Inter-Environnement Bruxelles Inter-Environnement Bruxelles

Vivre la catastrophe

Publié le mardi 10 mai, par Yohan Favreau

Le mot catastrophe a ceci d’intéressant et de pratique que l’on peut l’employer pour désigner un ensemble de situations hétéroclites, ayant pour point commun un caractère dit sensationnel, médiatiquement porteur et pour autant sans commune mesure. Une catastrophe pour les uns peut ne pas en être une pour les autres. On a ainsi pu lire dans la presse que le réchauffement climatique met en péril des populations entières que l’on nomme déjà les futurs « réfugiés climatiques » en rendant leur milieu trop hostile2. Ce même réchauffement ouvre des voies navigables au nord de la Russie et permet à ce pays d’accéder à de nouvelles ressources naturelles dont l’exploitation serait sans doute financièrement rentable, mais non sans un impact probable sur l’environnement et les populations locales3.
Yohan Favreau
Référence(s) :
Yoann Moreau (dir.), 2015, Vivre la catastrophe, Communications, n° 69, Paris, Éditions du Seuil, 144 p.
Texte | Notes | Illustrations | Citation | Auteur
TEXTE INTÉGRAL

PDFSignaler ce document
2 Simon, Marie, « Bientôt 250 millions de "réfugiés climatiques" dans le monde ? », L’express [En lign (...)
3 Vaguet, Yvette, « Russie. Les incertitudes climatiques dans l’Arctique pétrolier », Grande Europe, (...)
1Le mot catastrophe a ceci d’intéressant et de pratique que l’on peut l’employer pour désigner un ensemble de situations hétéroclites, ayant pour point commun un caractère dit sensationnel, médiatiquement porteur et pour autant sans commune mesure. Une catastrophe pour les uns peut ne pas en être une pour les autres. On a ainsi pu lire dans la presse que le réchauffement climatique met en péril des populations entières que l’on nomme déjà les futurs « réfugiés climatiques » en rendant leur milieu trop hostile2. Ce même réchauffement ouvre des voies navigables au nord de la Russie et permet à ce pays d’accéder à de nouvelles ressources naturelles dont l’exploitation serait sans doute financièrement rentable, mais non sans un impact probable sur l’environnement et les populations locales3.

Agrandir Original (jpeg, 57k)
2Dirigé par Yoann Moreau, ce numéro 96 de la revue Communications mobilise plusieurs auteurs pour traiter de la catastrophe dans une approche pluridisciplinaire faisant écho aux recherches doctorales qu’il conduisit à l’École des hautes études en sciences sociales sous la direction d’Augustin Berque. La notion même de catastrophe semble parfois remise en question par la notion de risque, mieux inscrite dans le paradigme actuel – tant la gestion des risques est devenue une problématique importante en entreprise. Si ces problématiques intéressent de fait le monde actuel de l’entreprise, elle fait aussi l’objet d’appropriations artistiques. Des appropriations donnant sens aux évènements, contribuant à l’exercice de la résilience, comme le montre une partie de ce travail collectif.

3Le sens même du mot catastrophe est ici contesté, notamment par Dominique Bourg, lorsqu’il sert à désigner les « maux de l’environnement ». Si l’on raisonne en temps géologique, certains événements ne sont en aucun cas des « aléas majeurs », assortis d’une probabilité d’occurrence. Il s’agit plutôt de cycles qui se trouvent hors de portée de l’entendement humain. Dominique Bourg interroge ainsi l’emploi d’un lexique inadéquat qui conduit à une euphémisation de la situation. À force d’être employés pour désigner des situations fréquentes les termes de crise entre autres sont galvaudés, vidés de leur sens.

4 Sabran-Ponteves, Elzéar de, Les transcriptions juridiques du principe pollueur-payeur, Théorie du d (...)
4On a pu lire par ailleurs qu’une atomisation des responsabilités peut conduire in fine à une déresponsabilisation des acteurs pourtant centraux dans la prise de décision qui pourrait permettre de protéger les populations face à ces évènements. C’est notamment une question soulevée par l’étude de la pertinence juridique du principe « pollueur-payeur »4. Dans nos systèmes complexes (du latin cum-plexus, tissé ensemble), le phénomène catastrophique semble mettre en lumière ce qui peut être une dérive dans la durée au sein des milieux humains. Par exemple, lors de crises alimentaires, véritables catastrophes en ce sens qu’elles sont visibles et possèdent un caractère et des conséquences dramatiques, spéculateurs et autres acteurs décisionnaires, donc des hommes et des femmes, conduisent collectivement, par leurs décisions prises dans des salles de marché, des entreprises ou des institutions, à la famine de dizaines d’autres. Si ces éléments ne sont pas explicitement développés dans ce numéro de Communications, ils sont à relier au propos de Dominique Bourg qui invite à qualifier avec justesse les évènements. « Les mots [...] pour tenter de désigner les maux environnementaux sont en effet le plus souvent décalés et inadéquats. […] Ils induisent une euphémisation des problèmes et encouragent la mollesse des réactions. »

5Comme évoquées par Yoann Moreau dans son introduction, les catastrophes, en modifiant le niveau d’impact et en le portant à l’échelle planétaire, semblent appeler en retour une dynamique similaire pour les différents modes de régulation. On pourrait aussi dire : « A catastrophe potentiellement mondiale, régulation mondiale ! » C’est notamment le cas des systèmes de régulation bancaire – avec un succès qui peut être qualifié de limité – de régulation du nucléaire civil ou de l’aviation civile. Tous bénéficient d’une sorte de gouvernance mondiale, parfois très aboutie, comme dans l’aviation civile où les standards de navigation sont partagés dans le monde entier, qui limite fortement la réalisation fréquente de catastrophes aériennes au regard du nombre de vols quotidiens. Ceci dit, il peut-être sage de garder à l’esprit qu’au sein d’un système complexe, le « risque zéro » ne peut probablement pas exister.

