Inter-Environnement Bruxelles
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Dépôt de tram sur la friche Sobieski : avis favorable pour un expédient

Ce lundi 15 décembre, la Ville de Bruxelles a donc rendu un avis favorable assorti de deux conditions peu contraignantes pour le projet de la STIB concernant la réalisation d’une « zone d’exploitation en plein air » pour 16 trams sur la friche Sobieski qui jouxte la place Saint Lambert à Laeken. Cet avis majoritaire l’est donc par abstention de la Direction régionale de l’Urbanisme et de Bruxelles Environnement (pour motif d’absence), Bruxelles Mobilité n’ayant pas émis de remarques.}} Les conditions sont formulées comme suit : « maximaliser la déminéralisation du terrain, en utilisant des matériaux perméables » et « compenser l’abattage des arbres, éventuellement ailleurs ».

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Pour rappel, le projet qui en était déjà à ses deuxièmes mouture et enquête publique, faisait l’objet de critiques, car il prévoyait l’abattage de 197 arbres, ne présentait pas les garanties nécessaires à la gestion des risques hydrologiques, se situait en zone verte et, qu’enfin, la plus-value d’un garage pour 16 trams par rapport à la création d’un « vrai dépôt » n’avait pas été démontrée par le demandeur. La commission de concertation s’était tenue le 25 novembre dernier, jour de grève des transports publics, et une dizaine de riverain·es avait pu se rendre à la séance de débat public. Il est à ce titre regrettable que l’avis ne notifie pas, comme cela avait été demandé en séance, le nombre de personnes inscrites et le nombre de personnes effectivement présentes à la réunion, puisque 123 réactions avait tout de même été récoltées lors de l’enquête publique.

Lors de la réunion de la commission de concertation, le demandeur a longuement exposé les alternatives au projet, retraçant les 15 dernières années de recherche de foncier disponible et de projets de dépôts de trams en Région bruxelloise. Expliquant qu’il est acquis depuis 2015 qu’il manquera de la place dans les dépôts actuels au milieu de l’année 2026, ce sont donc seize sites qui ont été envisagés (souvent dessinés et parfois négociés) puis abandonnés au profit d’une solution de petites zones de garage, appelées « quick-wins » disséminées en bout de ligne telles que sur les sites des terminus Eurocontrol et Esplanade. En effet, les développements des lignes de tram 8, 9 et 10, combinés à la commande de 90 véhicules passée en 2018 et dont la livraison s’accélère, induisent une saturation des dépôts existants. Ainsi, la STIB déclare devoir garer des trams en rue la nuit (avec frais de gardiennage à la clé) à partir du milieu de l’année 2026 si le permis de dépôt sur la friche Sobieski ne lui est pas accordé, à l’image de ce qu’elle fait déjà à la rue d’Enghien à Molenbeek.

C’est donc pour palier à une urgence (prévisible) que la STIB instruit ce projet de garage de 10 voies (pour 16 rames) sur une zone en friche depuis 1978. En effet, la zone à équiper de voies se situe en bordure de la voirie actuelle empruntée par le 7 et le 19. Une gare de tram vicinal et une boucle de retournement pour les manœuvres avaient été aménagées en même temps que le creusement d’un tunnel passant sous le Parc Royal de Laeken pour l’Expo 58. Entre 1978 et 1994, l’ensemble tunnel, gare et boucle a été laissé à l’abandon, avant que la STIB ne reprenne l’exploitation de la voie passant par le tunnel, laissant la boucle en friche (plus ou moins fermée) pour 30 années supplémentaires.

