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Brique par brique lutte par lutte bref aperçu des luttes pour le droit au logement en Europe

Publié le mardi 17 décembre 2019, par Eva Betavatzi
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Parce que le logement est un droit fondamental pour tou.te.s avec ou sans papiers, parce-que le territoire ne peut appartenir ni aux banques, ni aux acteurs de la finance, ni même à Airbnb, mais seulement aux personnes qui l’habitent, parce-que les états et institutions européennes nous mettent des bâtons dans les roues, il nous faut résister !

Brique par brique lutte par lutte bref aperçu des luttes pour le droit au logement en Europe ·

Illustration : Maaike Beuten

En Europe, occupant·e·s, locataires, et petit·e·s propriétaires surrendetté·e·s défendent leur droit au logement au travers d’occupations, de mobilisations, de campagnes et d’actions collectives contre les grands défenseurs de la propriété privée. En effet, les logiques économiques néolibérales impactent gravement la situation du logement. La Coalition européenne d’action pour le droit au logement et à la ville [1], a récemment réalisé une étude [2] sur ce phénomène afin de faire connaître les causes systémiques qui se cachent derrière les violences qui touchent de plus en plus de personnes sur le territoire européen. Les acteurs de la finance, fonds d’investissement, banques et autres institutions transnationales, mais aussi les acteurs publics qui, pour la plupart, offrent le cadre législatif nécessaire à leurs alliés, participent à la réduction du territoire habité au profit du territoire-marchandise.

C’est ainsi que des collectifs comme la PAH (personnes affectées par l’hypothèque) en Espagne, le DAL en France, Habita au Portugal, Stop evictions à Berlin, et bien d’autres en Croatie, République Tchèque, Pologne, Serbie, Royaume-Uni, Suède, etc. s’organisent pour mener des actions ponctuelles ou constantes pour lutter pour leur droit au logement.

Espagne : la PAH contre les bulles de crédit menant à des expulsions

Une des luttes pour le droit au logement qui a le plus marqué cette décennie de crise est celle du collectif la PAH en Espagne. Après des années de bulle immobilière sans précédent dans l’histoire européenne contemporaine [3], l’Espagne a dû faire face à une crise du crédit hypothécaire, et à la crise du logement qui en a découlé. Les banques ont octroyé des crédits à outrance à des ménages qui n’auraient pas pu les rembourser [4], et cela pour en tirer de juteux profits, non pas uniquement via les intérêts touchés, mais surtout via le processus de titrisation qui permet de les regrouper pour les revendre ensuite sur le marché secondaire des dettes privées [5]. Une partie trop importante de l’économie espagnole a tourné autour de cette bulle du logement. Depuis le développement d’usines de fabrication de matériaux de construction jusqu’à l’apparition d’une multitude d’agences immobilières, le travail de millions de personnes a reposé sur une activité créée de toute pièce par le système bancaire [6]. L’accès au logement se faisait principalement par le crédit, car la location coûtait souvent bien plus cher [7]. Quand la bulle a éclaté, les banques n’octroyaient plus de crédits, les secteurs de la construction et de l’immobilier ont ralenti au même rythme que le chômage augmentait, et les prêts non performants [8] se sont multipliés.

Les banques et l’État ont fonctionné de pair pour culpabiliser les débiteurs insolvables et leur faire porter la responsabilité de leur crédit. Des milliers de ménages ont été expulsés par la police, qui au côté des banquiers, n’hésitaient pas à user et abuser de leur force. De victimes en victimes, les débiteurs se sont organisé·e·s pour contrer ces expulsions. D’abord là où elles avaient lieu, c’est-à-dire devant le logement même : 30, 40, 50 personnes venaient se mobiliser en soutien aux victimes, des femmes et hommes seul·e·s avec ou sans enfants, des personnes âgées, des familles monoparentales, et bien d’autres. Ensuite, les mêmes personnes se retrouvaient dans les banques pour forcer les négociations entre débiteurs et créanciers et éviter ainsi les expulsions. Un banquier face à 30 personnes mobilisées, cela a constitué dans bien des cas un renversement du rapport de force. Ainsi plusieurs expulsions ont pu être annulées.

