Les marais urbains qui se sont formés sur des terrains en friche suscitent l’émerveillement, l’attachement, et des alliances pour les défendre. Ces lieux répondent assurément à des besoins humains et au désir de prendre soin du vivant. Ils réveillent aussi des craintes parfois très anciennes. Maintenir ces zones humides en ville est une question de choix, notamment en termes d’entretien, d’accessibilité… Et ces choix amènent leur lot de questions qui touchent au souci que l’on se fait de tous les vivants, et aussi de justice sociale.
Marais Wiels, Marais Biestebroeck, site de la Laiterie, Moeraske, Vogelzang… autant de zones humides qui perlent le paysage de la région bruxelloise (parfois) au sein du tissu urbain dense, (souvent) en zone périurbaine. Quelques-unes sont protégées, d’autres menacées. Chaque site a son histoire singulière, où s’entrelacent les dimensions pédologique, biologique, humaine… Éléments d’un maillage vert et bleu, elles revêtent une puissance évocatrice, rappelant le souvenir des marais « originels » d’où Bruxelles (« Bruoc-Sela », la « maison dans les marais ») est née.
Les zones humides bruxelloises sont-elles des reliques du Marais originel ? Pour autant que nous puissions retracer leur histoire, nombre d’entre elles sont des bouts de paysage rural où l’activité agropastorale s’est arrêtée (Hof ter Musschen, Vogelzang), voire de parcs d’agrément qui furent un temps délaissés (Parc des Sources) [1] ; quelques-unes résultent de périodes plus ou moins longues d’abandon d’ouvrages d’infrastructure inachevés (Moeraske), de chantiers sur des terrains précédemment industriels que les eaux souterraines ont submergés (Marais Biestebroeck, Marais Wiels)… Autant de lieux en friche, ou qui furent en friche, où une diversité de biotopes – étangs et mares, sols gorgés d’eau, fossés boueux – se sont offerts à l’émergence spontanée d’écosystèmes typiques. Ici une roselière ou un peuplement de massettes, là une prairie à carex [2] ou des bosquets de jeunes arbres hygrophiles (appréciant un milieu humide). Plutôt que comme de simples reliques, nos zones humides devraient être envisagées comme les résurgences d’anciens écosystèmes.
Au bout de quelques années, un site laissé à lui-même, prairie, jardin ou chantier, se transforme donc en un nouveau paysage. Progressivement, des naturalistes s’y intéressent, y observent une diversité d’oiseaux, de plantes, de batraciens… Des riverain·es, des passant·es découvrent les lieux et en sont simplement « émerveillé·es » [3].
De cet émerveillement, de cet intérêt, naît le désir de préserver ces sites et d’en prendre soin. Des collectifs et des associations émergent, de nouvelles alliances se tissent pour soutenir leur démarche. [4] Le Moeraske, les Marais de Jette, le Vogelzang, etc. sont gérés par les associations qui se sont créées il y a plusieurs décennies dans le but de sauver les sites ; aux Marais Wiels et Biestebroeck, de nouvelles alliances prennent vie : « Le surgissement de l’eau a produit [des] espaces [sociaux qui] ont activé les communautés pour qu’elles pensent avec eux, ils ont fait sens commun. [5] »
Objets d’émerveillement, les marais ont pour autant longtemps été vecteurs d’« une peur très ancienne », selon le site français « Zones Humides » : « dès l’Antiquité, les Grecs [les] perçoivent […] comme des lieux de sinistre réputation […] peuplés d’êtres fantastiques (l’hydre des marais de l’Herne). » [6]
Si au fil des siècles, les hydres, ondin·es et autres lutins ont cessé de faire peur, les marais restent perçus comme des lieux malsains qu’il convient de faire disparaître. Longtemps, les législations visaient leur assèchement à des fins agricoles ou sanitaires – en France, on en trouve trace jusque dans les années 1970. Au cours du siècle dernier, plus de la moitié des zones humides ont disparu en Europe et dans le monde ; elles sont, à l’échelle mondiale, parmi les écosystèmes les plus menacés. Or, 50 % des espèces d’oiseaux et 30 % des espèces végétales remarquables et menacées en dépendent. [7]
