Inter-Environnement Bruxelles
© IEB - 2021

De l’îlot Shell au Marais Biestebroeck

À deux pas de la rue Wayez, les passants longent un grand terrain vague surplombé par la silhouette fantomatique des anciennes Brasseries Atlas. Ce lieu, connu comme l’« îlot Shell » pour avoir accueilli pendant plusieurs décennies des cuves à pétrole, a été rebaptisé « Marais Biestebroeck » en 2024. En effet, une zone humide y a ressurgi depuis une vingtaine d’années dans l’ancien lit du Broekbeek. Elle risque d’être ensevelie à nouveau par un développement immobilier qui associe densification et gentrification.

© Anah Merlet - 2025

La résurgence du Marais Biestebroeck est encore confidentielle. Récemment, une alliance entre des défenseur·euses du droit à la ville et des défenseur·euses des sols vivants a rendu visible l’importance du biotope constitué par cette friche marécageuse d’un hectare et demi.

Retour à la plaine alluviale de la Senne

Biestebroeck (étymologiquement  : le Marais de la Jonchaie) est un lieu-dit à Anderlecht. Le Broekbeek, un ruisseau qui naît à Dilbeek, se perdait jadis au sud-ouest de Bruxelles dans la vaste plaine alluviale et marécageuse de la Senne que sillonnaient plusieurs bras de la rivière. Les marais ont été transformés au cours des siècles en pâtures régulièrement inondées. Les eaux offraient l’énergie nécessaire aux moulins à grain et à huile, à carder la laine et à broyer les écorces pour la tannerie.

La construction du canal de Charleroi (ouvert à la navigation en 1832), puis du chemin de fer (ligne vers Mons en 1841), favorise l’apparition des premières industries gourmandes en eau (teintureries, imprimeries, fabrique de cotonnades), prélude à l’urbanisation des rives du canal. La vallée du Broekbeek, alors à ciel ouvert, accueille plusieurs brasseries. La brasserie à vapeur Saint-Guidon est érigée en 1913 ; elle deviendra ensuite la brasserie Atlas [1]. L’industrie se développe d’abord en rive gauche, à l’ouest, tandis que le paysage rural de la rive droite, à l’est, se transformera plus tardivement avec la construction du Ring qui attire une zone d’industrie urbaine dans les années 1970 [2].

Dès 1878, sur le site actuel du Marais Biestebroeck, à proximité immédiate du carrefour entre la chaussée de Mons et le canal, un industriel et bourgmestre d’Anderlecht, Fernand Demets, commence à raffiner du pétrole et à fabriquer des huiles industrielles. En 1930, il revend la parcelle à la Royal Dutch Shell, laquelle stocke et vend des hydrocarbures sur le site jusqu’en 1994, date de la cessation des activités.

Actuellement, le Broekbeek est en grande partie devenu un collecteur d’eaux usées. Non loin du Ring et de la cité jardin du Bon Air, ses eaux claires sont partiellement déviées vers le Neerpedebeek. Les traces du passé industriel s’effacent progressivement tandis que les projections immobilières se multiplient. Pourtant, dernièrement l’histoire sociale et naturelle de ce territoire semble resurgir.

Le plan Canal  : un débarquement de promoteurs

En 1998, un promoteur tente un premier projet immobilier sur l’îlot Shell et excave 40 000 m³ de terres polluées, créant une dépression. Ces travaux d’assainissement achevés, le site traverse une longue période d’abandon et le trou se remplit progressivement d’eau. Après une nouvelle tentative de développement, en 2011, le site est revendu à un consortium d’entreprises parmi lesquelles Les Rives, propriété de l’architecte Philippe De Bloos [3] qui annonce une transformation radicale du bassin Biestebroeck en marina bordée de logements de luxe [4]

Avec le boom démographique, le Plan régional d’affectation des sols (PRAS) facilite la création massive de logements dans certaines zones d’industrie urbaine (ZIU) requalifiées en zones d’entreprises en milieu urbain (ZEMU). En 2013, la Région fait de Biestebroeck un site pilote du Plan Canal [5]  : 313 hectares sont ouverts à la spéculation dans la vallée de la Senne [6]. Dans la foulée, la commune d’Anderlecht va adopter un Plan particulier d’affectation des sols (PPAS) qui épouse les intérêts des différents promoteurs. Le PPAS prévoit la création de 3 800 logements. L’activité portuaire est réduite à 1 %, pour laisser la place aux nombreux projets immobiliers  : City Dox (plus de 1 000 logements en cours) et une tour de 82 m de haut, Key West (524 logements annoncés).

