Annoncé comme un plan de lutte contre les criminalités occasionnées par le trafic de drogue à l’échelle nationale, le Plan Grandes Villes apparaît comme un outil de contrôle militaire et policier sur certains quartiers. Entre investissement massif dans la vidéosurveillance, accroissement du nombre de brigades de police et réapparition des militaires en ville, on vous explique.
Le 6 septembre 2025, le ministre de l’Intérieur Bernard Quintin (MR) déclarait publiquement sa volonté de mettre en place un plan fédéral afin de lutter contre le trafic de drogue dans les plus grandes villes belges. Ce projet porte le nom de « Plan Grandes Villes ». Il fait suite au Plan Canal qui avait été mis en place dans le cadre de la lutte contre le terrorisme à Bruxelles en 2016 suite aux attentats de Paris du 13 novembre. Lors de la présentation de ce nouveau projet, Bernard Quintin affirmait : « Le Plan Canal était bon, mais il était vieux d’une dizaine d’années et devait être revu. Son point d’entrée était la lutte contre le terrorisme, dont la prégnance aujourd’hui n’est plus celle de l’époque. [1] »
Dès sa mise en place, le Plan Grandes Villes permettra de débloquer des budgets supplémentaires qui seront alloués aux forces de police opérant sur des zones géographiques jugées sensibles vis-à-vis du trafic de drogue.
En plus de l’investissement financier dans les effectifs de police des zones concernées, le Plan Grandes Villes prévoit la présence de militaires auprès des forces de l’ordre – l’aspect qui a été le plus médiatisé – ainsi qu’un investissement de 20 millions d’euros en matière de vidéosurveillance pour les années 2025-2026.
Une fois mis en place, ce plan se déploiera dans les villes de Bruxelles, Anvers, Gand, Charleroi, Namur, Mons et Liège. La date de mise en activité de celui-ci est estimée au mois de janvier 2026. Mais elle nécessite des modifications législatives qui devraient être intégrées dans le nouveau Code pénal, qui inclut le Codex (le cadre législatif dans lequel les militaires évoluent), lequel devrait entrer en vigueur en avril 2026.
Le Plan Canal a été mis en place en février 2016 par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Jan Jambon (N-VA), dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Au lendemain des attentats contre les bureaux de Charlie Hebdo à Paris, l’attention médiatique était rivée sur la commune de Molenbeek-Saint-Jean, qui était, à l’époque, présentée comme le « foyer du terrorisme européen » [2]. Le Plan Canal vise donc à « nettoyer » le quartier [3]. En plus de la commune de Molenbeek, les communes de Bruxelles-Villes, Koekelberg, Schaerbeek, Saint-Josse, Anderlecht, Saint-Gilles et Vilvoorde ont été concernées par les interventions policières mises en place dans le cadre de ce plan.
Au cours de l’année 2016, le Plan Canal a occasionné le contrôle de plus de 94 809 domiciles, la radiation de 600 personnes, le retrait de passeport de 37 personnes ou encore le contrôle de plus de 450 associations, qui pour la plupart étaient liées à la communauté musulmane [4]. Dès sa mise en place, les habitant·es des communes concernées ont vu la tension policière augmenter drastiquement dans leur quartier.
Une habitante disait à l’époque, dans une lettre ouverte : « Pour la plupart d’entre nous, le quotidien change peu, mais la tension est exacerbée par les agressions policières militarisées dans les maisons, la BAB (brigade anti banditisme) qui contrôle régulièrement armes à la main des habitants dans les rues, les milles petites humiliations, les actes islamophobes, les incarcérations préventives à la pelle, les heures de vol statique d’hélicoptères au-dessus de nos têtes, et toutes ces violences qualifiées par les autorités policières “d’incidents isolés”. La peur, la colère et le ressentiment ne font que croître chez ceux qui les subissent, tandis que se naturalise progressivement l’état d’urgence policier 5. »
Ce témoignage appuie la notion de détérioration de la qualité de vie occasionnée par la présence accrue des forces de l’ordre dans certains quartiers faisant l’objet d’un acharnement médiatique, politique et policier ciblant certaines communautés.