À Bruxelles aussi, « ville bâtie sur des marécages », comme le rappelle Yannick Mwape (biologiste et professeur à la Haute-École Lucia de Brouckère), « l’eau a longtemps été drainée, renvoyée à l’égout. Cet atavisme écologique fait de la résistance, on le voit aujourd’hui avec le métro 3. Cette logique de lutte contre la nature reste marquante, structurante, même si des initiatives vont dans un autre sens. […] Un changement de logiciel est en cours, mais il reste laborieux. »
Les marais urbains sont fragiles. Outre les menaces que font peser sur eux les politiques urbaines et les appétits des acteurs de l’immobilier, ce sont des écosystèmes en transition qui, ainsi que le relève Y. Mwape, « nécessitent l’intervention humaine ». On « ne peut les laisser en libre évolution », car ils seraient investis par une végétation conduisant à leur atterrissement (leur assèchement) et se mueraient rapidement en bois – qui est, dans nos régions, le climax, l’état final vers lequel tend un écosystème sans intervention humaine. Celles et ceux qui prennent soin des lieux font donc des choix : ici, maintenir un jeune bosquet de saules accueillant telle faune ; là, afin de préserver une zone ouverte ou un plan d’eau, procéder à des fauchages périodiques ou couper quelques jeunes arbres. Ici, rendre une zone inaccessible, là, au contraire, ouvrir un sentier à des fins pédagogiques ou de flânerie. Des choix donc, mais aussi des hésitations, des doutes : avons-nous bien fait ? Aurions-nous pu faire autrement ? Chaque décision attend la réponse du lieu, de son écologie. Car le « care spatial » [8], c’est d’abord observer, écouter, sentir. Pour le plaisir des yeux, des oreilles, des tonitruants concerts de grenouilles printaniers au discret pépiement de la rousserolle – et entendre ce que dit le site. « Les connaissances, les pratiques et les luttes sont repensées sur la base des besoins de ces zones spécifiques et des obligations qu’elles requièrent. »
Aujourd’hui encore, les friches (zones humides ou autres) sont parfois vues comme des lieux hors contrôle qui attirent dépôts clandestins de déchets et animaux suscitant la répulsion (rats) ou associés à des maladies (moustiques)… Il importe d’écouter ces peurs, et d’y répondre par le dialogue.
En outre, elles accueillent souvent des humains en grande précarité qui y trouvent un refuge au moins temporaire. Eux aussi suscitent des craintes, voire des expressions agressives de rejet et des mesures excluantes [9]. Leur présence appelle à des arbitrages parfois complexes, qui, s’ils tiennent compte de la dignité des personnes, sont de l’ordre de la négociation – voire d’alliances originales ? Les habitant·es du marais peuvent-iels être des allié·es dans les luttes pour leur préservation, dans le soin à leur apporter ? Entre écologies « environnementale » et « sociale », un champ reste ici à explorer.
Une gestion des marais urbains – incluant les humain·es qui s’y intéressent, le côtoient, y séjournent, jouant avec les cycles écologiques, se faisant des plantes et des animaux des allié·es –aide-t-elle les écosystèmes à (se) protéger de déséquilibres écologiques et de nuisances éventuelles, et répond-elle ainsi aux craintes qu’ils suscitent et qui légitiment leur destruction ? Le pari en vaut assurément la peine.
Car, si l’on prend ainsi soin des écosystèmes, ils nous le rendent bien. Grâce aux échanges « de l’eau avec l’atmosphère, le réseau hydrographique de surface et le sous-sol » [10], les zones humides contribuent à la restauration des cycles de l’eau et du vivant, ont un impact sur la santé humaine physique et psychique… Ces fonctions ont été effleurées dans un précédent BEM [11] – revenons ici sur certaines d’entre elles.
