La gare du Midi fait régulièrement couler de l’encre sur l’ « insécurité » dont elle serait la scène. Accusé·es d’en être la cause, les sans-chez-soi qui fréquentent la gare en paient systématiquement les frais, à coup d’« opérations nettoyage » organisées par les autorités. Et bientôt, une nouvelle agence « Frontex » y deviendra un autre acteur de contrôle…
Le 2 mai 2024, on apprenait le vote de la loi Frontex au Parlement fédéral. À la suite de l’adoption d’un arrêté d’exécution, cette loi permet l’arrivée, dans un futur proche, de cent agents de Frontex au total sur le territoire belge. Frontex est une agence de l’Union européenne créée en 2004 afin d’empêcher les entrées migratoires illégales sur le territoire européen. Les futurs agents auront donc pour mission de renforcer la lutte contre les migrations illégales aux frontières extra-européennes (dites « Schengen ») de la Belgique. Ceci passe, d’une part, par l’encadrement des déportations de personnes sans titre de séjour valide, mais aussi par la « surveillance » des frontières, mission dont les contours restent toujours flous à ce jour.
Quel lien avec la répression du sans-abrisme à la gare du Midi ? Considérée comme possédant une frontière internationale au niveau du départ de l’Eurostar, la Gare de Bruxelles-Midi est l’un des lieux concernés par l’arrivée de Frontex en Belgique. Cependant, l’espace au sein duquel les agents Frontex vont pouvoir exercer leurs fonctions ne se réduit pas au terminal Eurostar. En effet, l’arrêté d’application prévoit qu’ils pourront agir au sein de toute partie de l’infrastructure de la gare qui soit « nécessaire à l’exécution de leurs tâches ». Or la Gare du Midi est un lieu de fréquentation important pour les personnes sans-chez-soi et sans papiers. Ainsi, à la veille de l’arrivée de Frontex, il paraît pertinent de s’intéresser au contexte local dans lequel ces futurs agents vont pouvoir agir, et sous quelles conditions.
En 2024, sur près de 10 000 personnes vivant sans chez-soi stable, environ 1 000 dorment à la rue, selon le dénombrement bruxellois de Bruss’help. Parmi ces 1 000 personnes, 68 « logent » dans la zone de la gare du Midi. Le quartier de la gare reste l’un des plus fréquentés par les personnes dormant dehors, relativement aux autres quartiers [1]. Bien que leur part au sein des personnes sans-chez-soi soit pour le moment très difficile à déterminer, il est probable que les personnes sans titre de séjour (ou sans-papiers) soient surreprésenté·es parmi les personnes sans-chez-soi. Au sein de Bruxelles, le nombre de personnes sans papiers est estimé à 52 000, et un calcul au sein de trois structures d’accueil d’urgence, en janvier 2023, permettait de mettre en lumière que 54 % du total des bénéficiaires ce jour-là ne possédaient pas de titre de séjour valide [2]. Parmi ces personnes, on suppose qu’une partie n’est que de passage, dans la perspective de se rendre ailleurs – éventuellement de rejoindre le Royaume-Uni – quand d’autres sont en attente de régularisation en Belgique, et sont là parfois depuis des décennies. Sans enquête qualitative conséquente, il est difficile d’appréhender exhaustivement les différents profils qui composent la population de personnes sans papiers autour de la gare ainsi que leur part respective. Dans tous les cas, la situation administrative de ces personnes entrave largement leur accès aux droits sociaux de base, en particulier l’accès à un logement, à un revenu stable et aux soins de santé [3]. Par ailleurs, selon leur date d’arrivée, leur capacité de débrouille est limitée relativement à une personne ayant grandi en Belgique. Parmi les facteurs qui peuvent restreindre leur possibilité de survie dans la ville, nous retenons entre autres : leur compréhension de la langue, leur accès à des réseaux ou cercles sociaux, mais aussi leur connaissance du territoire et de la géographie des ressources disponibles. Tout ceci sans mentionner le risque encouru d’être arrêté·e lors d’un contrôle et placé·e en centre fermé [4], voire déporté·e dans son pays d’origine. Et ce, dans un contexte où il est reconnu que l’institution policière belge est gangrénée par le racisme [5], qu’elle pratique du profilage ethnique [6] et qu’elle est de plus en plus accusée de violences à l’égard des personnes d’origine étrangère [7].