L’objet de la présente demande de permis d’urbanisme concerne l’ensemble de la parcelle, propriété de la STIB, soit 9437 m². En effet, elle englobe à la fois les zones de voies et des espaces imperméabilisés compris entre la promenade verte et la ligne du tram du 7 ainsi qu’une surface de pleine terre attenante de 4135 m². De ce fait, le demandeur ne se sent pas concerné par le jugement du tribunal francophone de première instance de Bruxelles condamnant la Région à suspendre toute urbanisation ou imperméabilisation de terrains non bâtis de plus de 0,5 ha, jusqu’à l’adoption du nouveau PRAS ou au plus tard jusqu’au 31 décembre 2026. C’est même avec une certaine indolence qu’il a détaillé, en réponse aux remarques, les zones du projet et leurs caractéristiques, prouvant par petits calculs que le seuil n’était ici pas dépassé. Ceci ne convainc guère, car en plus d’être boisée, la parcelle jouxte des zones naturelles à très grande valeur écologique servant très probablement de corridor écologique. Si l’étude d’incidences environnementales au chapitre de la faune expose qu’aucun animal n’a été observé sur la parcelle au cours des nombreuses (on ne sait combien) visites sur le site, ce fait (pour le moins curieux) mériterait à lui seul d’être étudié, ce que les riveran•es n’ont pas manqué de rappeler. Enfin, les compensations envisagées pour l’abattage des 197 arbres (la première version du projet tablait sur 225 sujets à abattre) ont été vaguement présentées et font l’objet d’une toute aussi vague condition de l’avis de la commission de concertation. Les arbres replantés seraient au nombre 22… à des endroits encore à définir.

Au chapitre de la GIEP (Gestion intégrée des eaux de pluies) et des stress hydriques, le demandeur n’a pu apporter de réponses satisfaisantes aux réclamant•es, manifestement plus expert·es que la commission lorsqu’il s’agit de caractériser la topographie des bassins versants et des stress hydriques auxquels les habitant·es de la Place Saint-Lambert sont régulièrement confrontés. Le demandeur précise ainsi que l’étude du sol (pour déterminer la présence ou l’absence de nappe affleurante sous la parcelle) est encore en cours au moment de passer devant la commission puisqu’elle doit se dérouler sur une année complète, hiver compris. De ce fait, aucune conclusion ne peut être tirée quant à savoir si la nappe devrait ou non être rabattue par un éventuel pompage ou ouvrage redimensionné. Ne s’embarrassant pas non plus du ruissellement en amont et en aval de sa parcelle, le demandeur déclara en guise de conclusion qu’il n’a « pas pour ambition de résoudre les problèmes, mais qu’il va faire au mieux pour ne pas les aggraver ».

Enfin, concernant les alternatives, le demandeur a été interrogé sur l’opportunité de construire des voies de remisage plutôt qu’un dépôt (plus vaste), couvert et permettant d’accueillir des ateliers de maintenance et de réparation. En effet, pour gérer le stock de 60 à 80 trams en cours de livraison, il a établi que la surface nécessaire à la création d’un tel dépôt serait de 4 ou 5 hectares, estimant au passage le coût à 1 million d’euros par place créé contre 300 000 à 400 000 d’euros pour une place de remisage en extérieur comme celles prévues sur la friche Sobieski. À suivre ce raisonnement, il apparaît en effet que les places de Sobieski ne suffiront pas à couvrir ses besoins et qu’un autre dépôt dans la même zone serait nécessaire. À supposer que Sobieski se fasse, il resterait en effet 45 trams à caser dans un futur proche à l’échelle de la Région (les livraisons s’échelonnant jusqu’en 2028). Le complément à la note explicative joint au dossier de la deuxième enquête publique détaille donc les huit sites qui avaient été envisagés sur le plateau du Heysel qui ont ceci en commun qu’ils ne s’accordaient pas avec les projets de la Ville de Bruxelles sur le plateau. La commission de concertation du 25 novembre a donc été le théâtre d’un ultime marchandage à ce sujet : le demandeur poussant son argumentaire jusqu’à hypothéquer la mise en œuvre du tram 15 et regretter de ne pas avoir obtenu de garanties suffisantes sur ces questions avant de livrer le tram 10 à la Ville de Bruxelles. S’il l’on ne peut contester la nécessiter d’héberger les trams dans le Nord-Ouest de Bruxelles (pour diminuer les couts d’exploitation en répartissant intelligemment les infrastructures de maintenance sur le territoire de la Région), la STIB peine à démontrer en quoi son projet répond efficacement aux besoins, tout en rationnalisant l’usage des sols et des deniers publics. Car, en définitive, si le projet sur la friche Sobieski est décrit par le demandeur comme un « quick-wins », en français, il correspond à la définition d’un moyen expédient : une ressource momentanée qui ne solutionne pas le problème essentiel. Il ne saurait être fait usage des sols vivants avec si peu de cas quand des alternatives plus pérennes et moins impactantes existent par ailleurs.