Restauration du cycle de l’eau
Dans une ville de plus en plus imperméabilisée 12, les zones humides sont des alliées dans la lutte contre les inondations et les surverses [12] – les unes et les autres se produisant en cas d’épisodes pluvieux importants qui, avec le dérèglement climatique, vont certainement être de plus en plus fréquents. Réceptacles d’eaux pluviales, y compris de leurs alentours, les marais urbains participent d’un maillage bleu, comprenant des sols à maintenir perméables… et d’autres à déminéraliser – les eaux pluviales pouvant ici s’infiltrer dans le sol et recharger la nappe aquifère, là au moins séjourner et s’écouler de manière temporisée, idéalement vers le réseau hydrographique. Les États-généraux de l’Eau à Bruxelles invitent à penser en termes de solidarité de bassin versant, qui associe un territoire (la vallée) et ses habitant·es autour d’une telle vision, pour des raisons tant environnementales que sociales – les inondations impactent le plus souvent des quartiers précarisés en fond de vallée [13].
Friandes de matières organiques telles que nitrates ou phosphates, les plantes de milieux aquatiques les absorbent et les recyclent dans leur cycle végétatif. On appelle phytoépuration ces processus « grâce [auxquels] l’eau sortant des zones humides est de meilleure qualité que celle qui les alimente » [14].
Et les sols ?
Distinguons ici une surcharge en matière organique (par ailleurs nécessaire aux cycles du vivant) de la contamination des eaux et des sols, due aux activités humaines (industrie, trafic…) par la présence de métaux lourds ou d’innombrables composés chimiques difficiles à éliminer. Là où de telles pollutions posent problème (ainsi sur d’anciens terrains industriels), les propriétés de certaines plantes – dont nombre de plantes des écosystèmes aquatiques – pourraient aider à les éliminer. On parle alors de phytoremédiation [15]. et de nombreuses recherches donnent des résultats prometteurs, pour autant qu’on parie sur le long terme. Ceci impliquerait de préserver des sites, même fort pollués, et d’y expérimenter de tels processus écosystémiques pendant plusieurs années au moins. Ce qui ne concorde guère avec les priorités à court terme d’investisseurs ou de pouvoirs publics. Mais détruire les terrains – tels le Marais Biestebroeck – où l’on pourrait pratiquer de telles expériences, n’est-ce pas se priver de la possibilité de mieux cerner des pratiques qui assainissent les sols sans les malmener ? [16]
Amélioration de la qualité de l’air
Les écosystèmes marécageux, plus spécifiquement les arbres qui y croissent (rapidement) et aussi les substrats qui se constituent en leur sein, captent et stockent du carboneFonctions physiques et biogéochimiques, zones-humides.org. Et, grâce à l’évaporation et surtout à l’évapotranspiration, les zones constituent autant d’îlots de fraîcheur [17]. Les plantes, comme nous, transpirent, libérant ainsi dans l’air une vapeur rafraîchissante. Quand on sait que les écarts moyens de température sont de plusieurs degrés entre les quartiers les plus denses – et précarisés – d’une ville comme Bruxelles et sa périphérie verdoyante, et l’impact qui en découle, en cas de canicule sur la santé des habitant·es de ces quartiers, on comprend – on devrait comprendre – la nécessité toute particulière d’y maintenir des marais urbains (et des sites végétalisés).
Lieux d’accueil des vivants
Les marais urbains sont autant de refuges où la faune trouve « gîte et couvert ». Afin de favoriser la mobilité des espèces, les échanges génétiques, il importe aussi que les sites « naturels » urbains soient interconnectés au travers d’un maillage vert. C’est le sens de l’article 66 (inappliqué jusqu’à ce jour) de l’ordonnance nature de 2012, qui permet(trait) à la Région précisément de préserver des sites comme relais (tel bois, tel marais) ou comme continuité (talus ou berges végétalisées, cours d’eau...) afin de renforcer un réseau écologique régional [18].