Le Plan Grandes Villes, porté par le ministre de l’Intérieur Bernard Quintin, trouve sa source première dans le programme du gouvernement Arizona qui entend déployer « un Plan Canal renforcé […] pour lutter activement contre la criminalité organisée et le radicalisme ». Juridiquement, il n’est pas si simple à mettre en œuvre. Bernard Quintin voulait mettre en place rapidement des brigades « mixtes » armée-police mais le ministre de la Défense Theo Francken a préféré postposer leur mise en place en vue de leur conférer plus de prérogatives de contrôle, lesquelles nécessitent l’entrée en vigueur du nouveau code pénal.
Pour contourner cette attente de plusieurs mois, le ministre de l’Intérieur a mis en place un protocole spécifique qui prévoit le déploiement de patrouilles mixtes armée-police prioritairement dans les villes de Bruxelles et d’Anvers, et plus spécifiquement dans les gares ferroviaires et les stations de métro, centres névralgiques du trafic de drogue et de la criminalité. Mais ce protocole a, de nouveau, été bloqué au gouvernement fédéral [5].
Ce retard n’empêche pas le Plan Grandes Villes de connaître déjà une part opérationnelle : 20 millions d’euros ont été débloqués jusqu’au 31 décembre 2026 pour investir dans la construction et l’entretien de caméras de vidéosurveillance au profit des 7 agglomérations précitées en vue de lutter contre le trafic de stupéfiants et la criminalité organisée.
L’investissement dans les caméras de vidéosurveillance permettra par la même occasion de créer un maillage cartographique de l’ensemble des caméras présentes afin de pouvoir mieux les entretenir et juger si elles devraient être rénovées ou remplacées.
Les opérations policières de grande envergure sont un des fers de lance du ministre de l’Intérieur belge dans sa lutte contre le trafic de drogue. Celui-ci les voit comme un symbole potentiel de force de l’État contre le trafic de drogue. Le mercredi 11 juin 2025, une telle opération avait par exemple mobilisé 900 policiers dans le quartier de Peterbos à Anderlecht.
La nécessité de redonner une image forte de l’État face au trafic de drogue est au cœur de cette démarche. Comme le souligne la Ligue des Droits Humains dans un article paru récemment : « Le déploiement des militaires en rue est une politique sensationnelle sans aucun effet concret sur les enjeux qui concourent discursivement à la proposer. Il a néanmoins le (seul ?) mérite de laisser penser que le gouvernement prend le problème au sérieux [6]. »
Lors de la séance de la Chambre des représentants du 18 septembre 2025, Bernard Quintin déclarait, au sujet des nombreuses fusillades qui ont eu lieu cet été à Bruxelles : « Nous œuvrons, en collaboration avec le ministre de la Défense, au déploiement conjoint de policiers et de militaires dans certaines zones sensibles à Bruxelles et éventuellement aussi ailleurs. Je souhaite mettre cette mesure en œuvre dans les plus brefs délais, car la situation dans notre capitale nous impose l’urgence. Je me suis encore concerté hier avec le ministre Francken à propos des modalités relatives aux patrouilles mixtes. »
Nous y voilà. Ces déploiements mixtes doivent être mis en place dans les zones sensibles de Bruxelles qui ont été le réceptacle de fusillades. En effet, ces dernières années, et particulièrement en 2025, les fusillades, pour la plupart en lien avec le trafic de drogue, ont augmenté. Du premier janvier au 15 décembre 2025, 96 fusillades ont été comptabilisées et ont fait état de 8 morts selon la police fédérale [7]. À titre de comparaison, 56 fusillades ayant causé 3 morts en 2022, contre 62 pour 4 décès en 2023 avaient été enregistrées dans l’espace public.
Ce contexte de hausse des fusillades est, en effet, en lien avec le trafic de drogue provoquant une guerre de territoires. Certains gangs s’affrontent pour conserver leur monopole de vente sur des zones géographiques précises. Ces gangs, parfois de provenance extérieure à la Belgique, tentent de prendre le contrôle de certains points de deal.