Espaces couverts qui brassent des milliers de passager·es chaque jour, les gares sont autant des lieux de repos et de préservation de l’anonymat que de rencontres et de rémunération pour celles et ceux qui y font la manche. La gare est aussi une porte d’entrée et/ou de départ pour des personnes en situation de transit et peut, par ailleurs, être un lieu d’embauche pour du travail au noir [8]. Pour ces raisons, les gares sont des lieux qui permettent la rencontre entre personnes sans chez-soi et peuvent devenir des espaces centraux de sociabilité. Ceci participe à expliquer que de nombreux services de soutien aux personnes sans-chez-soi se situent à proximité des gares (et renforce leur occupation). Ces constats nous amènent à penser les gares comme des centralités de débrouille pour les personnes sans-chez-soi, au même titre que certains quartiers, étant lieux de ressources pour les personnes précarisées, sont qualifiés de centralités populaires [9].
Cette fonction-refuge n’est pourtant pas considérée comme compatible avec la recherche de rayonnement qui caractérise les logiques de revalorisation des espaces urbains. En effet, dans le cadre de la mise en compétition internationale des villes et de leur course à l’attractivité, les gares et leurs alentours n’échappent pas à ces politiques urbaines. Premiers lieux d’entrée dans la ville pour les visiteur·ices externes, les gares internationales, en particulier, sont au centre de l’attention des promoteurs et politiques urbanistes, et ce, depuis la revalorisation du chemin de fer issue de l’arrivée du TGV dans les années 1980 [10]. Ainsi, Damon notait déjà en 1996 que les acteur·ices politiques et économiques qui entourent les gares françaises naviguent depuis les années 1980 entre « potence et pitié » : entre répression et mise en place de systèmes de solidarité au sein des infrastructures de transport [11].
L’accord gouvernemental Arizona marque très explicitement son ambition de renforcer la répression au sein des gares : « En collaboration avec le ministre de la Sécurité et les autorités locales, nous renforçons la sécurité dans et autour des gares ainsi que dans les transports publics. À cette fin, nous élaborons un plan d’action pour évaluer et combattre la criminalité, les délits et le sans-abrisme dans et autour des gares, en consultation avec toutes les autorités et tous les acteurs concernés. Nous renforçons des effectifs de sécurité [12]. » Présentée comme « la porte d’entrée de la capitale de l’Europe et des institutions internationales » (p. 136), la gare du Midi s’y voit d’ailleurs accorder une attention particulière, ce qui n’est pas sans rappeler les ambitions politiques de revalorisation de l’espace.
De fait, bien qu’une tolérance persiste vis-à-vis de la présence des personnes sans-chez-soi, c’est le volet répressif qui semble l’emporter depuis plusieurs années à la gare du Midi face à l’accroissement de leur nombre. Ainsi, il arrive de plus en plus fréquemment que la police fédérale soit appelée à contrôler plusieurs heures durant les personnes qui lui paraissent suspectes au sein et aux alentours de la gare. Ces opérations sont qualifiées par les autorités d’« opération coup de poing », ou, plus cyniquement encore d’opérations « de nettoyage ». Dans ce cadre peuvent avoir lieu des arrestations, qui mènent des personnes non régularisées à l’enfermement en centre fermé. L’opération du 8 avril 2025 en est un exemple : quelques jours plus tôt, un message tourne entre des acteur·ices de terrain, prévenant qu’une opération policière fédérale initiée par la commune de Saint-Gilles va avoir lieu au sein des stations de (pré-)métro de ladite commune, visant spécifiquement les personnes sans-chez-soi et sans titre de séjour. Malgré la diffusion préventive de l’information, une semaine plus tard, on apprend l’incarcération de huit personnes ce jour-là et la déportation vers le Maroc d’au moins deux d’entre elles. C’est dans ce contexte que vont débarquer les agents de Frontex.
