À Roubaix, plusieurs quartiers de logements sociaux subissent ou pourraient subir d’importantes démolitions à la faveur de programmes de « renouvellement urbain » peu ou pas concertés avec les habitant·es. Ironie de l’histoire, l’un des quartiers concernés, Alma-Gare, constitue l’un des principaux témoignages de l’urbanisme participatif des années 1970. L’intention de la nouvelle mairie de « garantir la participation citoyenne à chaque étape » enrayera-t-elle cet urbanisme du bulldozer ?
« D’ici 2032, vous verrez naître des espaces où il fait bon grandir, se retrouver, travailler et s’amuser ». Qui ne voudrait pas vivre dans un tel quartier ? Pour profiter des bienfaits de la « rénovation urbaine », les habitant·es de l’Alma-Gare devront cependant subir la démolition de plus d’un tiers de leur quartier [1]. Démolition, vous avez dit ? L’ancienne mairie, elle, préférait parler d’un « choc paysager » censé opérer un « retournement d’image », agrémentant le tout d’un argumentaire écologique aveugle au bilan carbone des démolitions.
Née en 2014 lors de son inscription dans le Nouveau Programme National de Renouvellement Urbain, l’opération est dotée d’un budget de 140 millions d’euros et fait l’objet d’une convention entre la Métropole de Lille, la ville de Roubaix et l’ANRU (Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine). L’établissement de cette convention ainsi que la mise en œuvre des procédures réglementaires – concertation comprise – s’étalent entre décembre 2020 et 2022, une période marquée par la pandémie et les confinements successifs. Ce n’est qu’au milieu de ce premier parcours réglementaire que les habitant·es commencent à percevoir les changements induits par le « renouvellement » de leur quartier.
« On a vu des familles partir, des maisons se murer… on a pris conscience qu’il se passait quelque chose », raconte Florian Vertriest, porte-parole du collectif d’habitant·es créé début 2022 pour s’opposer aux démolitions et aux relogements proposés ailleurs dans Roubaix voire en périphérie. Ce qui alerte les riverain·es renvoie à un phénomène plus général constaté par le sociologue Julien Talpin [2] : « [C’est] un pourrissement de la situation dans le but de produire du consentement ». Un constat qui fait écho au vécu d’habitant·es restés à l’Alma-Gare malgré les propositions de relogement : « Ça fait cinq ans que la lumière de mon bloc est éteinte, les escaliers ne sont plus nettoyés, on a des coupures d’internet, on n’a pas eu de chauffage pendant tout un hiver… c’est plein de petits trucs vicieux pour nous pousser à partir » [3].
Malgré cette stratégie du pourrissement, le collectif d’habitant·es se structure et multiplie les actions pour rendre visible le sort réservé au quartier : pétition, fresques, tags, ainsi qu’un recours devant le tribunal administratif, qui échoue cependant à enrayer l’opération immobilière. Les travaux connaîtront bien un coup d’arrêt en 2023, non du fait du collectif mais en raison de l’incendie d’engins de chantier. Face aux dégradations, les autorités municipales font le choix de l’escalade : en plus d’ériger un mur de béton de plus de deux mètres pour couper l’accès à certaines zones, des drones survolent le quartier et des compagnies de CRS sont déployées pour fouiller les habitant·es, bloquer des voiries et surveiller le chantier depuis les toits.
La même année, les habitant·es organisé·es de l’Alma-Gare décident de s’entourer de nouveaux acteurs pour appuyer leur mobilisation, dont l’association APPUII (Alternatives Pour des Projets Urbains Ici et à l’International) [4]. Est alors coconstruit un « projet alternatif » sur la base de l’expertise d’usage des riverains et celle, technique, des associations. Les contre-propositions prévoient des « îlots 100 % piétons » et suggèrent de mettre l’accent sur la végétalisation. Quant à l’épineuse question des démolitions, le porte-parole du collectif « ne conteste pas tout. Sur 486 démolitions, on en conteste 249. Par contre, certains bâtiments historiques sont le fruit des luttes des années 1970-1980 : ils constituent un patrimoine matériel et immatériel qu’on serait incapables de reconstruire dans sa qualité ».
L’histoire de l’Alma-Gare et de son aménagement est en effet indissociable d’un conflit « unique dans l’historiographie des luttes urbaines » [5], un « exemple mythique » [6]. Un conflit amorcé en 1966, quand la presse annonce la disparition des courées [7] à la faveur d’une rénovation du quartier envisagée par la mairie quatre années auparavant. L’option défendue par les autorités publiques, qui assimilent les courées à des bidonvilles insalubres et dangereux, est à replacer dans un contexte de crise industrielle : « un enjeu de l’opération […] est la conversion économique du quartier, pour y favoriser le développement du tertiaire et l’installation de classes moyennes. Le projet de rénovation relève en partie d’une volonté de “nettoyage spatial” préalable à la conversion économique du quartier ».
