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Uber, le nouveau servage. À partir de 300 €/mois.

Publié le mardi 20 octobre 2015, par Marcel Sel

Le service UberPop qui permet à des particuliers de proposer à d’autres particuliers de les transporter dans leur véhicule est suspendu à Bruxelles, suite au verdict du tribunal de commerce qui le déclarait illégal. Même s’il permettait à « des jeunes » « fauchés » de « prendre le taxi » plutôt que le bus, le Collecto,... Uber, sur base d’une iMoralité presque hippie (nous œuvrons pour un monde meilleur) prétendant sauver la mobilité, l’économie, l’emploi, l’avenir de nos jeunes et que sais-je encore, propose en réalité de s’offrir les services d’esclaves de la route.

UberPop a fermé à Bruxelles. Et c’est très bien. Pour les Bruxellois et pour les chauffeurs. Parce que ce service permettait peut-être à « des jeunes » « fauchés » (mais disposant d’un Smartphone — 1/4 des Belges n’en ont pas —, d’une connexion internet — 40% en 2011, 30% du trafic en 2015 — et d’une carte de crédit — seulement 3,3 mio en circulation en 2010, source Febelfin)(1) de « prendre le taxi » plutôt que le bus (beurk), le Collecto (oufti) la voiture d’un ami (naaaaaaan), de dormir chez des potes (quoi ? Un canapé ? Ça va pas la tête ?) si pas d’attendre le premier tram (Un tram ? Le matin ? En tenue de soirée ? Mais t’y penses pas ! Mais quelle torture !)

Bizarrement, ce ne sont pas tant ces students ou les jeunes qui protestent contre la fin d’Uber (aurait-on exagéré ?), mais le gratin, mandataires, députés, avocats, étudiants en droit, libéraux, entrepreneurs aisés (pour l’instant), enthousiastes à la moindre « réussite » venue de la Silicon Valley, jusqu’au jour où une World Company aura tant fait pression sur leurs revenus qu’ils fermeront boutique, avec tout ce que peut signifier une faillite : une petite mort.

Plaignons donc tous ces geeks qui ne pourront plus — hélas — s’offrir une course à 60 % du prix d’un taxi. Gageons que de leur côté, ils continueront à militer pour tirer le plus grand bénéfice possible de leur propre activité. Au mieux, en s’entendant avec leurs concurrents pour ne pas faire baisser leurs tarifs.

Il y a aussi, bien sûr, des journalistes qui avaient trouvé là une façon pratique et abordable de circuler en ville. De là à parler systématiquement de « covoiturage » dans leurs articles enthousiastes — adoptant la dialectique mensongère de leur fournisseur de trajets —, il y avait comme qui dirait un manque de distance.

Pauvres petits geeks riches
Et puis, combien de personnes très confortablement rémunérées n’ai-je pas rencontrées qui me vantait les qualités d’Uber ? Une qualité en particulier, par-dessus toutes les autres : le prix ! Ah ! Le prix ! L’une d’entre elles m’a même prédit que dans quelques années, rouler en Uber ne coûterait pas plus cher que de prendre le tram. Oubliant bien sûr que pour qu’on en arrive là, il faudrait soit que le tram devienne exorbitant, au point d’exclure de toute mobilité le quart de la population bruxelloise, soit que les chauffeurs y aillent de leur poche pour avoir le droit de trimballer monsieur ou madame Uberfan dans Bruxelles.

Quel beau monde de demain nous programment ces sacrés rapiats qui fabriquent leurs raisonnements sur une légende Uber construite de toutes pièces à gros renfort de communication léchée, sur base d’une iMoralité presque hippie (nous œuvrons pour un monde meilleur) prétendant sauver la mobilité, l’économie, l’emploi, l’avenir de nos jeunes et que sais-je encore, pour justifier de s’offrir les services d’esclaves de la route. Le tout au bénéfice des quelques investisseurs qui attendent un gigaretour, à l’image des 50 milliards auxquels l’entreprise est valorisée. Pour que certains décuplent leurs investissements, Uber construit patiemment les conditions d’un nouveau servage.