Sur l’îlot Shell, situé en rive gauche, le promoteur Boghossian annonce The Dock  : une marina pour 45 yachts entourés de 302 logements, un hôtel, des commerces, des bureaux et un parking souterrain. Suite au recours en justice d’Inter-Environnement Bruxelles, le permis d’environnement est annulé. Lassé par ces obstacles et résistances, le propriétaire revend le terrain au promoteur Vervoordt Real Estate. Ce dernier propose une nouvelle version, certes sans marina, mais tout aussi inadaptée aux besoins sociaux du quartier et destructrice de la biodiversité en place. En effet, la rive gauche du bassin de Biestebroeck est une zone densément peuplée. Wayez et Biestebroeck sont déjà trois à cinq fois plus denses que la moyenne des quartiers de la Région  : de 18 000 à 34 000 habitant·es/km² (alors que la moyenne est de 7 440 habitant·es/km² pour la Région). La densité existante, cumulée à la croissance de la densité élevée prévue par les nombreux projets autorisés par le PPAS Biestebroeck risque d’étouffer peu à peu ce territoire populaire, sans pour autant répondre aux besoins en logements abordables et équipements des habitant·es.

La résurgence d’un marais

Tandis que le promoteur bétonne son dossier, des amoureux de la nature explorent l’ancien îlot Shell et identifient la faune et la flore qu’ils recensent sur le site observations.be [7]. Au moment où The Dock est mis à l’enquête publique en mai 2024, avec ses 324 logements privés qui imperméabilisent la parcelle à 75 %, le polygone du Marais Biestebroeck recense une centaine d’espèces, notamment 30 espèces d’oiseaux et 4 espèces de libellules. Le site ne préoccupe pas seulement les naturalistes : plusieurs associations actives dans le quartier craignent la gentrification. Habitant·es, associations, chercheur·euses et militant·es, défenseur·euses du droit à la ville et des sols vivants, créent l’Alliance du Marais Biestebroeck [8]. L’Alliance est nourrie par le savoir des riverain·es, qui ancre la mobilisation dans le quotidien du quartier [9], mais aussi par l’écologie pirate de Fatima Ouassak et du Front de mères, par les trois écologies (scientifique, socio-politique et psycho-esthétique) de Félix Guattari et par la lutte de Bruxelles Panthères contre le racisme, notamment environnemental [10].

Le marais, où de nombreux tritons ont été observés en phase printanière de reproduction, devient le point de départ de cette alliance sociale et environnementale qui commence à prendre soin des divers biotopes qui ont resurgi sur le site  : un plan d’eau, qui accueille des algues, des macro-invertébrés et des roselières ; des zones de prairies humides peuplées notamment de joncs ; plusieurs zones de boisement jeune (marsaults, saules blancs, peupliers, trembles, bouleaux) où certains jeunes arbres (frêne, chêne) annoncent une phase ultérieure du biotope ; quelques zones sèches de pierrailles avec leur flore saxatile (orpin, lichens) prises d’assaut par des ronciers.

Les observations ornithologiques sont nombreuses  : les fauvettes babillardes ou grisettes et même la rare bouscarle de Cetti s’y sont posées au cours de leur migration printanière. Le voisinage d’anciennes infrastructures industrielles offre un abri aux chauves-souris. Les talus du chemin de fer (ligne 28) et la proximité du corridor écologique qu’est le canal font du site une intéressante zone de relais pour la faune. La biodiversité qui s’est complexifiée en moins de trente ans démontre l’intérêt d’un chapelet de zones non-artificialisées et peu fréquentées. Elles jouent le rôle de stations de repos et de séjour pour la faune.

