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Dossier – Tour & Taxis, an urban experience ?

Un morceau de vide — An urban experience

Publié le lundi 19 avril 2010, par Comité de quartier Le Maritime, Lauwers, Pierre, Sylvie Eyberg

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Le point de vue du Comité de quartier Le Maritime.

Le projet de construction d’un nouveau « morceau de ville » sur Tour et Taxis nous est communément présenté comme une solution aux enjeux futurs de Bruxelles. La démonstration ne manque d’ailleurs pas d’arguments : plus de densité, de durabilité, de mixité, de convivialité, de retour en ville, de logements, de patrimoine, de waterfront, de qualité de vie,...

Mais toute solution a un problème. Et le cortège de grands mots entendus de toutes parts ne nous convainc pas. A-t-on vraiment réfléchi à quels problèmes le projet sur Tour et Taxis répond au juste ? À quoi et à qui sert-il ?

Il sert d’abord, bien sûr, les intérêts du promoteur privé, lui qui se propose
de bâtir dans un premier temps 220 000 m², l’équivalent de
2 City2 + 2 tours Atenor, ou presque. Ces chiffres, basés sur le dernier permis d’urbanisme, ne prennent pas en compte les bâtiments existants ou
déjà planifiés, et situés sur la zone 6B. De plus, ces chiffres sont provisoires au vu du nombre de zones blanches restantes et qui feront sans aucun doute l’objet de demandes ultérieures. Les intérêts du promoteur sont financiers (Project T&T est contrôlé par 3 fonds d’investissements), mais pas seulement. Ils sont aussi symboliques. Le promoteur a en effet fort à cœur de se faire passer pour le « sauveur » du patrimoine du site, alors même qu’il en a dévasté la plus grande partie : vaste bitumage du terrain pour
accueillir un parking « provisoire », transformation mortifère du splendide Entrepôt Royal en bureaux vaguement « trendy »... Oui, les briques sont toujours là, mais au prix de quel oubli !

Faut-il le rappeler, le patrimoine de Tour et Taxis est le produit d’une histoire où développement de l’activité sur le site et essor des quartiers environnants ont été intimement liés et nécessaires l’un à l’autre. Le projet du promoteur de construire sur Tour et Taxis un nouveau quartier nie toute cette histoire puisqu’il organise une coupure sociale radicale entre le site et son environnement, rêvant d’ériger là une bulle de confort sécurisée, un
vase clos doré pour l’être producteur-consommateur-investisseur, avec
juste ce qui lui faut de « patrimoine » pour masquer l’imposture.

Même les auteurs du Schéma Directeur en conviennent : « La dimension ouverte, non bâtie, constitue en soi également une forme d’héritage patrimonial important ». Ils plaident pourtant, main dans la main avec
le promoteur, pour le remplissage du site. Car il s’agit bien de « remplir » le site, d’en faire un produit immobilier au goût du jour du marché : « Maintenant, c’est le marché qui va dicter la rapidité de l’évolution
du projet »
. L’imaginaire du « morceau de ville » diffusé par Project T&T transpire de cette conception d’une zone à remplir, arrimant toute la pensée sur le réaménagement du site à une question de fonctions à juxtaposer le moins mal possible : des m² pour se loger, des m² pour travailler
(au bureau), des m² pour consommer (à la galerie commerçante), des m² pour se divertir (au fitness). Et tant pis pour les respirations, les vides, le sentiment d’isolement que procure aujourd’hui le site, au milieu de quartiers comptant parmi les plus densément bâtis de la ville. Tant pis, donc, pour les qualités d’usage du site tel qu’il est, l’espace que l’on n’y trouvera pas, les
panoramas que l’on ne verra plus,...

Et si, malgré tout, on y construisait du neuf ? En 2005, déjà, nous proposions l’idée d’une Cité Sociale du XXIe siècle. Cet aménagement trouve toute sa raison d’être sur le site, et répond, lui, à un problème social bien réel et
bien connu : le déficit criant de logements bon marché dans la région bruxelloise. Bâtir à Tour et Taxis une Cité Sociale du présent serait
donc un acte politique fort, appelant les imaginaires à renouer avec l’élan des utopies sociales du début du XXe siècle, pour mieux les retravailler, plutôt qu’à s’échiner à nous faire prendre des vessies (un nouveau lotissement exclusif) pour des lanternes (un « éco-quartier » ami du patrimoine).

Depuis 2005, nous avons appris que la « participation des habitants », tant vantée par les autorités régionales, la Ville et le promoteur à l’occasion du Schéma Directeur, n’est pas destinée à mettre en débat et encore moins à changer le cadre pré-établi des discussions. Entre les désirs du promoteur (une forteresse dorée) et ceux des pouvoirs publics (un nouveau « morceau de ville » ouvert sur les quartiers environnants et moteur de leur gentrification), le Schéma Directeur a trouvé la solution miracle : Tour et Taxis sera un quartier semi-ouvert, subtilement exclusif, habilement surveillé. Notre Cité Sociale ne répondait ni à l’un, ni à l’autre, trop populaire, pas rentable.

Le projet sur Tour et Taxis est donc aussi une solution pour des élites politiques jamais autant avides de « mixité sociale » que quand il s’agit de quartiers populaires. Le salut, nous dit-on, ne peut venir que de l’attraction d’un autre public, plus « moyen », attiré par les lumières du « patrimoine redynamisé » de Tour et Taxis, et garant d’un modèle de la ville résidentielle
bourgeoise et sans frictions, rêvé par tant d’urbanistes. Ici, aucun pouvoir public ne pense à appliquer le principe de précaution : comment garantir
que l’arrivée de ce nouveau public n’entraîne le refoulement des habitants actuels, locataires pour la plupart, futurs « flux sortants » ? Que les ors du nouveau Tour et Taxis ne soient pas un nouveau coup de poing marginalisant ou stigmatisant encore davantage les habitants et usagers des quartiers populaires enserrant le site ? Que les nouvelles fonctions de consommation, de loisirs et d’habitat bourgeois appelées à s’installer sur Tour et Taxis et tout le long du canal ne condamnent pas les activités industrielles et portuaires et toute l’économie en phase avec les besoins des habitants actuels ?

Morceau de ville = morceau de vide...

C’est pour nous l’équation, celle que nous voyons se résoudre inéluctablement. Il y a pourtant un vide auquel nous tenions : celui qui nous garantissait qu’il faudrait au moins une idée pour le remplacer. Naïvement, nous pensions pouvoir convaincre, non pas le promoteur - ce n’est pas son
métier d’avoir des idées - mais bien nos pouvoirs publics de ce postulat. Il semble qu’il n’en sera rien.

Lauwers, Pierre et Sylvie Eyberg
Comité de quartier Le Maritime

BEM n°235 – 19 avril 2010

BEM n°235 – 19 avril 2010

Dernier ajout : 19 janvier.