Les personnes impliquées dans ces conflits diffèrent considérablement selon leur position et leur rôle dans la chaîne de valeur du trafic de drogue. D’un côté, on retrouve les grands trafiquants, qui contrôlent et organisent ces territoires ; de l’autre, les petits trafiquants, situés tout en bas de l’échelle, souvent interchangeables et extrêmement exposés à la violence et au danger. Ces « petits » trafiquants, parfois payés plusieurs dizaines de milliers d’euros pour exécuter ou intimider un gang rival, sont les premiers à user de la violence. Ces « petits » dealers sont généralement des personnes en situation de grande précarité, qui voient dans le trafic de drogue un moyen de subsistance. Il s’agit à la fois de mineurs, de personnes sans papiers ou encore de personnes sans-abri. Ce sont eux qui tiennent, en première ligne, les points de deal et deviennent alors les premières victimes potentielles de ces fusillades, mais aussi ceux qui sont recrutés pour tirer dans le cadre de représailles contre des points de vente concurrents [8].
Bien qu’ils occupent une position de criminels en gérant ces terrains et en y perpétuant la violence, ces individus ne sont pas les premiers responsables dans ce système de délinquance. Comme le souligne Guillaume Lys, avocat d’un jeune de 18 ans ayant tué un autre jeune d’un point de deal concurrent : « Quand un jeune accepte de tuer pour quelques milliers d’euros, ce n’est pas la fatalité, mais le miroir d’une société qui a cessé de lui offrir un avenir [9]. » Dans le même esprit, Jean-Michel Le Moine, un commissaire de police interrogé à ce sujet, observait : « Le profil qui revient dans nos dossiers est celui de jeunes déscolarisés, marginalisés, sans emploi. Évidemment, il n’y a pas d’avenir pour ces jeunes-là. L’argent qu’ils reçoivent est facile et dépensé tout aussi vite. On constate une grande immaturité. Quand on saisit leurs GSM, on voit bien que leur culture, c’est les stups, les armes, le fric, les belles voitures, le monde des influenceurs. Il faut des études universitaires sur ces jeunes-là, qu’on se pose les bonnes questions, qu’on mette autour d’une table les éducateurs de rue, les criminologues, la police, les magistrats. Qu’on aille écouter la rue, les habitants de ces quartiers qui souffrent. Ces fusillades ne sont jamais qu’un abcès de tous les problèmes de notre société et de la perte de repères [10]. »
À l’échelle des sept villes concernées, lePlan Grandes Villes sera actif dans les zones jugées sensibles vis-à-vis du trafic de drogue. Depuis le mois d’avril 2024, la Région de Bruxelles-capitale a, par exemple, mis en place une stratégie régionale concernant les violences liées au trafic de drogue. Cette stratégie a pris la forme, via un arrêté qui a été établi par le ministre-président, de zones géographiques dites « hotspots ».
Au terme d’une concertation entre les services de police et les bourgmestres, 17 hotspots prioritaires ont été identifiés en Région Bruxelles-capitale [11]. Toute zone identifiée comme hotspot se voit appliquer un renforcement de la présence policière et des contrôles d’identité, mais aussi l’augmentation des actions judiciaires contre le deal et les réseaux de distribution. Les actions futures menées par le Plan Grandes Villes viendront renforcer les dynamiques répressives mises en place depuis 2024 par la Région à l’égard de ces secteurs. Cela a par exemple été le cas en juin dernier lors de l’opération policière de grande envergure dans le quartier du Peterbos à Anderlecht. De façon assez systématique, ces zones se situent dans des quartiers populaires avec comme conséquence un renforcement des mécanismes de contrôle policier dans ces quartiers.
La carte ci-jointe (p. 16) montre que les quartiers où la présence militaire et policière devrait augmenter significativement, avec la mise en œuvre de ce plan, sont majoritairement ceux dont le revenu médian annuel en 2022 se situait en dessous du revenu médian moyen en Région bruxelloise de 18 500 euros [12].
La mise en place d’un dispositif policier, dans un espace donné, motivée notamment par des activités telles que le trafic de drogue, a des répercussions qui dépassent les seuls acteurs de ce trafic et concernent l’ensemble des résident·es et usager·es du quartier. C’est, par exemple, le cas du quartier de Clémenceau où les mesures de hotspots ont carrément conduit à la fermeture de la place au public durant 10 mois ! Dans le même ordre d’idées, lors de la mort de Fabian, tué par la police le 2 juin 2025 au parc Élisabeth à Koekelberg, des habitant·es affirmaient que ce était qu’à partir du moment où le parc avait été considéré comme un « hotspot » que la présence policière s’y était fortement intensifiée, amenant au fait que des voitures de police traversent le parc à toute vitesse. Ainsi, l’implantation massive de forces de police et de militaires dans des quartiers populaires pour répondre au « sentiment d’insécurité » soulève une autre insécurité qui interroge quant aux effets réels de ces dispositifs. Doit-on se rassurer à l’idée qu’un véhicule militaire serait adapté pour poursuivre un motard ou une personne en trottinette ?