Des chauffeurs pop, musique populaire.
À ces chauffeurs qui furent d’abord de braves citoyens qui ne cherchaient qu’à améliorer un peu leur quotidien en travaillant aux bonnes heures, l’entreprise américaine a fait miroiter un « revenu » sympatoche, oubliant de préciser quelques détails, du style : une activité complémentaire, c’est taxé, et c’est soumis à la TVA. Le résultat chiffré montre l’ampleur de l’arnaque.

Les fans d’UberPop n’ont pas seulement été trompés sur la marchandise, mais aussi sur la moralité de l’entreprise par Uber elle-même et, c’est plus grave, par certains fanatiques qui ont chanté les louanges de l’entreprise avant même de chercher à comprendre.

Un jour, Travis Kalanick a déclaré avec enthousiasme (et un brin de mégalomanie révélatrice) : « Imaginez comme il serait facile de vivre dans une ville où toutes les voitures sont Uber. » D’accord. Imaginons.

D’abord, ce serait une ville où les chauffeurs de taxi gagneraient une misère, je m’en vais vous le démontrer tout à l’heure. Ce serait aussi une ville où il n’y aurait aucune règlementation et où Uber compterait le tarif de son choix (qui peut monter jusqu’à 40 fois le tarif normal) à la moindre augmentation de la demande. Rappelez-vous, lors de la tragique prise d’otages à Sydney, le prix a augmenté jusqu’à 4 fois le tarif normal, largement au-dessus de celui des taxis.

Et enfin, ce serait une ville où, après peu de temps, seuls ceux qui ne trouveraient vraiment rien d’autre comme boulot rouleraient encore pour Uber, tant elle aura dévalorisé le métier de chauffeur au profit de l’actionnariat. L’entreprise n’aurait d’autre choix que de recruter des incompétents, des impolis, des rustres voire des racailles. Et en cas de grève des chauffeurs, Uber pourrait fermer définitivement son service dans telle ou telle ville, la laissant… sans aucun service de taxi.

La java niaise.
Le business model d’Uber mène idéalement au monopole Uber. Mais sa seule domination sur un marché ne l’amène pas à partager son succès avec ses « contractors » mais au contraire à les pressuriser. À San Francisco, elle fait passer sa commission maximale de 20 à 30 %. On pense au mot esclavage. Car si tout ça est basé sur un « contrat », celui-ci ne protège que l’entreprise et le contractant, lui, n’a même pas le droit de fixer son minimum vital. C’est un contrat sans prix. Un comble !

Déjà avec 20 %, le tarif Uber ne crée pas d’emploi véritable, seulement des petits à-côtés minables (UberPop, désormais défunte), ou des emplois précaires dont l’entreprise tire la plus grosse part du bénéfice.

J’ai fait plusieurs simulations sur un trajet de l’avenue Jacques Georgin à la Place Flagey. Selon Uber, le prix minimum en UberPop était de 7 €. Chouette, se dit le chauffeur amateur, je vais gagner 7 € en un quart d’heure ! Mais oui, affirmait Uber au départ : pas besoin de les déclarer !

Hélas, on sait aujourd’hui que, selon le ministère des Finances, les chauffeurs UberPop doivent être considérés comme des indépendants, éventuellement à titre complémentaire. Calculons donc leur mirobolant revenu (théorique) tant célébré par les clients Uber.

Prenons cette course qui prenait de 15 à 20 minutes, à 7 €. Il fallait en déduire la TVA (6 % pour les taxis : 0,42 €)(2), la perception Uber (20 % : 1,4 €), les frais de voiture courants — entretien, essence, carwash, parcmètres — (0,23 * 7 km = 1,61 €), la sécurité sociale (22 % du solde = 0,79 €) et les impôts (mettons 30 % sur le solde, soit 0,84 €). Après déduction de tout ça, il restait 1,95 € au chauffeur. Une misère : Uber gagne même plus (en brut toutefois) que son chauffeur ! Pour obtenir un revenu net décent de 10 € par heure, l’Uberpopiste devait donc faire au moins 5 courses d’un quart heure toutes les heures… Jacqueline Galant a sûrement un truc pour y parvenir, mais moi, je sèche.