La Convention de Ramsar de protection de zones humides [19] reconnaît les fonctions et valeurs culturelles des eaux intérieures, dont la tradition orale, les connaissances traditionnelles, les croyances et mythologie ou encore les arts.
Les marais urbains, s’ils ne sont qu’un « lointain écho de la présence historique de l’eau » [20] dans le paysage, n’évoquent-t-ils pas le marais originel – dont on ne sait finalement pas grand-chose – d’où la ville est née ? Ne nous relient-ils pas ainsi à son histoire longue, qui est aussi l’histoire de celles et ceux qui y ont vécu ? Ils inspirent en tout cas des pratiques artistiques, qui à leur tour titillent la curiosité à leur endroit. L’installation paysagère réalisée en 2012 par le collectif OOZE a contribué à l’intérêt porté au Marais Biestebroeck. Les abords du Marais Wiels accueillent de nombreuses dynamiques artistiques, telles Park Poétik ou des ateliers du Wiels cet été 2025. Et la plasticienne Anne Mortiaux a porté jusque que dans la baptistère de la cathédrale des Saints-Michel-et-Gudule les eaux mêlées de divers marais bruxellois et jusqu’à celles du Lago Bullicante, marais romain avec lequel les Marais Wiels et Biestebroeck sont reliés par un jumelage. [21]
[1] O. de BRUYN, « Les espaces verts de la région bruxelloise, entre rationalité et pittoresque », Bruxelles Patrimoine, hors-série, 2013, p. 215.
[2] Les massettes (typhas) sont les plantes courantes des zones humides, parfois confondues avec les roseaux. Les carex sont un genre de plantes comprenant de nombreuses espèces, les unes de sous-bois, les autres formant des « prairies » humides.
[3] Clin d’œil au « sens de la merveille » – beau recueil de des textes de Rachel CARSON, par lesquels elle entendait révéler au public étasunien les beautés d’une nature pas encore détruite (Bibliophilia, 2023).
[4] A. Wei, C. Scohier, M. Bastin, « Des marais en lutte en Europe », Bruxelles en Mouvements, n° 331, septembre 2024.
[5] V. Cirillo, A. Wei, « Penser avec les zones humides. En quête d’avenirs désirables » Le Journal de Culture & Démocraties, n° 57, octobre 2023.
[6] « Histoire de l’assèchement » www.zones-humides.org (développé par l’Office Français de la biodiversité), consulté en juin 2025.
[7] www.zones-humides.org, op. cit.
[8] A. WEI, « Quels futurs au marais ? Cybernétique et écosophie à l’épreuve des friches bruxelloises », Innoviris, 2021.
[9] V. Cirillo, A. Wei, « Donner consistance aux résurgences urbaines », Revue française des méthodes visuelles, août 2005.
[10] www.zones-humides.org : interets > fonctions op. cit.
[11] « Des marais en lutte en Europe », op cit.
[12] Les surverses consistent en des écoulements dans le réseau hydrographique (Senne ou Canal) du trop-plein des égouts saturés, mêlant eaux pluviales et eaux usées via des « déversoirs d’orage ». Voir l’action menée à ce sujet par City to Ocean : « Déversements d’eau polluée dans la Senne et le canal », sur https://www.citytoocean.org/
[13] « La Solidarité de bassin versant » sur https://www.egeb-sgwb.be
[14] Fonctions physiques et biogéochimiques, zones-humides.org
[16] L. de Hasselle, H. Dorzée, « Sols à Soigner », Imagine Demain le Monde, printemps 2024.
[17] Cartographie de l’îlot de chaleur à Bruxelles, environnement.brussels
[18] Ordonnance relative à la conservation de la nature, 1er mars 2012, Région de Bruxelles-Capitale.
[19] La Convention de Ramsar, traité international adopté le 2 février 1971 pour la conservation et le développement durable des zones humides, sous l’égide de l’UNESCO.
[20] Avis de la CRMS sur la demande de classement du Marais Biestebroeck, 17 juillet 2025.
[21] « Des marais en lutte en Europe », op. cit.