En réaction à l’opération projetée par la mairie se constitue un collectif mêlant habitant·es, militant·es de l’Association populaire des familles (APF, catholicisme social) et maoïstes. De cette coalition naîtra l’Atelier Populaire d’Urbanisme (APU), « un dispositif de participation et de délibération autonome de la municipalité qui permet de souder le collectif et d’éviter les clivages entre des acteurs aux dispositions a priori éloignées ». Légitimé par l’ancrage local de militant·es qui, pour la plupart, habitent le quartier, l’Atelier mène une intense mobilisation informelle dans le quartier.
Le dispositif poursuit un double objectif : remettre en cause le manque d’informations relatives au sort réservé aux habitant·es et « mettre [celleux-ci] en situation de décrypter cette information et de donner un avis techniquement fondé ». Pour cela, l’APU s’associe à un groupe pluridisciplinaire mêlant urbanistes, architectes et sociologues [8], dont le travail aboutira à objectiver l’insalubrité réelle des logements à travers des « fiches de santé » remplies par les occupant·es eux-mêmes, parfois avec l’aide de militant·es.
Pour les sociologues ayant travaillé sur l’histoire de l’APU, c’est l’association de cette « connaissance de l’espace par les habitants » à « l’équipement technique de la mobilisation » qui a permis de peser sur les décisions de la mairie. Cette association a débouché sur la création d’un plan alternatif de rénovation appelé la « carte-affiche ». Sur cette dernière on pouvait lire : « À Alma-Gare, ça fait plus de dix ans qu’on nous parle de rénovation-bulldozer qui rase tout le quartier et en chasse les habitants. Nous, habitants du quartier organisés avec la CSCV [Confédération syndicale du cadre de vie, héritière de l’APF] et l’APU, nous voulons que le nouveau quartier soit fait selon les idées que nous avons définies sur cette carte avec les techniciens. Nous voulons : 1) rester sur le quartier ; 2) garder nos rues et une partie des bâtiments actuels qui seront réhabilités […] ». La rénovation du quartier, qui s’inspirera de l’aménagement de la Cité de l’Amitié et du quartier des Venelles à Woluwe-Saint-Pierre, suivra partiellement les recommandations de l’APU [9].
C’est un pourrissement de la situation dans le but de produire du consentement.
La mobilisation d’Alma-Gare et, plus généralement, les luttes urbaines des années 1970, n’ont pas été sans impact sur l’action publique. En 1977, un décret prévoit l’exigence de « participation active des habitants » ; en 1982, dans le rapport de la Commission nationale de développement des quartiers, figure un chapitre intitulé « Démocratiser la gestion de la ville » dans lequel est inscrite la nécessité de « reconnaître les habitants comme partenaires dotés d’un véritable pouvoir » ; plus récemment, appelant à un « changement de philosophie et de méthode », Emmanuel Macron affirme au début de son mandat que « la politique pour les quartiers populaires doit associer les habitants ». Un mantra qui est répété à chaque nouveau chapitre de la politique de la ville [10].
Pour les habitant·es de l’Alma-Gare, c’est peu dire que les propos de leur président sont restés lettre morte. Florian Vertriest, le porte-parole du collectif contre les démolitions, reproche aux différentes instances d’avoir oublié la « co-construction » – alors que depuis 2014, le principe figure, comme celui de « participation citoyenne », dans le règlement général de l’Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine. « Il y a eu du mépris et des réunions d’information descendantes » [11], estime-t-il, tout en pointant le manque d’information des habitant·es et l’organisation de visioconférences malgré la fracture numérique. Et quand on jette un œil au programme des « ateliers de co-conception » délégués à des associations expertes en « processus participatifs », il est difficile de ne pas constater la portée très réduite de la consultation des habitant·es. Menée notamment à travers l’« organisation de temps forts préfiguratifs des aménagements futurs » [12], elle porte essentiellement sur les parcs et jardins. Et elle évite les questions les plus importantes comme la démolition d’un tiers du quartier, sa nécessité et ses conséquences (lieu et conditions de relogement, impacts du chantier sur les occupant·es encore en place…)
Selon Marion Carrel, sociologue à l’Université de Lille, si la politique de la ville est fortement marquée par l’urbanisme participatif et l’expérience de l’Alma-Gare, elle reste toutefois prisonnière d’une approche où la participation est « organisée de manière à informer – alors que les projets sont déjà ficelés – et à éviter les conflits ». Ce qui empêcherait « les processus d’émancipation de se développer, du fait d’une conception étroite de la citoyenneté, amputée des dimensions de pouvoir, d’apprentissage mutuel et d’action collective […]. C’est à une complémentarité entre les dispositifs institutionnels et l’action collective qu’il faut travailler. Sans contre-pouvoirs, sans action collective, la participation organisée par les institutions a toutes les chances de se réduire à une injonction participative supplémentaire » [13].