Les multiples composantes de l’Alliance du Marais Biestebroeck opposent une vision sociale et écologique de la zone humide au narratif du promoteur, qui présente ses quinze unités bâties comme une « machine écologique exemplaire » alors qu’il prévoit d’imperméabiliser les trois quarts de la parcelle et de détruire le milieu marécageux existant pour le remplacer par un « petit boisement forestier ». Dick Vervoordt, le fils du promoteur, nie l’existence du marais  : « Le marais de Biestebroeck est un mythe inventé de toutes pièces » [11].

Le marais existe, le marais résiste

En mai 2024, malgré la mobilisation et les nombreuses critiques adressées, la commission de concertation rend un avis favorable, moyennant 58 modifications qui comprennent notamment  : l’articulation du bâti aux espaces extérieurs, un équipement collectif sur 10 % de la superficie et la sauvegarde de la perspective visuelle sur les Brasseries Atlas, bâtiment classé. Une nouvelle demande du promoteur devrait repasser à l’enquête publique.

L’Alliance met à profit ce sursis pour faire exister le marais [12]. Des crade parties s’organisent régulièrement pour prendre soin du site, organiser des moments de rencontre et permettre de visibiliser les enjeux. Des balades guidées, des laboratoires de fiction et des panneaux pédagogiques présentent l’histoire et la biodiversité du site, et imaginent les avenirs possibles, à condition de se démarquer de la prédation spéculative. Les facultés d’architecture visitent le site avec leurs étudiant·es [13]. En septembre 2024, un jumelage est organisé avec le Marais Wiels, concrétisant la perspective d’une alliance entre zones humides urbaines résurgentes à l’échelle européenne. [14] En janvier 2025, une journée de rencontre et une conférence de presse sont organisées [15], amenant le promoteur à prendre la mesure de la résistance qui sourd dans le quartier.

À l’aube du vendredi 24 janvier 2025, le quartier se réveille au son d’un tractopelle de 90 kw qui rase en quelques heures plus de 2 000 m² sur les 13 000 m² du site [16]. Le promoteur-propriétaire n’a pas de permis d’urbanisme et n’a pas demandé de permis d’environnement. Alertée par l’un de ses membres, l’Alliance appelle à s’opposer à cette opération de destruction ; un petit rassemblement bloque l’entrée du site et la machine est sabotée nuitamment, ce qui retarde les travaux et permet aux inspecteurs dépêchés plusieurs jours après par la commune d’Anderlecht et Bruxelles Environnement d’interrompre le chantier [17].

Les travaux de défrichage et de terrassement ont occasionné un préjudice difficilement réparable et ont entraîné la destruction d’espèces et d’habitats protégés par l’ordonnance de 2012 relative à la conservation de la nature. Plusieurs arbres hautes-tiges ont été abattus. Les travaux ont entraîné la destruction d’une cabane d’une personne sans chez-soi construite sur le site, et ce sans solution de relogement, au mépris de la trêve hivernale et du droit au logement.

Loin de se décourager, l’Alliance contre-attaque et poursuit son engagement. Au printemps 2025, des goals sont installés sur la partie du site qui avait été asphaltée par le promoteur pour en faire un parking. Les enfants du quartier s’emparent immédiatement de ce terrain de foot improvisé dans un quartier qui manque d’équipements sportifs.

Au même moment, l’asbl Bruxelles Nature introduit pour l’Alliance une demande de classement du Marais Biestebroeck, élaborée grâce à une mise en commun d’énergies, de compétences et d’attentions. La Commission royale des monuments et sites (CRMS) rend un avis défavorable le 28 mai 2025 mais reconnaît « les qualités paysagères, esthétiques, écologiques et sociales notables [du site]. Constituant un îlot de nature au cœur d’un tissu urbain dense, il s’inscrit en effet dans le maillage écologique régional en lien avec le canal, d’autres zones humides, et accueille une biodiversité variée, notamment une roselière. Sur le plan paysager, un dialogue s’est établi entre la végétation spontanée et le patrimoine industriel, notamment avec la tour emblématique des anciennes brasseries Atlas. Le site est également un espace apprécié des riverains, revêtant ainsi une dimension sociale et récréative. » [18] La CRMS préconise de faire appel à l’article 66 de l’ordonnance nature de la Région de Bruxelles Capitale, qui permettrait de préserver des sites en tant que maillons d’un réseau écologique bruxellois.