Mais le combat de la PAH ne s’est pas arrêté là. En Espagne, une loi qui date de l’époque franquiste a permis aux banques de pouvoir exiger le remboursement d’une créance hypothécaire même après confiscation du logement. Ce cas législatif est très particulier à l’État espagnol et ne se retrouve dans aucun autre pays européen. C’est ainsi que même si les banques refusaient d’annuler l’ordre d’expulsion, les victimes devaient encore faire face à leurs dettes. La PAH a ainsi permis aux personnes débitrices de se former à la négociation. La manière de faire impliquait une transmission de savoir horizontale et complètement autogestionnaire. En effet, les victimes – désormais militantes – se retrouvaient dans des discussions collectives et ouvertes pour partager leurs savoirs et leurs connaissances. Chacun·e apprenait à se munir d’outils nécessaires pour contrer le monde de la finance et les banques octroyant des crédits abusifs et reprendre un pouvoir de négociation et de contestation qui leur avait été pris.

Des luttes à différents niveaux, juridiques, législatifs, interpellations politiques à l’échelle régionale, nationale et européenne, ont également été menées et ont parfois abouti. Des occupations pour reloger les victimes d’expulsion ont également été organisées. Le combat continue !

Quand aurons-nous de tels lieux, à Bruxelles, pour s’outiller collectivement face aux banques ? La dette des ménages belges ne cesse d’augmenter et Mario Draghi, l’ancien président de la Banque centrale européenne, mettait en garde la Belgique pour le nombre élevé de crédits hypothécaires octroyés, pas plus tard qu’en septembre dernier [9].

Grèce : la défense des squats à Exarcheia

Les squats en tant que lieux d’occupation sont des projets collectifs basés sur la solidarité et l’entraide, dont un des nombreux objectifs est l’intégration des personnes marginalisées.

Dans un contexte aussi dur que celui de la Grèce, où on assiste à un renforcement de la répression d’État, à des discriminations, à la marginalisation et la criminalisation des migrant·e·s, réfugié·e·s et militant·e·s, le squat est un lieu d’intégration, de résistance mais aussi de survie. Son existence permet la création de lieux d’accueil, de rencontres, d’apprentissage collectif, d’entraide et d’accès aux soins de santé, avec un impact plus large sur le quartier via la création d’espaces réellement publics (parc et place occupé·e·s par tou·te·s) et semi-publics (bars, lieux culturels, cantines populaires, etc.) gérés collectivement. Les squats en Grèce, et en particulier à Exarcheia (Athènes), sont aujourd’hui fortement réprimés, pour des motifs aussi dangereux que la propagande raciste du gouvernement de droite qui veut imposer et médiatiser son autorité en s’en prenant aux plus faibles.

Le squat Notara 26 a été attaqué par la police grecque sous l’ordre du nouveau gouvernement de droite de Kyriakos Mitsotakis en août dernier. Notara 26 est le premier squat de réfugiés depuis la crise de 2008 à avoir ouvert à Athènes en septembre 2015. Il a été un lieu d’accueil pour des milliers de personnes et un modèle qui a inspiré plus de 20 lieux similaires dans la capitale grecque. Le gouvernement, qui ne cache pas ses objectifs racistes, a déclaré la guerre à tous ces lieux d’accueil avec pour projet de déplacer les réfugié·e·s et migrant·e·s dans des centres fermés. On connaît pourtant la situation dramatique de ces centres. À Moria (Lesvos), 12 000 personnes, femmes, hommes et enfants, sont littéralement enfermés dans un lieu qui pouvait en accueillir seulement 3 000. Et si le gouvernement crie haut et fort que sa cible sont les réfugié·e·s, migrant·e·s et militant·e·s, il tait un de ses objectifs cachés : une gentrification renforcée d’Exarcheia. Elle est déjà en cours grâce à Airbnb dont l’activité a provoqué une hausse importante des loyers et a attiré l’attention des investisseurs privés.

