Inter-Environnement Bruxelles

Introduction : marché ou crève

Publié le mardi 17 décembre 2019, par Alice Romainville, Aline Fares, Andreas Stathopoulos, Andrzej Krzyszton, Chahr Hadji, Eva Betavatzi, Mohamed Benzaouia, Nathan Rener, Sarah De Laet
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La « crise du logement » est sur toutes les lèvres, la concurrence sur le marché locatif se fait féroce, les prix de l’immobilier grimpent, les logements insalubres sont toujours là, le mal logement augmente. Pendant ce temps-là, de nouvelles « innovations sociales » sont créées et des promesses sont faites... Et si pour une fois on osait revenir à la racine du problème ? Et si on parlait de propriété privée et de marché ?

Introduction : marché ou crève ·

Illustration : Maaike Beuten

Nous voulions faire un BEM sur le logement. Non pas une évaluation des politiques publiques en la matière, pas vraiment non plus une longue liste de tout ce qui coince, de l’entièreté des problématiques rencontrées par des milliers de ménages. C’est essentiel, de nombreuses associations et personnes le font, et ont raison de continuer à le faire.

Cependant, il nous semblait qu’il y avait un vide, un vide utopiste disons, un vide crucial : celui qui sépare les problématiques de logement d’un immense impensé, le marché privé.

Les luttes sociales des XIXe et XXe siècles nous font aujourd’hui apparaître l’enseignement et la santé comme étant « évidemment » des matières collectives. Nous considérons qu’il est normal d’aller à l’école et d’être soigné·e·s, quels que soient nos moyens. Ces acquis, fruits de luttes sociales, sont remis en question depuis plusieurs années, mais restent considérés comme des droits fondamentaux par la société, et non comme des possibilités de profits.

Et si tout un chacun reconnaît la nécessité de se loger comme étant un besoin fondamental, étendre ce besoin pour en faire un droit pour toutes et tous, un projet collectif, paraît aujourd’hui quasiment impossible.

Impossible parce que nous ne dépassons jamais un consensus pourtant discutable : celui qui veut que le sol et les logements soient la propriété de certains, soumis à la loi du marché.

Ainsi, autour de ce Bruxelles en mouvements nous nous sommes rassemblé·e·s : travailleurs et travailleuses d’IEB, d’une union des locataires, du CADTM (Comité pour l’Abolition des Dettes Illégitimes), ancien travailleur du « secteur sans abrisme », chercheur·se professionnel·le ou pour le plaisir, agitatrice de la finance.

Nous vous proposons un fil rouge : celui du marché immobilier. Il nous guidera à travers des situations vécues, des exemples, et des réflexions plus surplombantes.

Le premier article s’intéressera notamment au rapport inégalitaire inhérent au contrat de bail, un contrat qui nie le rapport de force qui s’exerce entre celui qui détient un logement et la personne qui en recherche un sur un marché locatif tendu et spéculatif.

Ensuite, nous nous intéresserons à l’extrémité du marché locatif : c’est-à-dire aux personnes qui n’ont pas de logement, également appelé·e·s « sans abris ».

Le troisième texte abordera certaines des conséquences de la criminalisation du squat, et notamment certains risques liés à la multiplication des conventions d’occupation précaire.

Le quatrième et le cinquième articles s’intéresseront à la propriété : tout d’abord au concept de propriété privée du sol, et ensuite aux grands propriétaires et à l’investissement « capitaliste » dans le logement.

Finalement, c’est sur des exemples de luttes et sur le « droit à la ville » et le droit au logement que se terminera notre balade.

Bien d’autres sujets, d’actualité ou non, auraient pu trouver leur place dans ce journal. Que ce soient les impacts du changement climatique sur le fait d’habiter en ville (les canicules ne se vivent pas de la même façon selon la qualité du logement que l’on occupe), l’accès à l’eau (qui fera l’objet d’un prochain BEM). Ou encore les conséquences du développement d’Airbnb sur le prix de l’immobilier dans les centres villes, mais également les causes de ce développement : comment avons-nous réussi à intégrer l’idée qu’une chambre vide quelques jours dans notre appartement pouvait constituer une source de revenus à même de remplacer ou compléter notre salaire [1] ?

Nous vous proposons plusieurs ouvrages à la fin de ce journal qui peut être permettront de combler ce vide et d’approfondir les thématiques parcourues trop rapidement.

Enfin, ce qui nous amène à réaliser ce BEM aujourd’hui c’est le sentiment qu’il est indispensable et légitime de réaffirmer, et d’assumer de penser, que le logement est une condition nécessaire à la dignité humaine et à l’émancipation. En ce sens, le logement nous concerne tous et toutes, collectivement.

Note à propos de la démasculinisation / féminisation du texte
Partout où cela nous est apparu politiquement cohérent et important, nous avons choisi de féminiser le texte, pour visibiliser le fait que les femmes sont autant voire davantage touchées par les problèmes de précarité du logement. Nous avons pour cela choisi, de manière non systématique, d’appliquer – là où cela se justifiait – les règles de majorité (si la majorité des personnes concernées est a priori féminine, l’accord est fait au féminin, comme dans « les travailleuses de la santé ») et de proximité (accord de l’adjectif au nom le plus proche, comme dans « les ouvriers et ouvrières bruxelloises »). Nous avons par ailleurs, et autant que possible, utilisé un genre neutre (en parlant par exemple de « personne concernée »), tout en optant à d’autres moments pour une écriture inclusive, en utilisant des points médians (·), ce qui permet de rendre visible la diversité de genre (comme dans « les habitant·e·s de Bruxelles »). Bonne lecture !

Mohamed Benzaouia - Alice Romainville - Sarah De Laet - Andreas Stathopoulos - Nathan Rener - Andrzej Krzyszton - Chahr Hadji - Aline Fares - Eva Betavatzi

Notes

[1À ce sujet, lire aussi A. ROMAINVILLE, « Airbnb ou comment tirer une rente de sa chambre d’amis », Bruxelles en mouvements n°292, janvier-février 2018.


Bem 303 - Novembre-décembre 2019

Dernier ajout : 1er octobre.