À l’heure d’écrire ces lignes, Beliris invite à découvrir l’avenir radieux du « nouveau Biestebroeck » qui fait table rase de la fertilité protéiforme de l’existant. Ce futur-là ne s’adresse pas à celles et ceux déjà là – humain·es et non humain·es – plus ou moins fragiles, qui y trouvent solidarité et refuge.

Une ruine post-industrielle, située dans une plaine alluviale marécageuse, a généré une combinaison inattendue de conditions singulières, par l’écoute attentive entre des personnes et des collectifs qui partagent ce qui les fait vivre et ce qui les menace. Au fond, le Marais a commencé à être sauvé quand la vision de l’Alliance est devenue non seulement plus désirable mais aussi plus consistante [19] que les projections des propriétaires-promoteurs qui se succèdent.

L’Alliance est déterminée à sauver ce marais qui s’est constitué et qui l’a fait naître, contre les appétits des intérêts immobiliers, pour maintenir un lieu de vie dans un quartier populaire, comme base sociale et maillon d’un couloir écologique du bassin versant de la Senne.


[1G. Vanderhulst, « Les anciennes brasseries Atlas dans le quartier de Cureghem à Anderlecht », bruxellesfabriques.be.

[2M. Sonck, « J’y suis, j’y reste », Bruxelles en mouvements, n° 263, août 2013.

[3J. Lienaert, « Gentrification et dynamiques de survie du marais Biestebroeck », Dérivations, n° 10, septembre 2025.

[4G. Breës, « Une croisette à Anderlecht », Bruxelles en mouvements, n° 263, août 2013.

[5C. Scohier, « Les coups partis du bassin de Biestebroeck », Bruxelles en mouvements, n° 296, octobre 2018.

[6C. Scohier, « Biestebroeck, entre port urbain et marina », 25 septembre 2024, www.ieb.be.

[8L’Alliance du Marais Biestebroeck rassemble, outre les habitant·es et des des chercheur·euses de la KUL, de l’ULB et de l’UMons, notamment  : le Centre de Rénovation Urbaine, Inter-Environnement Bruxelles, le Tuiniers Forum des Jardiniers FJ, Natagora Bruxelles, le Front de Mères, Bruxelles Panthères, 1070 contre la gentrification, le CCN Vogelzang CBN, les États Généraux de l’Eau à Bruxelles, Marais Wiels Moeras, POWER4trees, Pro-les-Terres.

[9J. Lienaert, op. cit.

[10A. Wei, « À Biestebroeck (Cureghem), le marais existe, le marais résiste », Bruxelles Laïque Échos, n° 128, Printemps 2025.

[11E. Vanbrussel « Natuuractivisten hekelen graafwerken Biestebroekmoeras », bruzz.be, 24 janvier 2025 et L. Deweer, « Strijd om het moeras in Kuregem : ‘De eigenaar heeft alles verwoest’ », www.demorgen.be, 22 février 2025.

[12M. Bastin, A. Wei et C. Scohier, « Des marais en lutte en Europe », Bruxelles en Mouvements, n° 331, septembre 2024.

[13ULB – Studio 2e bachelor d’architecture (2024-2025), KUL – Studio d’urbanisme KULeuven (2024-2025), Université de Milan – Master en architecture (2024-2025), TU Darmstadt – Master en architecture (2025-2026), Université de de Maastricht – Studio d’architecture (2025-2026).

[14V. Cirillo et A. Wei, « Donner consistance aux résurgences urbaines », Revue française des méthodes visuelles, n° 8, 2025.

[18Avis de la CRMS du 28/05/2025 [en ligne].

[19V. Cirillo et A. Wei, op. cit.