Frontex (aussi nommée Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes), a pour mission-clé la « gestion des frontières [européennes] et des opérations de retour » [13]. Fondée en 2004, l’agence a depuis vu ses budgets multipliés par 140, passant de 6,3 millions en 2005 à 845 millions d’euros en 2023 [14], et son nombre d’employé·es de 300, en 2015, à plus de 2 500, en 2024 [15]. Ainsi, c’est aujourd’hui l’agence européenne la plus soutenue financièrement et elle dispose de plus en plus d’autonomie dans ses missions. Frontex est présente depuis des années aux points de passage importants d’entrée sur le territoire européen par les personnes en situation de migration (Grèce, Italie, Pologne…), et cela fait un moment que sa réputation la précède au sein des réseaux associatifs internationaux. Ainsi, depuis 2019, les accusations d’entrave aux droits humains se multiplient contre l’agence : séparation de mères et de leurs enfants en Grèce, indifférence face à l’enfermement de personnes dans des cages à la frontière turque, collaboration avec les garde-côtes libyens, refoulements illégaux menant notamment au décès de 600 personnes en mer Égée en 2023… Ces accusations ont mené à la démission de l’ancien directeur de l’agence en 2022 [16]. Malgré cela, les parlementaires belges ont voté le 2 mai 2024 pour la venue d’agents de Frontex sur le territoire belge. De fait, la réglementation européenne permet que n’importe lequel de ses pays membres puisse faire appel à Frontex afin de renforcer ses propres frontières internationales (extra-européennes).
Pratiquement parlant, la loi prévoit que cent agents au maximum pourront être déployés sur le territoire dont les lieux précis sont définis par l’arrêté [17]. La géographie du déploiement ainsi que les effectifs seront l’objet d’un examen annuel et d’une revalidation bisannuelle. En plus de faciliter l’encadrement des retours forcés, les compétences qui seront attribuées aux agents dans le cadre de leur mission de surveillance de la frontière sont les mêmes que celles attribuées aux fonctionnaires de police en termes d’accès aux bases de données personnelles, d’utilisation d’armes à feu et de capacité d’incarcération.
De nombreuses questions restent irrésolues à la lecture de la loi et de son arrêté. En particulier : celle de l’étendue du territoire au sein duquel les agents pourront agir, ainsi que celle des compétences qui leur sont attribuées, qui demeurent partiellement définies. En pratique, qu’est-ce que cela implique de participer au « contrôle de la frontière » tout en ayant le droit d’utiliser une arme à feu et d’incarcérer en cas de besoin ? Dès lors que les agents ont le droit d’accéder à n’importe quelle partie de l’infrastructure de la gare, cela implique-t-il qu’ils auront pour mission d’effectuer des patrouilles ? Auront-ils le droit d’agir aux alentours extérieurs de la gare ? À quelle fréquence et dans quel but, si oui ? Assisterons-nous à la mise en place d’une brigade de proximité dont la mission sera de cibler, contrôler, poursuivre, voire d’arrêter en vue de déporter toute personne qui n’est pas en possession d’un titre de séjour valide ? Et ce, qu’elle soit en situation de transit ou non ?
Le renforcement continu et accru des politiques répressives autour de la gare du Midi s’inscrit plus largement dans une perspective de revalorisation de cet espace, perspective qui voudrait voir s’effacer toute trace de personnes considérées comme indésirables : sans chez-soi et/ou sans-papiers. Cependant, malgré les moyens répressifs mis en œuvre à la gare du Midi depuis des années, force est de constater que les personnes sans chez-soi continuent d’en occuper l’espace et ses environs. Ainsi, la logique du « tout répressif » ne prend pas en compte une fonction de fait de la gare, celle de refuge, voire de lieu-ressource. Or il n’est pas si simple de déplacer cette « centralité de débrouille ». Cette centralité pourrait être d’autant plus dérangeante qu’elle ne se détruit pas aussi facilement, aux yeux des décideur·euses politiques. Reste à savoir dans quelle mesure Frontex parviendra à changer cela, perspective qui ne peut que nous inquiéter.
L’implémentation d’agents Frontex à la Gare du Midi peut être interprétée comme une opportunité de renforcer la répression du passage des personnes en situation de migration, et ce, tout en participant à la culture d’une image lissée de la gare dans cette ambition de revalorisation de l’espace. Une occasion qui peut être jugée intéressante pour les décideur·euses politiques belges, au croisement entre la défense des intérêts capitalistes et de la lutte contre la migration.
Finalement, pour reprendre les conclusions des travailleur·euses de terrain : tant qu’il n’y a pas de prise en charge systémique de la problématique du sans-abrisme abordant dans un même mouvement l’accessibilité au logement, la régularisation des personnes sans papiers et l’accessibilité à un revenu, il y aura toujours davantage de personnes à la rue [18]. La résolution par la répression n’en est pas une. Cette conclusion peut s’appliquer plus largement aux politiques migratoires européennes : tant qu’il y aura des raisons pour les personnes issues de pays ex-colonisés en guerre ou à PIB plus faible d’immigrer vers l’Europe, il y aura toujours davantage de personnes en transit et la résolution par la répression, opérée par Frontex entre autres, mène à une impasse.
