Inter-Environnement Bruxelles

L’écologie est une lutte de classes (enfin, elle devrait)

Publié le mardi 22 octobre 2019, par l’équipe de CQFD
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Si les catastrophes environnementales semblent menacer tout le monde, ce sont bien les pauvres qui trinquent en premier. Certes, dans le récent cas de l’incendie du site Lubrizol à Rouen, il y a fort à parier que le nuage de 22 kilomètres de long sur 6 de large a intoxiqué toute la ville et au-delà... mais on se doute bien que les usines Seveso se tiennent généralement loin des beaux quartiers.

L’écologie est une lutte de classes (enfin, elle devrait) · Si les catastrophes environnementales semblent menacer tout le monde, ce sont bien les pauvres qui trinquent en premier. Certes, dans le récent cas de l’incendie du site Lubrizol à Rouen, il y a fort à parier que le nuage de 22 kilomètres de long sur 6 de large a intoxiqué toute la ville et au-delà... mais on se doute bien que les usines Seveso se tiennent généralement loin des beaux quartiers.

Au Canada, plusieurs unités atomiques ont été construites sur des terres autochtones. En France, on envisage de creuser un cimetière de déchets nucléaires à Bure, dans le fin fond de la Meuse, un département sinistré (lire en page IV). En Italie, la mafia enfouit les détritus venimeux du Nord industriel cossu dans les champs du Sud infortuné.

Pollutions de l’air, de l’eau, désagréments visuels ou sonores, maladies environnementales : ce sont clairement les déshérités qui écopent les premiers. Parfois même ils en redemandent : quel risque ne prendrait-on pas pour pouvoir croûter ? Dans l’Équateur des années 1990, ce n’est qu’une fois la compagnie Texaco partie que la population amazonienne s’est massivement soulevée contre la destruction pétrolière de la forêt et la contamination des cours d’eau. Aujourd’hui encore, les ordures de l’Occident finissent souvent en Asie du Sud-Est (p. VI).

Les inégalités sociales avancent de concert avec les inégalités environnementales, et vice-versa. Mais si les deux phénomènes sont étroitement connectés, leur relation reste globalement impensée. « À la faible sensibilité environnementale des analyses socio-économiques, correspond la faible sensibilité sociale des politiques écologiques », déplore la philosophe Catherine Larrère [2]. Et de rappeler que « la protection de la nature ne reste pas extérieure à la société : la façon dont elle est menée a des effets sociaux ».

Taxe carbone + précarité + urbanisme périphérique : vous souvenez-vous de la naissance des Gilets jaunes ? Entre autres messages, c’est aussi ce qu’affirmait le mouvement des ronds-points : non, nous ne sommes pas tous dans le même bateau.

Quand l’ouragan Katrina a frappé la Nouvelle-Orléans, les riches ont pu s’en tirer à bon compte, alors que les classes populaires, majoritairement noires, ont tout perdu. Non seulement nous ne sommes pas égaux devant les catastrophes selon notre situation sociale, mais nous n’avons pas non plus les mêmes responsabilités. Constat très bien résumé dans un rapport de l’ONG Oxfam [3] : « La moitié la plus pauvre de la population mondiale est responsable de seulement 10 % environ des émissions de CO2 dues à la consommation individuelle, alors qu’elle vit dans les pays les plus vulnérables au changement climatique. Parallèlement, environ 50 % de ces émissions sont imputables aux 10 % des habitants de la planète les plus riches. […] On estime que les 1 % les plus riches du monde ont une empreinte carbone moyenne 175 fois supérieure à celle des 10 % les plus pauvres. »

Derrière ces vertigineuses données se profile une course aux profits effrénée, doublée d’un cynisme de classe mâtiné de néo-colonialisme. Business as usual. Comment concevoir sinon que des pétroliers occidentaux abaissent volontairement la qualité du gazole qu’ils vendent en Afrique (p. V) ? Comment expliquer qu’en France, « pour 1 % de population d’origine étrangère en plus, une commune voit augmenter de près de 30 % la probabilité de voir s’installer sur son territoire un incinérateur » [4] ? Comment comprendre le refus de l’État français de dépolluer la région de Salsigne (Aude), où il s’est gavé d’or pendant un siècle avant d’abandonner les anciens mineurs et leurs voisins à la pollution à l’arsenic (p. VIII) ? Comment appréhender l’invisibilité médiatique des femmes de ménage exposées aux risques chimiques (p. VII) ?

Comme le rappelle le sociologue Razmig Keucheyan (p. II), il est grand temps de mettre fin au « consensus environnemental » bidon qui répète qu’on habite tous la même planète, refilant lâchement la patate chaude à la responsabilité individuelle de chacun. Sans rapport de force avec le dragon capitaliste (même repeint en vert), aucun changement ne sera possible.

Tandis que se creusent les inégalités, une petite minorité oligarchique, qui se partage les dividendes des multinationales les plus polluantes, espère sans doute pouvoir se sauver du désastre en cours après avoir préempté les ressources naturelles. Depuis ses ghettos dorés et reverdis, elle s’imagine pouvoir assister sereinement au spectacle des pauvres contraints à des exodes climatiques, crevant de tous les cancers de la création, voire s’entre-dévorant comme des zombies (p. V). À moins qu’elle soit persuadée de disposer du temps nécessaire pour the big voyage interstellaire à bord de son arche high-tech et ultra-select... Bon vent !


l’équipe de CQFD

CQFD, mensuel de critique et d’expérimentation sociales


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