Les recherches en sociologie urbaine et en criminologie montrent que la perception de la police varie fortement selon le statut socio-économique des habitant·es. Plus le revenu médian d’un quartier est faible, plus le sentiment de méfiance vis-à-vis des forces de l’ordre tend à augmenter. Ce phénomène s’explique par une exposition plus fréquente à des pratiques policières violentes, par une histoire de rapports asymétriques entre institutions et populations marginalisées, ainsi que par un sentiment de stigmatisation territoriale renforcé par la concentration d’actions sécuritaires dans ces espaces [13]. Dans ce contexte, la présence policière ou militaire accrue ne produit pas mécaniquement un sentiment de sécurité, elle peut au contraire provoquer de la tension sociale et un sentiment de surveillance et de « ciblage » en raison de son lieu de résidence et non de crimes commis.
Dans une carte blanche publiée en 2021, Selma Benkhelifa, habitante d’Anderlecht et membre du Front de mères de Belgique, déclarait à ce sujet : « Quand mon fils sort, c’est des policiers dont j’ai peur, pas des voyous. Parce que les voyous ont intégré la police, avec l’aval des politiciens. »
Comme dit précédemment, au moment du Plan Canal, par exemple, les habitant·es du quartier de Molenbeek insistaient sur les notions de tension et de détérioration de leur qualité de vie occasionnée par la présence policière accrue. Un même sentiment d’insécurité fut généré par la brigade de proximité « UNEUS », active dans le bas de la commune de Saint-Gilles et dont les actes de violence à caractère raciste furent dénonces avec force par le Collectif des madrés [14].
Le témoignage de Fatiha Aziz, habitante du quartier de Peterbos qui était présente le 11 juin quand 900 policiers sont entrés dans son quartier, illustre cette instrumentalisation du sentiment d’insécurité à des fins de contrôle de certaines populations : « Des policiers s’engouffrent dans tous les bâtiments, tous les couloirs. Je n’arrête pas de demander ce qui se passe.
- Vous inquiétez pas, madame, me répètent-ils.
- Il y a presque mille policiers dans mon quartier et je ne vais pas m’inquiéter ?
_À la fin de l’opération, l’un d’eux finit par me dire :
- Madame, ne vous inquiétez pas, c’est juste pour faire peur aux criminels. Pour leur dire qu’on est là.
Cette phrase, je ne l’oublierai jamais. Parce que les criminels, ils n’étaient pas là. Les vendeurs de drogue n’étaient pas là quand ils ont fait cette descente. Ils ne sont pas là à cette heure-ci, à 8h30 du matin. Donc à qui ont-ils fait peur ? Aux habitants du Peterbos. Ils sont restés toute la journée. Ce jour-là, j’ai compris deux choses. La première, c’est que pour eux, c’est nous les criminels. Le deuxième message, c’était : on peut vous tomber dessus, on peut vous perquisitionner, vous contrôler, vous interdire d’inviter votre famille. On peut faire ce qu’on veut avec vous autres du Peterbos [15]. »
De plus, les dynamiques répressives ciblées dans les quartiers ont d’autres effets pervers et limites. Quand un point de deal est fortement ciblé par les forces de l’ordre, il est fréquent que celui-ci se déplace pour se relocaliser dans les quartiers alentour. Cela a par exemple été le cas lors de l’augmentation de la présence policière dans le quartier de la gare du Midi : de nombreux points de deal ont simplement été relocalisés dans des rues alentour [16].
Comme le souligne la Ligue des droits humains, on assiste en réalité à un processus de légitimation de la présence policière et des moyens policiers. Un glissement similaire s’est produit lors de l’acceptation des logiciels de reconnaissance faciale en Belgique : présentés comme des outils destinés à traquer des individus impliqués dans des crimes aussi marquants que la pédocriminalité, ces dispositifs ont en réalité ouvert la voie à la possibilité d’un contrôle renforcé de l’ensemble de la population [17].
