Inter-Environnement Bruxelles
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La stratégie du caméléon : quand le Salon de l’Auto se peint en vert...

Inter-Environnement Wallonie, Inter-Environnement Bruxelles, Greenpeace, WWF, Friends of The Earth, Bond Beter Leefmilieu publient une carte blanche ce 17 janvier 2008 dans Le Soir et De Standaard.

Le 86e European Motor Show Brussels – Salon de l’Auto pour les intimes – inauguré ce mercredi portera « une attention toute particulière au thème de l’environnement » . Le public est invité à « venir découvrir les dernières technologies, essayer un véhicule alimenté par un carburant alternatif et apprendre à rouler e-positif » . En tant que défenseurs de l’environnement, nous devrions nous réjouir de cette déclaration d’intention affichée sur la page d’accueil du site officiel de l’événement [1]. Malheureusement, le quotidien nous démontre avec une constance implacable qu’il existe un fossé voire un abîme entre la déclaration d’intention et la réalité des faits.

Nous nous garderons de mettre en doute la bonne foi des promoteurs du Salon et la sincérité de l’ attention toute particulière qu’ils souhaitent porter au thème de l’environnement. Force nous est toutefois d’acter une réalité que le choix et la juxtaposition des termes résume à merveille : l’environnement n’est ici qu’un thème , soit, selon Le Petit Robert, un « sujet, idée, proposition qu’on développe (dans un discours, un ouvrage didactique ou littéraire » . Si les constructeurs automobiles ne peuvent plus aujourd’hui nier les enjeux environnementaux liés à leur activité, ils peinent (se refusent ?) à les placer au cœur de leurs préoccupations. L’énergie qu’ils mettent à repousser toujours plus loin les échéances prévues par l’Union européenne pour la mise en œuvre de normes d’émissions CO2 – dont on ne peut pourtant pas dire qu’elles dépassent les limites du raisonnable [2] – est à cet égard éloquente. Eloquentes également (et édifiantes !) les récentes déclarations [2] de Luc Bontemps, administrateur délégué de la FEBIAC, estimant que la responsabilité du secteur des transports dans la problématique climatique est fortement surestimée (rappelons qu’il représente quelque 20% des émissions totales de gaz à effet de serre et a connu une augmentation de 30% au cours des 15 dernières années...) Clairement, l’enjeu environnemental n’est pour le secteur qu’une notion désincarnée, une réalité virtuelle et... une contrainte entravant son business. Il entend combattre les nuisances de ses produits à coup d’artifices plus ou moins crédibles mais se garde bien de remettre en cause les fondements pourtant viciés du système. La course à la performance reste ainsi de mise avec des arguments de vente essentiellement basés sur la vitesse, la puissance et le confort, paramètres bien peu compatibles avec le souci écologique mais garants d’une marge bénéficiaire supérieure.

On se trouve face à un diptyque schizophrène avec, d’un côté, des mesures environnementales proches du gadget et de l’autre une offre commerciale en forme de bras d’honneur au bon sens. On propose à l’automobiliste de venir « découvrir les nouvelles technologies » sensées réduire les émissions polluantes mais ces technologies ne sont proposées que sur un minimum de modèles et/ou leurs avancées sont réduites à néant par une augmentation parallèle du poids et de la consommation. On invite le conducteur à rouler e-positif mais, dans le même temps, nos cités sont inondées de pubs vantant les mérites de 4X4 urbains (!) - « Fait pour affronter la jungle urbaine » ; « Repousser les limites de la ville » , véritables anachronismes sur roues affichant des émissions proches voire bien au-delà des 200gCO2/km ! (On peut raisonnablement douter que celui ou celle qui acquiert un tout terrain pour circuler en ville témoigne d’une grande réceptivité à ces petits gestes de bonne conduite devant permettre de réduire la consommation et les émissions polluantes de son mastodonte... Mais aurait-on à faire à un individu modèle, respectueux des limites de vitesse, maniant le champignon avec une douceur extrême et appliquant à la lettre les 10 commandements de la conduite e-positif [4], il continuerait à émettre deux fois plus de gaz à effet de serre qu’un véhicule écologiquement responsable.) Ces exemples attestant du peu de cas que les constructeurs font du caractère « vert » de leur production abondent. Une étude récente portant sur la publicité automobile parue dans la presse francophone belge en 2006 démontre d’ailleurs de manière éloquente où sont les priorités [5] : alors que les véhicules émettant moins de 140gCO2/km représentent 35% des ventes, ils n’ont bénéficié que de 5% du volume publicitaire. A l’opposé, les véhicules affichant plus de 200gCO2/km ont monopolisé près de 40% de la publicité alors qu’ils représentent moins de 10% du marché.

Le souci premier des constructeurs n’est pas de produire la voiture la moins polluante et encore moins d’inciter à des choix de mobilité responsables. Il n’y a somme toute là rien d’étonnant ni même de choquant : leur raison d’être est économique et non sociale ; leur objectif est de vendre un maximum de véhicules et de dégager un bénéfice optimal pour leurs actionnaires. La campagne menée au Salon de l’Auto s’inscrit dans une stratégie globale au service de cette mission primant sur toute autre considération. Il s’agit de faire croire en la bonne volonté du secteur automobile et en sa capacité à prendre seul les dispositions permettant de réduire les émissions liées au trafic routier. Objectif final : échapper aux mesures contraignantes qui placeraient véritablement les constructeurs devant leurs responsabilités et les empêcheraient de poursuivre leur « business as usual » . Ce qui démontre par l’absurde la nécessité pour les pouvoirs publics de définir avec rigueur le cadre dans lequel ce business devra s’exercer pour préserver l’intérêt collectif.


[1] www.autosalon.be
[2] 120gCO2/km pour 2012
[3] Knack, 10-16/1/2008
[4] http://www.e-positif.be/fr/
10-conseils-pour-un-style-de-conduite-ecologique-et-economique.aspx

[5] Etude de Pierre Ozer, chercher au département des sciences et gestion de l’environnement de l’Université de Liège, cité dans « Imagine » , n°65, janvier-février 2008, page 6