui ont dû laisser tomber une partie de leurs missions habituelles pour gérer l’urgence. Beaucoup sont aujourd’hui découragés et craignent des sérieux incidents cet hiver.

Qu’on ne nous dise pas qu’il n’y a pas d’argent : Maggie De Block, Secrétaire d’État à l’asile et à l’immigration, vient de rendre 92 millions d’euros qu’elle a économisé dans le cadre de la politique d’accueil ! Et ce qu’on demande coûterait bien moins cher qu’un samu social.

Un encadrement professionnel est aujourd’hui indispensable afin de garantir que seuls ceux qui sont sur la liste officielle des occupants et leurs invités aient accès au bâtiment. Les occupants doivent pouvoir bénéficier de revenus pour vivre, quelle que soit leur situation administrative, en attendant de trouver du travail [7]. Cela permettrait de diminuer les vols et dégradations liées à la pauvreté et de payer les charges. Les occupants doivent pouvoir être domiciliés sur base de la liste établie par l’AG et contresignée par les avocats.

Pour que le mode de vie collectif puisse être respecté, les occupants doivent pouvoir sanctionner ceux qui ne le respectent pas. L’AG avait mis sur pied un système d’avertissement via le comité de gestion des occupants, mais il s’est avéré totalement inefficace dès le moment où les personnes impliquées se sont rendues compte que de toute façon il ne pouvait rien leur arriver. Il faut débloquer un budget de rénovation pour que le bâtiment réponde à des normes minimales de sécurité et de salubrité (problèmes de chauffage, d’électricité, d’égouts, d’infiltrations, de sanitaires).

Comment faire pour que les tâches ingrates soient réalisées par tous ? Peut-être via un système de rémunération de ceux qui prendraient en charge ce travail. Cette idée n’est pas neuve et émane des occupants eux-mêmes.

Conclusion

Le propriétaire du Gesù, La SA rue Royale, représentée par Mr Pierre Buyssens, a soutenu le projet au-delà de toute espérance (convention, travaux, compréhension et tolérance pour certains engagements non respectés). Il a lancé lui-même un appel lors de sa conférence de presse du 24/09/2013 pour que les pouvoirs publics se mettent autour de la table et apportent une aide correspondant aux besoins [8].

Dans l’historique de ce projet d’occupations de bâtiments vides par des familles soutenues par des associations reconnues et subsidiées, des expulsions ont été prononcées certes, mais uniquement quand les propriétaires devaient récupérer leur bâtiment pour l’utiliser. Sinon, tous admettaient le fait qu’il était inhumain et absurde de laisser des immeubles inutilisés alors que des familles avec enfants dorment dans la rue. Aujourd’hui, nous sommes certains que si le projet était mieux soutenu par les pouvoirs publics, il y aurait moyen de convaincre d’autres propriétaires de mettre à disposition gratuitement leurs bâtiments vides. L’aspect financier (dégradations, taxes sur les immeubles inoccupés) est aussi un argument de poids.

Emmanuelle Rabouin
Union des Locataires Marollienne (ULM)
ulmarolles.blogspot.be

L’ULM : Comme d’autres associations de défense de locataires, l’ULM a été fondée pour tenter, par la force du collectif, de trouver des solutions aux problèmes de logement rencontrés par un nombre croissant d’habitants. Notre action a permis d’améliorer la situation de quelques-uns mais c’est une goutte d’eau dans « un océan de misère locative ». C’est pourquoi, nous avons engagé plusieurs « actions de mobilisation » pour dénoncer la situation et inciter le pouvoir politique à prendre des mesures concrètes sérieuses : allocation-loyer, occupation des immeubles vides, blocage des loyers, construction/rénovation de logements à loyer modérés, etc.

Emmanuelle Rabouin

Notes

[1Lutte des habitants du quartier des Marolles dans les années 1960 contre l’extension du Palais de Justice.

[2Le Tagawa est un ancien hôtel de luxe de l’avenue Louise occupé entre 2003 et 2007.

[3SDL : Syndicat des Locataires.

[4ULSG : Union des Locataires de Saint-Gilles.

[5CRER : Coordination contre les Rafles, les Expulsions et pour la Régularisation.

[6Observatoire National de l’Habitat et de l’Urbanisme.

[7Un projet d’ateliers et de titre-services pourrait être mis sur pied, comme nous l’avons demandé. Le développement de petits métiers sur place pourrait aussi constituer un service rendu à la population du quartier.

[8Appel qui sera finalement resté sans réponse.


BEM n°267 – Novembre-décembre 2013

Dernier ajout : 27 septembre.