Des expériences menées dans certaines villes françaises, comme Marseille, à travers des dispositifs similaires au Plan Grandes Villes, ont montré que les approches essentiellement répressives ne constituent pas une réponse durable à la criminalité liée au trafic de drogue. Le plan « Place Nette XXL », lancé en 2024 par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin dans les cités marseillaises et l’ensemble des Bouches-du-Rhône, avait mobilisé plus de 600 policiers et gendarmes pendant trois semaines. Présenté par Emmanuel Macron comme un dispositif visant à « détruire les réseaux et les trafiquants » et à faire partir « ceux qui rendent la vie impossible », ce plan a suscité de vives critiques dès son achèvement [18]. De nombreux observateurs ont souligné qu’il n’avait entraîné aucun changement durable, les trafiquants ayant rapidement repris leurs activités. Dans un communiqué, la CGT-Intérieur a dénoncé « l’échec de la lutte anti-drogue fondée sur des effets de communication ».
Les mêmes constats sont posés chez nous [19] et à l’échelle mondiale. Le Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Volker Türk, déclarait lors d’un récent discours sur les politiques mondiales en matière de drogues que « La soi-disant guerre contre la drogue a détruit un nombre incalculable de vies et a nui à des communautés entières. Ces politiques ne fonctionnent tout simplement pas et nous tournons le dos à certains des groupes les plus vulnérables de nos sociétés. [...] Les experts des Nations Unies dénoncent de nombreuses conséquences néfastes. Parmi elles, nous pouvons citer les incarcérations de masse, l’augmentation des crimes et des violences liés à la drogue, un nombre record de décès liés à la drogue, l’augmentation de la production illégale de drogues, la stigmatisation et la discrimination de communautés entières. » Il en appelle à une approche transformatrice de la politique en matière de drogues qui comprenne des soins médicaux volontaires, des mesures de réduction des risques, la dépénalisation, la réintégration sociale et une réglementation responsable pour prendre le contrôle des marchés des drogues illicites [20].
Bien qu’aucune liste exhaustive des facteurs socio-économiques menant un individu vers le trafic ou la délinquance ne puisse être établie, ces trajectoires résultent d’une succession de variables structurelles, parmi lesquelles la précarité économique, la ségrégation socio-spatiale, la stigmatisation territoriale ou encore l’absence de perspectives professionnelles et scolaires persistent. Selon un rapport de l’Université de Gand publié en 2025, les mesures politiques devraient s’attaquer aux causes sous-jacentes de la consommation problématique de drogue, telles que la pauvreté, le sans-abrisme et l’absence d’un statut de séjour. La consommation de drogue dans l’espace public entraîne généralement des mesures répressives visant à assurer la sécurité publique (par exemple des descentes de police, la fermeture des espaces, le « nettoyage »), après quoi les protagonistes se déplacent (temporairement) vers d’autres lieux. « Le problème ne doit cependant pas être abordé dans la perspective de le faire disparaître de l’espace public pour préserver l’ordre et la sécurité publique, mais plutôt dans la perspective d’aider les personnes à se réinsérer dans la société. Cette approche nécessite plus de temps et de moyens, mais elle portera ses fruits à long terme » [21].
Les politiques récentes menées par le gouvernement Arizona vont totalement à l’encontre de ces recommandations en prévoyant des coupes dans les budgets alloués à la santé, à l’éducation, au logement ou aux secteurs associatifs. Elles ont pour effet de fragiliser durablement les dispositifs qui permettent d’amortir les inégalités structurelles. Ce désengagement public contribue à renforcer la vulnérabilité socio-économique de la population belge, et particulièrement de cell·eux déjà exposé·es à des formes historiques de marginalisation, qu’il s’agisse des habitant·es des quartiers populaires, des personnes racisées, des jeunes en situation de décrochage scolaire ou des ménages précarisés.
Ces politiques d’austérité alimentent ainsi ce qu’on pourrait qualifier d’« insécurité de l’existence », c’est-à-dire l’exposition aux incertitudes socio-économiques pour un individu. Dans un tel contexte, l’engagement dans le trafic de drogue peut apparaître non comme un choix individuel « déviant », mais comme une stratégie de survie dans un environnement où les opportunités légales d’émancipation sont rares. Dès lors, présenter la délinquance comme un problème de sécurité à résoudre uniquement par des outils répressifs revient à occulter les dimensions structurelles qui participent à la production même de ces économies illégales.
