Bruxelles en mouvements n°339, novembre 2025
En mettant les « pieds dans l’eau », ce BEM cherche aussi à mettre les « pieds dans le plat ». Il fait remonter à la surface des eaux trop longtemps oubliées, enterrées, pompées, détournées… qui aujourd’hui cherchent un autre devenir en trouvant des allié·es.
C’est en Provence, au XIXe siècle, que l’expression « mettre les pieds dans le plat » serait née. Le « plat » désignait une « étendue d’eaux basses ». Y tremper ses orteils faisait remonter la vase à la surface et rendait l’eau trouble. « Mettre les pieds dans le plat » signifiait alors, de manière imagée, patauger dans la gadoue. Au sens figuré, donc s’enliser ou s’embrouiller dans une affaire, un discours ou un raisonnement…
L’expression sied à Bruxelles dont la naissance et le développement marchand autour de l’an mil trace le récit d’une ville construite véritablement sur le marais : Broekzele. Bien plus tard, les modernes seront gênés par toute cette eau qui empêche leurs affaires. Des générations d’ingénieurs s’évertueront alors à l’enfouir, la canaliser pour faire prospérer la ville au sec. Et aujourd’hui, promoteurs et ingénieurs continuent à se prendre pour les maîtres des eaux.
C’est en observant les vaines tentatives des ingénieurs pour maîtriser le sous-sol bruxellois et y faire passer un métro dans un boyau de quelques mètres sous le Palais du Midi que nous avons pensé ce BEM. Car aujourd’hui, la Région préfère détruire ce palais sur pieux, dont les fondations en bois trempent dans les sols humides depuis 1875, plutôt que d’opter pour sa conservation et offrir une alternative durable et économe aux Bruxellois·es : le tram.
Nous avons aussi pensé ce BEM en observant, aux quatre coins de la ville-région, ces pompes qui 24h/24 rejettent à l’égout les eaux jaillissant des fosses des chantiers pour les tenir au sec le temps de construire les fondations d’immeubles… ou parfois indéfiniment. Ces eaux d’exhaure témoignent à la fois de l’abondance de l’eau à quelques mètres sous nos pieds et de l’absurdité de les rejeter directement à l’égout. En effet, ces eaux « claires » sont ainsi mélangées aux eaux usées et doivent passer par les stations d’épuration. Un coût inutile injustement répercuté sur la facture de consommation d’eau potable des Bruxellois·es.
Nous avons également pensé ce BEM en lisant les rapports sur l’imperméabilisation galopante de la surface de la région bruxelloise, qui est passée de 26 % en 1955 à 53 % en 2022. Or, l’imperméabilisation a des effets directs sur les inondations dans les fonds de vallées qui sont majoritairement occupés par des quartiers populaires. Ces quartiers sont aussi les plus denses, les moins « verts », donc les plus vulnérables à la chaleur. Coincés entre risques d’inondation et fournaise, ils subissent la double peine, celle des inégalités sociales et des inégalités environnementales.
Nous avons encore pensé ce BEM au fil de projets immobiliers soumis à la consultation publique : Lake Side à Tour et Taxi, le lotissement de la friche Josaphat, le plan d’aménagement de la Porte de Ninove, le projet Move’Hub à la gare du Midi… Autant de projets déconnectés des réalités sociales et environnementales des Bruxellois·es, de leurs besoins et aspirations.
Nous avons finalement pensé ce BEM parce que ces dernières années des marais d’un genre nouveau émergent au creux de vastes chantiers laissés en suspens : des marais de résistance. De nouvelles alliances s’y tissent, pointant les déraisons d’une promotion immobilière qui ne répond ni aux besoins des Bruxellois·es, ni au dérèglement climatique, ni à la nécessaire protection des espèces vivantes en général. Ces alliances donnent des valeurs nouvelles au marais, pas celle des investisseurs financiers mais celle
des habitant·es.