Le quartier Nord est tristement connu pour être l’un des exemples les plus flagrants de la bruxellisation. Cette situation de destruction d’une ville en temps de paix a découlé de la trop grande proximité entre pouvoirs publics et promoteurs immobiliers privés. 50 ans après, est-on vraiment sorti de la logique du plan Manhattan ?
Du temps a passé. La construction de tours a connu une halte brutale avec la fin des trente glorieuses, puis a finalement bénéficié de la financiarisation de l’immobilier pour compléter son cycle. 11 000 habitant·es ont été expulsé·es, le quartier monofonctionnel d’affaires a vu le jour, les comptes ont été faits et on s’est juré « plus jamais ça ».
En effet, aujourd’hui le discours sur le quartier Nord a radicalement changé. Tout le monde s’accorde sur un certain nombre de constats. Plus personne ne dit vouloir continuer dans la même logique. Et certains acquis, notamment en termes de démocratie urbaine, font que le quartier ne pourra plus connaître le même type de développement que dans les années 1970. Est-on pour autant véritablement sorti de la logique du plan Manhattan ? Si les pouvoirs publics ne sont plus directement inféodés aux « Barons du béton », il ne semble pas y avoir de volonté réelle de contraindre ces derniers dans leurs projets.
Avec la remise à ciel ouvert de la Senne, le quartier Nord se pare de bleu et de vert, dans une nécessaire dynamique de restitution de la place de l’eau en ville. Mais ici l’eau, couplée aux nombreux plans et programmes du quartier, ne charrie pas seulement des promesses de biodiversité, de fraîcheur et d’espaces plus qualitatifs : elle risque aussi d’alimenter un nouvel épisode de revalorisation foncière et d’éviction des habitant·es. L’article « L’or bleu du quartier Nord » montre bien que le récit consensuel de renaturation et d’amélioration des espaces publics ne peut occulter la question des bénéficiaires ultimes de cette transformation. Derrière ce projet phare du plan Max-Sur-Zenne, il y a le risque que se rejoue une vieille histoire bruxelloise : celle de la Senne qui chasse les classes populaires, il y a deux siècles par son enfouissement, et désormais par sa remise en valeur. D’autres expériences de renaturation et de remise à ciel ouvert de cours d’eau peuvent éclairer les chemins à (ne pas) prendre dans le quartier Nord. Ils mettent en lumière les ambiguïtés d’une écologie urbaine trop souvent mobilisée comme levier de valorisation plutôt que comme outil de justice sociale.
En matière de mobilité, force est de constater que l’une des opérations-phares concernant le quartier Nord et celui du canal semble aussi avoir été surdéterminée par la latitude octroyée par les autorités publiques à l’action du secteur privé. L’article « Tram 15 ou tram Tour et Taxis ? » montre bien que les ambitions du tram 15, dont la réalisation est évoquée dans la récente Déclaration de politique régionale, sont largement tributaires de la manière dont a été urbanisé le site de Tour et Taxis. Alors que les tracés initiaux envisagés il y a à peine quinze ans prévoyaient la desserte de l’ancienne friche et que la STIB estimait pertinent de demander à ses propriétaires de contribuer au financement de ce tram, le projet présenté lors de l’enquête publique a vu son ampleur et son utilité largement rabotées : la ligne, à charge des seuls pouvoirs publics, ne desservira plus l’intérieur du site de Tour et Taxis et se limitera à le longer par la rue Picard. Et pour cause : les opérations immobilières privées, autorisées notamment par un Plan particulier d’affectation du sol particulièrement soucieux de la rentabilité des promoteurs, ont compromis la réalisation d’une ligne traversante et l’implantation d’un ou plusieurs arrêts sur le site. Par ailleurs, le prolongement de la ligne 15 vers la gare Centrale, censé constituer la seconde phase du projet, semble plus qu’incertain au vu du contexte budgétaire régional et de l’absorption par le Métro 3 de la plupart des nouveaux investissements relatifs au transport public : le tram 15, qui empruntera un tronçon déjà desservi par un bus, se prépare ainsi à se hisser à la première place des lignes les plus courtes de la région.
En faisant le compte des programmes, plans et autres opérations publiques dans le quartier Nord, l’article « Manhattan 2.0 : Urbanisme dans le quartier Nord ou les fantômes du Plan Manhattan » met en lumière une forme d’omniprésence des pouvoirs publics, mais sans ambition réelle de contraindre les promoteurs privés. Comme dans le PAD Max où l’on impose bien certaines ambitions en termes de mixité ou de logement, mais sur des terrains publics et en laissant soigneusement les parcelles privées du quartier Manhattan en dehors du périmètre du plan. Ou bien encore autour de la gare du Nord, où c’est un promoteur privé qui, selon ses intérêts propres, pilote la révision d’un Plan Particulier d’Affectation du Sol et impose une série de choix stratégiques en termes de mobilité avant que le Masterplan censé venir régler ces questions ne puisse être adopté. Une inversion des rôles ou un simple aveu d’impuissance des pouvoirs publics ? Des occasions manquées en tous cas de renverser les dynamiques qui traversent le quartier Nord depuis de nombreuses années.
Un constat partagé dans l’article « Kanal : l’urgence d’un nouveau futur ! » qui retrace les déboires d’un projet de musée pensé avant tout comme un équipement touristique. C’est-à-dire sans véritable projet culturel, sans véritable collection et avec des coûts très au-delà des moyens de la Région bruxelloise. Un projet Kanal-Pompidou qui continue malgré tout d’être porté comme une priorité politique, ce qui lui ôte toute capacité à se remettre en question. D’où l’urgence de repenser collectivement son devenir.
Un coup d’œil dans le rétroviseur, du haut du quartier petite colline, viendra enfin ponctuer ce BEM d’une histoire qui se conclura heureusement : le portait du Théâtre Océan Nord, lieu engagé dans un projet culturel en dialogue permanent avec son territoire, sa rue et ses voisins. Une chronique retraçant ses trente ans d’existence au cœur de Schaerbeek, récemment mis en péril par le coût de travaux nécessaires et un propriétaire souhaitant vendre au plus offrant. En travers et par-delà, se pose la question de l’échelle des projets culturels, dont la fonction excède en réalité souvent ce par quoi on les nomme, et de leur maintien vis-à-vis de politiques culturelles surplombantes.
En filigrane de ce dossier sur le quartier Nord, un double constat. Aujourd’hui, on ne parle plus d’une inféodation complète des pouvoirs publics à la promotion immobilière privée, comme lors de la bruxellisation du quartier Nord dans les années 1960. Il subsiste néanmoins une absence totale d’ambition des pouvoirs publics de contraindre les « Barons du béton ». Dans les faits, ce « plan Manhattan 2.0 » donne naissance à des projets qui ne diffèrent pas fondamentalement de ceux imaginés il y a 50 ans.