Cet article n’aurait pas été abouti sans les mises en perspective de Binta Liebmann Diallo, Rabah Hamdad et S et G de Abolish Frontex, dont les participations sont lisibles sur l’article en ligne. Un grand merci à elleux pour le temps qu’iels m’ont accordé dans le cadre d’entretiens. Une pensée à Rabah en particulier, décédé en juillet dernier et laissant « Bruxelles orpheline » comme l’écrivait l’annonce.
[1] « Dénombrement des personnes sans-chez-soi en Région de Bruxelles-Capitale. Rapport préliminaire » Bruss’help & Vivalis [en ligne], 2024.
[2] S. VAN GAENS, « Les profils des personnes sans-abri et sans titre de séjour », Bruss’help [en ligne], 3 septembre 2024.
[3] Le seul droit que les personnes sans titre de séjour valide peuvent actuellement revendiquer – tant qu’elles ne sont pas engagées dans des demandes de régularisation ou d’asile – est celui de l’aide médicale urgente… pour autant qu’elles aient un domicile.
[4] Un centre fermé est un établissement qui a pour fonction de maintenir enfermées les personnes qui ne disposent pas de titre de séjour valide, dans le but de les expulser du territoire belge. Pour plus d’informations, voir : gettingthevoiceout.org & movecoalition.be.
[5] S. VAN PRAET, « Identifier et affronter des problèmes et abus dans la sélectivité policière », UNIA [en ligne], 2019 ; « Racisme systémique au sein de la police ? La Belgique interpellée par l’ONU », BruxellesToday [en ligne], 11 juin 2025.
[6] A. MUDAHEMUKA GOSSIAUX, « La persistance des stéréotypes issus de la propagande coloniale : comment le passé colonial explique le racisme contemporain en Belgique », Université de Liège, 2025.
[7] F. GERARD, « Investigation, le podcast : racisme à la police, l’impunité en question », RTBF [en ligne], 28 août 2024.
[8] Les alentours de la gare du Midi sont d’ailleurs reconnus comme espaces de mondialisation par le bas, économies dont les emplois sont souvent occupés par des travailleur·euses issu·es de la migration – qu’iels soient déclaré·es ou non. À ce propos, lire C. SCOHIER, « Cureghem, un espace de lutte des mondialisations », dans Les Voix de la ville. 50 ans de luttes urbaines à Bruxelles, éd. IEB, 2025, p. 30-33.
[9] Collectif Rosa-Bonheur, « Centralité populaire : un concept pour comprendre pratiques et territorialités des classes populaires d’une ville périphérique », SociologieS [en ligne], juin 2016.
[10] En ce qui concerne les politiques de tentatives de revalorisation de la gare du Midi depuis les années 1990, voir C. SCHOHIER et R. RASTELLI, « Quartier midi, le cycle immobilier perpétuel », dans Les Voix de la ville, Op. cit, p. 93-100.
[11] J. DAMON, « La gare des sans-abri. Un miroir de la question sociale », Les Annales de la recherche urbaine, no 71, 1996, p. 120-126.
[12] Déclaration gouvernementale du 31 janvier 2025, p. 107.
[13] Voir le Rapport annuel sur les agences de l’UE (exercice 2022) produit par la Cour des comptes européenne.
[14] C. VANDERSTAPPEN, « Frontex : 20 ans au service d’une politique migratoire européenne répressive », CNCD-11.11.11 [en ligne], 28 octobre 2024.
[15] M. LAMBRECHT, « Qui se cache derrière Frontex, l’agence européenne qui opérera bientôt en Belgique pour contrôler ses frontières ? », RTBF [en ligne], 2 mai 2024 ; voir également la communication officielle de Frontex.
[16] C. VANDERSTAPPEN, art. cit. ; « Votez contre le déploiement de Frontex en Belgique ! », communiqué de presse, Abolish Frontex [en ligne], avril 2024.
[17] Il s’agit de 6 aéroports (Bruxelles-National, Ostende, Deurne, Bierset, Gosselies, Wevelgem), 6 ports (Anvers, Ostende, Zeebrugge, Nieuport, Gand, Blankenberge), la gare du Midi, ainsi que la liaison ferroviaire internationale entre le Royaume-Uni et le territoire belge.
[18] Lire à ce sujet notre dossier « Housing First », Bruxelles en mouvements no 336, juin 2025.