6Gaëlle Clavandier évoque quant à elle la dualité scientifique du traitement des catastrophes avec d’un côté une approche empirique, proche du terrain et de l’analyse des événements, et de l’autre une approche théorique utilisant les méthodes et grilles d’analyse des risques. La catastrophe est dans la courbe de Gauss l’événement redouté ayant un impact majeur, mais une probabilité tellement faible qu’elle a longtemps été ignorée. Au regard des enjeux, le souhait de Gaëlle Clavandier de prendre la pleine mesure de la catastrophe comme sujet d’étude en tant que tel fait sens.

5 Crutzen Paul J., E. F. Stoermer, « The Anthropocen », Global Change Newsletter, n° 41, mai 2000, p. (...)
7Le traitement artistique ou esthétique de la catastrophe n’est pas en reste. Frédéric Neyrat met en lumière la « duplicité écologique » que sont « reconnaissance et déni », situés au cœur de « l’anthropocène5 », à l’aide du cinéma éco-apocalyptique pour lequel l’étape ultime de ce sous-genre cinématographique serait l’anthropophagie. Il cite notamment l’exemple de Soleil vert (Soylent Green, 1973). L’anthropocène est vu comme « l’âge où l’humanité serait devenue une force géologique majeure capable de bouleverser le climat […] ». Cette « puissance » mène nécessairement à une mise en faiblesse du reste du monde, conduit à faire disparaître progressivement les « dimensions non humaines », y compris en dévorant l’autre, au sens propre comme au sens figuré. En tant que lecteur, quand surgit sous nos yeux ce qui semble mettre en avant une toute puissance de l’Homme devenu capable de modifier durablement son environnement, voire de choisir ce qui doit ou ne doit pas être, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur l’incapacité de cette Humanité à « réparer ses erreurs », comme si « l’anthropocène » était nécessairement la manifestation d’un cycle destructeur.

8Michaël Ferrier s’intéresse quant à lui à la catastrophe comme « l’un des Beaux-Arts » en ce sens qu’elle est à la fois thème et sujet de l’artiste. Il insiste sur le modèle dramaturgique de la catastrophe traditionnelle qui répond aux canons du spectaculaire avant de faire ressortir de nouvelles formes d’évènements, des « catastrophes furtives ». La plus emblématique étant celle de l’accident nucléaire de Fukushima puisqu’elle pourrait provoquer un changement paradigmatique dans notre rapport à ces « nouvelles catastrophes, pratiquement invisibles et virtuellement interminables ». Il en est ainsi des « affections épidémiques ou des pollutions virales ». Elles mobilisent des partis pris artistiques qui permettent de mettre en scène ces événements. Les conséquences insidieuses sur le milieu dans lequel ces catastrophes surviennent de même que leurs effets, dépassant l’entendement humain, semblent nécessiter une nouvelle approche.

9Ce numéro de Communications : Vivre la catastrophe pose question et pour reprendre les mots de Yoann Moreau, offre des pistes de réflexion pour « infléchir durablement deux tendances fallacieuses de la modernité dominante, le catastrophisme (la catastrophe est partout, tout le temps) et le positivisme béat (on peut tout contrôler, toujours) ». Il n’est pour autant pas un ouvrage de vulgarisation et les nombreuses références et notions présentes nécessitent une lecture active et une attention forte pour embrasser pleinement le sens et les enjeux de certaines réflexions.

Haut de page
NOTES

2 Simon, Marie, « Bientôt 250 millions de "réfugiés climatiques" dans le monde ? », L’express [En ligne], 01 novembre 2015.
3 Vaguet, Yvette, « Russie. Les incertitudes climatiques dans l’Arctique pétrolier », Grande Europe, n° 19, avril 2010.
4 Sabran-Ponteves, Elzéar de, Les transcriptions juridiques du principe pollueur-payeur, Théorie du droit, Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2015, p. 441
5 Crutzen Paul J., E. F. Stoermer, « The Anthropocen », Global Change Newsletter, n° 41, mai 2000, p. 18.
Haut de page
TABLE DES ILLUSTRATIONS

URL http://vertigo.revues.org/docannexe/image/17120/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 57kHaut de page
POUR CITER CET ARTICLE

Référence électronique
Yohan Favreau, « Vivre la catastrophe », VertigO - la revue électronique en sciences de l’environnement [En ligne], Lectures, 2016, mis en ligne le 28 avril 2016, consulté le 03 mai 2016. URL : http://vertigo.revues.org/17120
Haut de page
AUTEUR

Yohan Favreau
Chargé de mission, Électricité Réseau Distribution France (ERDF) ; Président de l’association Global Risk Management Community (GRIMCO), France

Haut de page
DROITS D’AUTEUR

Licence Creative Commons
Les contenus de VertigO sont mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

Voir en ligne : VertigO

Lectures

Lectures

Dernier ajout : 4 décembre.