Le nouveau maire de Roubaix, élu en mars dernier, estimait dans son programme que « les rénovations urbaines doivent se faire avec les habitants, et non contre eux. Elles doivent améliorer les conditions de vie tout en respectant le droit au maintien dans les lieux […] Nous réorienterons fortement les projet ANRU de l’Alma […] en lien avec les collectifs d’habitants déjà constitués, afin de garantir la participation citoyenne à chaque étape. Nous reproduirons l’ensemble des projets ANRU […] afin de coproduire avec les habitants, la Métropole, l’État et la Ville, des projets révisés. Nous instaurerons des ateliers populaires d’urbanisme réunissant élus, techniciens et habitants ». Jusqu’en 2032, date initialement annoncée pour l’achèvement du programme de « rénovation urbaine » de l’Alma-Gare, le maire aura pour adjoint un certain Florian Vertriest, qui a pour compétences la concertation des projets urbains et la gestion urbaine et sociale de proximité. Le fer de lance de la lutte contre la démolition porte en outre le titre de Maire des quartiers Nord, dont fait partie l’Alma-Gare.
Sans contre-pouvoirs, sans action collective, la participation organisée par les institutions à toutes les chances de se réduire à une injonction participative.
Inter-Environnement Bruxelles
[1] Une partie des démolitions, notamment un foyer pour personnes âgées, ont déjà eu lieu.
[2] J. TALPIN, Baîllonner les quartiers. Comment le pouvoir réprime les mobilisations populaires, Les Étaques, Lille, 2020.
[3] E. GRÉPINET, « “À leurs yeux, nous ne sommes que des animaux” : à Roubaix, un quartier populaire en lutte contre sa disparition », vert.eco, 20 avril 25.
[4] Initialement imaginée comme un bureau d’études pour habitants·es des quartiers populaires, APPUII allie militants·es de ces quartiers, monde universitaire et monde professionnel de l’architecture et de la ville. Fondée en 2012, elle revendique la démocratisation des projets urbains et le refus du déplacement contraint. Elle a pour principe de rester indépendante financièrement des organismes chargés du « renouvellement urbain ». Elle s’efforce par ailleurs de « s’ajuster à une sollicitation de collectifs locaux préorganisés, soucieux de construire leur autonomie politique ». Lire : Sylvain Adam, Agnès Deboulet, Benjamin Leclerq, « Coproduire la ville démocratique : les registres du soutien aux mobilisations urbaines dans les quartiers populaires », Participations, n°40, pp. 105-142 2024/3
[5] Les citations de la section sont issues de Paula Cossart et Julien Talpin, « Une approche écologique des mobilisations. Le quartier comme support de la lutte urbaine de l’Alma-Gare dans les années 1970 », dans Stéphanie Dechézelles et Olive Maurice, Politisation du proche, PUF, Paris, 2019.
[6] M. CARREL, « La “participation des habitants”. Un impossible de la politique de la ville ? », Diversité, n°193, 2018.
[7] Typique de l’urbanisation qu’ont connue les quartiers ouvriers de villes industrielles du Nord comme Lille ou Roubaix, une courée est une ruelle ou une cour étroite qui sépare deux rangées de maisons.
[8] Dénommé l’ABAC, ce groupe reçoit un financement de l’État grâce notamment à l’intervention de « l’opposition centriste locale et la filière catholique qui lui est associée », ce qui renforce l’APU face à la mairie (socialiste). Dénonçant le technocratisme, le groupe présente des convergences politiques et idéologiques avec l’APU : défense de la valeur d’usage contre la valeur d’échange et conception démocratique de l’expertise technique.
[9] Lire la publication de l’ARAU : « Effondrement architectural, social et environnemental à Roubaix », pp. 5-8 6 décembre 23.
[10] M. CARREL, op. cit.
[11] M. CARREL, op. cit.
[13] M. CARREL, op. cit.