La semaine passée, des affiches faisant la promotion d’un festival explicitement Queer ont été lacérées en plein centre de Bruxelles. S’il s’agit pour beaucoup d’un fait divers malheureux, voire choquant, il est pourtant intéressant de s’y pencher pour réfléchir à notre vision actuelle de l’espace public bruxellois et des personnes LGBTQIA+.
La semaine prochaine, du 24 au 28 juin, aura lieu un événement particulier à Bruxelles : le Various Voices Festival 2026.
Ce festival international, qui a lieu tous les 4 ans dans différents pays d’Europe et existe depuis 1985, met en avant des chorales du monde entier. Cette année, 4,200 personnes ont prévu de faire le déplacement à Bruxelles pour y participer et faire vibrer le cœur de la ville en musique.
Si plusieurs salles prestigieuses ont été réservées pour l’occasion (La Madeleine, Bozar, le Centre Royal, l’ING Arena…), des concerts de rue gratuits et accessibles à toustes sont également programmés pour faire vivre la musique et la culture chorale au sein de l’espace public bruxellois.
Mais ce festival est particulier : toutes les chorales participantes sont Queer, et le revendiquent.
Ce vendredi 12 juin, des affiches ont été placées sur différentes voiries très passantes du centre-ville, pour visibiliser et promouvoir l’événement. Il n’aura pas fallu attendre 24 heures pour voir ces affiches saccagées.
Celles présentes sur la petite ceinture (de la Porte de Namur à Madou) sont dorénavant illisibles, littéralement lacérées, et pendent tristement sur leur support. D’autres ont été vandalisées sur l’avenue de Tervuren, ou sur l’Avenue Louise. Le caractère LGBTQIA+phobe de ces dégradations est assez évident, compte tenu du fait que ces affiches, placardées parmi d’autres, ont été les seules cibles de ce saccage en règle.
Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que des affiches promouvant des événements Queer sont vandalisées à Bruxelles. Selon l’entreprise chargée de les placarder, un précédent avait déjà eu lieu avec des publicités pour la Pride.
Les organisateurices ont porté plainte et contacté le bourgmestre de Bruxelles-Ville pour assurer la sécurité des personnes (notamment durant les concerts de rue), mais au-delà de la perte matérielle et du suivi administratif de cette triste affaire, le choc et le sentiment de blessure intime sont bien réels pour elleux, car ces actes démontrent une volonté puissante d’invisibiliser les personnes LGBTQIA+, de les renvoyer hors de l’espace public, et donc par extension, à dénier leurs identités revendiquées.
En tant que travailleureuse à IEB, il me tenait à cœur de m’arrêter sur cet acte de vandalisme, car s’il ne s’agit en soi que d’un « micro-événement », il est malgré tout représentatif du fait que la présence des personnes Queer dans l’espace public de notre ville est, au mieux marginal, au pire attaqué.
Pour qu’un sujet existe dans notre société, il faut le définir, et donc le nommer. Ensuite vient sa visibilisation pour entrer dans le débat public et la légitimité. Sans cela, le sujet, les personnes, les communautés, sont obligées de vivre en marge, dans un entre-soi qui peut certes être sécurisant, mais qui ne donne accès à aucune existence sociale propre, et donc par extension à aucune reconnaissance ni à aucun droit.
Être visible dans l’espace public, se l’approprier et s’y installer est donc un moyen de se révéler et de s’affirmer :
« La ville est le théâtre de luttes symboliques et politiques pour la reconnaissance. Dans l’espace urbain, les collectifs féministes, LGBTQIA+ et antiracistes ne se contentent pas de revendiquer des droits abstraits : ils réclament une inscription concrète dans les paysages, les mémoires et les institutions de la ville. Le territoire devient ainsi un support actif de mobilisation, un vecteur de visibilité et un levier pour construire un avenir plus égalitaire. » [1]
Selon le récent rapport de Perspective.brussels abordant la question de l’inclusion des personnes minorisées (femmes, communautés racisées, personnes Queer, handies, grosses..) dans la planification du territoire, si le nombre d’études scientifiques analysant la visibilité et la présence de ces personnes est conséquent, force est de constater que sur le terrain il reste beaucoup à faire :
« Si des progrès ont été indubitablement accomplis dans la reconnaissance politique des femmes et groupes LGBTQIA+, il reste encore des pans de ces luttes encore largement en chantier. Cette quête de reconnaissance sociale et institutionnelle des groupes minorisés questionne les principes qui ont régi jusqu’ici l’organisation spatiale urbaine. En effet, l’absence de prise en compte des femmes et des personnes LGBTQIA+ dans la fabrique urbaine a longtemps normalisé leur invisibilisation dans les espaces publics et collectifs. » [2]
Cette normalisation d’éviction des personnes minorisées est manifeste de nos jours, à commencer par le nom des rues de Bruxelles. Sur 2.152 rues, seules 168 (7,71%) mettent à l’honneur des femmes cis, et 1 seule rue porte le nom d’un homme trans. Dans la même logique, le quartier historiquement Queer du centre-ville est communément appelé le « quartier gay », ramenant ainsi sa population à un référentiel de masculin universel aux dépens des personnes lesbiennes, bies et trans qui ont dû chercher ailleurs des espaces (souvent temporaires et/ou précaires) pouvant les accueillir.
De même, l’affichage temporaire de drapeaux lors de la Pride invite la population bruxelloise à voir les communautés LGBTQIA+ via le prisme d’une esthétique consensuelle uniformisée. Cette vision « festive » étriquée est aussi problématique que son impermanence dans l’espace public. Les pouvoirs politiques urbains ont fait leur travail, retour aux normes, circulez, il n’y a (plus) rien à voir…
Suite à ces constats assez décourageants, des solutions commencent à émerger pour rendre Bruxelles plus inclusive et accueillante pour toutes les communautés qui l’habitent. Outre la valorisation des savoirs et études féministes ayant travaillé sur ces questions auprès des pouvoirs publics, il est également possible de les intégrer aux différents outils de planification du territoire et de l’aménagement de nos espaces publics.
En soi, seule manque une volonté politique forte pour mettre en place, garantir et rendre obligatoire le droit des personnes minorisées à exister (symboliquement ou non) en ville.
Inter-Environnement Bruxelles
[1] Drapeaud, L., Cornejo Escudero, R., Sacco, M. et al. Vers une ville inclusive : Gender mainstreaming de la planification du territoire. Perspective.brussels. 2026. 169 p.
[2] Ibid.