La répression violente des squats illustre la violence d’un État envers une partie de la population qui n’a de droit que grâce à l’occupation. Les occupants contre-attaquent en réoccupant à la première occasion et tentent de résister autant que possible aux attaques de la police. La solidarité internationale est indispensable pour renforcer la lutte et de nombreux messages de solidarité ont ainsi été envoyés des quatre coins de la planète.

À Bruxelles, la répression de l’État fait moins parler d’elle dans la presse et pourtant la violence est la même. Les sans-papiers sont constamment victimes d’expulsions, parfois violentes, alors qu’au travers de leurs occupations, ce qu’ils et elles réclament n’est rien d’autre que la possibilité de disposer d’un espace à habiter.

République Tchèque : luttes contre la discrimination et les fonds vautours

La République Tchèque, tout comme la plupart des pays d’Europe centrale et de l’Est, subit aujourd’hui les conséquences de la privatisation du logement public qui a eu lieu à partir des années 90. Le logement public n’existe plus ou presque plus et les propriétaires privés, de plus en plus grands, ne se préoccupent absolument pas de la salubrité des bâtiments qu’ils louent, ni du droit au logement de tou·te·s. Non contraints par l’État, les propriétaires utilisent des critères racistes et discriminants qui peuvent avoir des conséquences désastreuses sur une grande partie de la population, et en particulier les communautés roms, qui sont constamment exclues du marché locatif. C’est dans ce contexte dramatique que Blackstone, fonds vautour [10] étasunien qui investit dans l’immobilier à l’échelle internationale, dont on connait les ravages aux États-Unis, en Espagne et dans bien d’autres pays, est venu investir à Ostrava, achetant en une fois 40 000 unités de logements.

Les militant·e·s tchèque de Wake Up Houses se sont mobilisées contre Blackstone au travers de campagnes de dénonciation contre ses politiques, ses pratiques et son rôle dans le processus de financiarisation du logement, mais aussi en faisant un travail d’information important sur les besoins et les droits des locataires. Les bureaux de la compagnie ont également été occupés afin d’exiger une discussion avec les principaux responsables pour stopper la hausse des prix des logements et la discrimination raciale.

Mais les acteurs transnationaux de la finance nécessitent sans aucun doute une contre-attaque collective et c’est pourquoi de nombreuses organisations militantes se retrouvent dans différents pays pour faire campagne ensemble. Pour ne citer qu’un exemple, en Mars 2018, des groupes militants de Pologne, Hongrie, République Tchèque et Roumanie, se sont retrouvés à Bucarest et ont créé le Block for Housing (Bloc pour le Logement) afin de se renforcer mutuellement aussi bien politiquement que théoriquement. Pour l’instant, leurs actions restent locales mais sont soutenues par différents groupes dans différents pays. D’autres groupes plus larges sont en train de se former contre les fonds spéculatifs qui envahissent les territoires et investissent dans le logement.

L’insuffisance de logements publics, mais surtout sociaux, représente un danger réel. Les acteurs privés ne se soucient ni de la qualité des logements qu’ils louent, ni de leur accessibilité, ni des processus d’exclusions et de ségrégation qui en découlent. À quand une contre-attaque collective à Bruxelles ?

Berlin : la résistance contre la hausse des loyers

Si vous vous intéressez un peu aux luttes pour le droit au logement, il n’est pas impossible que vous ayez entendu parler de la plus grande victoire en Europe contre la gentrification : le gel des loyers à Berlin. Ce sont plus de 1,6 millions de logements qui sont concernés par cette mesure prise pour contrer une hausse fulgurante et continue des loyers depuis 10 ans. Le gel des loyers entrera en vigueur à partir de janvier 2020 et pour cinq ans. À l’annonce de cette mesure, les actions en bourse de la Deutsche Wohnen, plus grand propriétaire de logements de la capitale ont chuté de 5 % en l’espace d’une demi-journée. Sur les réseaux sociaux on lisait des phrases telles que « @Deutsche Wohnen – how low can you go ? » (@Deutsche Wohnen, jusqu’où tomberas-tu ?) et une ambiance d’euphorie généralisée s’était installée dans les milieux militants berlinois.