Au vu des éléments analysés, il apparaît que le Plan Grandes Villes repose sur une logique essentiellement répressive qui ne s’attaque pas aux racines de la criminalité de rue en lien avec le trafic de drogue. En effet, ces structures ne sont pas fragiles ni spontanées : elles se construisent sur un ensemble de facteurs socio-économiques profondément enracinés comme la précarité, la marginalisation, l’absence de perspectives, la ségrégation spatiale… Les études citées précédemment montrent que tant que ces déterminants demeurent, les réseaux continueront de recruter des jeunes interchangeables, prêts à prendre des risques extrêmes faute d’alternatives. Quant aux interventions policières massives, elles n’annulent pas les logiques territoriales du trafic, elles sont simplement déplacées ou recomposées.
Le déploiement massif annoncé de la police et de l’armée dans certains quartiers traduit surtout la volonté de l’État d’afficher une posture d’autorité aux yeux de la population. Le fait d’implanter l’armée dans les rues des grandes villes belges montre en réalité l’incapacité de notre gouvernement à gérer des problématiques de société qui sont bien réelles.
[1] Compte rendu analytique de la Séance plénière de la Chambre des représentants de Belgique, 18 septembre 2025.
[2] J. Thomas, « Molenbeek : le “tout au sécuritaire” de Schepmans agace ses partenaires », La Libre, 8 décembre 2025.
[3] « Jan Jambon présente les trois axes de son plan pour “nettoyer” Molenbeek », RTBF, 28 décembre 2015.
[4] « Près de 95 000 adresses contrôlées dans les communes du Plan Canal », RTBF, 1er août 2018 ; « Molenbeek : la construction d’un territoire ennemi intérieur », Bruxelles en Mouvements n°298, janvier 2019.
[5] « Militaires en rue : l’Arizona bloque encore sur le déploiement d’une nonantaine de soldats à Bruxelles et Anvers », Le Soir, 17 décembre 2025.
[6] S. Legros, « Bleu et kaki, ça donne quoi ? » La chronique (Ligue des droits humains), décembre 2025.
[7] « 96 fusillades en 2025 : un niveau jamais atteint à Bruxelles (infographie) », Le Soir, 17 décembre 2025.
[8] A. Sente, « Derrière le deal et la violence, l’exploitation : “Les mafias utilisent ces jeunes comme des enfants-soldats” », Le Soir, 7 février 2025.
[9] « Hors Cadre – Guillaume Lys, au cœur de la justice pénale », BX1, 10 octobre 2025.
[10] « “Tout le monde met des primes sur tout le monde” : à Bruxelles, le quotidien des gamins-tireurs », L’Echo, 1er novembre 2025.
[11] https://safe.brussels/fr/strategie-regionale-de-lutte-contre-le-trafic-de-drogues
[12] Pour information, en Région de Bruxelles capitale, le seuil de pauvreté est estimé à 18 268 euros par an, soit 60 % du revenu médian de l’ensemble de la Région.
[13] « Méfiance et confiance dans la police : une analyse sociologique », Sciencespo.fr, 27 juin 2022.
[14] Lire l’interview de Latifa Elmcabeni par Sarah De Laet : « S’approprier les quartiers de façon politique », Bruxelles en Mouvements n°310, mars 2021.
[15] F. Aziz et J. Lemaire, « Peterbos, mon île isolée », La chronique (Ligue des droits humains), n°213, décembre 2025.
[16] B. Diallo, « Où sont passées les personnes vulnérables de la gare du Midi ? », La Libre, 29 août 2023.
[17] « Reconnaissance faciale : la Belgique doit interdire totalement cette technologie de surveillance », communiqué de presse de la Ligue des droits humains, 31 janvier 2025.
[18] « Opérations “Place nette” contre le trafic de drogue : des tensions avec les acteurs de terrain », in Le Monde, 26 mars 2024.
[19] Lire l’interview récente de l’ancien directeur de la prison d’Audenarde : « La guerre contre la drogue est responsable de la surpopulation carcérale » in Le Vif, 26 décembre 2025.
[20] Nations Unies, « Une approche efficace et humaine des politiques en matière de drogues », 4 avril 2025.
[21] Bawin, Frédérique, et al. Consommation de Crack Dans l’espace Public En Région de Bruxelles-Capitale. Instituut voor Sociaal Drugsonderzoek van Universiteit Gent & Observatory Safe.brussels, 2025.