Cette mesure est le résultat de mobilisations massives qui ont eu lieu en avril 2019. Pas moins de 25 000 personnes s’étaient rassemblées dans la rue pour contester cette gentrification féroce, un chiffre impressionnant pour une mobilisation pour le droit au logement. Les syndicats des locataires berlinois sont très puissants également puisqu’ils ne comptent pas moins de 150 000 membres pour certains. Cette énergie est nécessaire pour contrer les acteurs financiers qui accaparent par milliers des parcs de logement et contribuent ainsi à la hausse des loyers et la gentrification de la ville. « Exproprier les expropriateurs » est une des revendications des mouvements de lutte, pour dénoncer ces fonds [11]. Berlin est aussi une ville qui a connu et qui connait encore des lieux d’occupation autogérés. Cette tradition d’occupation a sans doute été déterminante pour permettre la formulation d’une autre revendication : « Socialisons le logement maintenant » ! « Socialiser le logement » veut dire que ce sont les occupant·e·s qui déterminent la gestion de leur lieu de vie et non pas les grands propriétaires privés ou publics.

À quand un gel des loyers bruxellois ? Et si on revendiquait nous aussi une socialisation du logement ? Différents mouvements de luttes s’organisent déjà pour une journée de mobilisations à travers l’Europe le 28 mars prochain, on espère que cela vous donnera de belles idées.


Eva Betavatzi

Notes

[1European action coalition (EAC) for the right to Housing and the City. Plus d’une trentaine de groupes d’action, actifs dans les luttes pour le droit au logement et à la ville, se sont réunis il y a plus de 5 ans pour former cette Coalition, espace de convergence, de partage de connaissance et de solidarité.

[2Housing financialization – Trends, actors and processes, European Action Coalition for the Right to Housing and to the City, 2019 [sur https://www.rosalux.eu].

[3En Espagne, entre 1997 et 2007, il a été permis de construire annuellement « plus de logement qu’en Allemagne, en France, en Italie et au Royaume-Uni réunis ».

[4Elles ont ignoré les règles de contrôle de solvabilité des débiteurs, et nombre de contrats n’étaient pas conformes puisque des clauses dites abusives y figuraient.

[5Les dettes, une fois créées, sont revendues et rachetées sur le marché secondaire (sorte de marché aux puces de la dette) souvent sous forme de paquets qui en regroupent plusieurs.

[6Voir à ce sujet le documentaire Bricks de Quentin Ravelli.

[7Dans une certaine mesure, on peut dire que pour beaucoup de gens, cela peut être aussi le cas à Bruxelles. On pense par exemple aux familles nombreuses qui ne trouvent pas à la location d’espace de vie adapté.

[8Prêts non performants, non-performing loans en anglais, sont des prêts que les débiteurs n’arrivent plus à rembourser aux banques et autres institutions de crédits qui en retour prennent des mesures contre les débiteurs : ventes aux enchères et expulsions.

[9Mario Draghi cible la Belgique en matière de crédit hypothécaire, L’Écho (www.lecho.be).

[10Fonds d’investissement qui achètent des titres financiers dont les prix sont particulièrement bas du fait des difficultés que rencontrent les États ou les entreprises qui les ont émis. Les fonds vautours réclament ensuite le paiement intégral de la dette qu’ils viennent d’acquérir en usant de tous les moyens juridiques et d’intimidation à leur disposition.

[11Pour en savoir plus sur une de ces luttes voir article Victoire à Berlin des habitants de la Karl- Marx-Allee contre les géants de l’immobilier, Mats Lucia Bayer, CADTM (http://www.cadtm.org).


Bem 303 - Novembre-décembre 2019

Dernier ajout : 26 septembre.