Note : suite à une remarque justifiée d’un commentateur sur Facebook, j’ai corrigé le calcul précédent et le résultat final)

Bien sûr, aucun chauffeur Uber ne roulait continuellement à un tarif aussi bas, mais à supposer qu’il le fit, à raison d’une course et demie par heure (25 à 30 minutes réelles/h) et 8 h par jour, son revenu net mensuel aurait atteint… 468 euros. Et sur une base « employé » (11 mois de travail, double pécule + 13e mois), ça aurait donné 372 €. Notez que je n’ai pas tenu compte du coût du trajet entre le lieu où se trouve la voiture et celui où se trouve le client ; même si le chauffeur Uber est en principe proche de celui-ci, il commence sa journée par se rendre dans une zone profitable. Notez aussi que contrairement à un employé, le chauffeur Uber est celui qui prend tous les risques : accidents, saisie du véhicule, investissement éventuellement à perte, etc.

Avec le prix plafond, pour le même trajet (11 €), le chauffeur s’en tirait évidemment mieux. Mais « décemment » ne semble pas être approprié : 711 € net par mois (ou 566 € base employé). À supposer qu’il soit performant et fasse systématiquement 2 courses de 15 à 20 minutes toutes les heures, il arrive à 949/mois, soit moins de 800 € base employé — toujours moins que le Revenu d’Intégration Social officiel de la CPAS. Bienvenue dans le monde de l’emploi ubérisé ! Autant rester chez soi.

T, A, V dans l’A, TV, TV-A !
Seulement, voilà, Uber n’étant pas un service de taxi, en principe, la TVA à percevoir n’est pas de 6 %, mais de 21 %. Cela signifie que celui qui, croyant naïvement qu’Uber lui offrait un revenu net, a gagné 8.000 euros en à-côtés (ce fameux revenu complémentaire) en roulant pour l’entreprise, devrait être taxé de 4.728 euros (sur les bases ci-dessus, ça peut être un peu moins ou un peu plus.) À ajouter, bien sûr, à ses frais de voiture. De ses huit mille patates qu’il a peut-être déjà dépensées depuis, il resterait en fait moins de 3.000 maigres cornes de gatte ratatinées. Et ça, c’est s’il n’a pas eu d’accident, n’a pas été saisi et n’a pas eu d’amende. Sans compter les assurances qui peuvent se retourner contre le chauffeur en cas de blessé dans sa voiture.

Mais qu’ils se rassurent, comme il s’agit d’Uber, l’État ne prélèvera probablement pas les taxes dues par ces pauvres chauffeurs occasionnels trompés sur la marchandise par l’entreprise ricaine. Ce même État qui prélève sur chaque heure où vous travaillez, chasse le noir partout partout à grand renfort de com, poursuit la fraude sociale avec une splendide énergie, mais laissera tomber les fraudes qu’Uber a organisées pour ses (pauvres) chauffeurs. La Constitution ne dit-elle pas que tous les Belges sont égaux devant la loi ? Il faut donc aller chercher l’argent dans la poche de ces chauffeurs trompés par leur employeur et une partie de la presse ? Moralement, il me semble que, comme en France, ce sont les patrons d’Uber qui devraient être traduits devant un tribunal. Ils ont incité « des milliers » de chauffeurs à la fraude. Et vu leur armée d’avocats, s’il y a quelqu’un qui n’ignorait pas la loi, ce n’est pas le conducteur attiré par un petit « revenu complémentaire » mais bien l’entreprise mondialiste.

Continuons le raisonnement avec Uber X, la solution proposée par Uber par dépit. Là, on doit considérer qu’on entre de plain-pied dans l’activité professionnelle. Un achat régulier de véhicule en très bon état s’impose. Ça augmente les frais. Les courses étant plus chères, on peut difficilement espérer plus de 50 % de travail réel horaire.

Sur la même course, à 13 € cette fois, nous dit Uber, on arrive, selon un calcul similaire à celui ci-dessus, à un solde après impôt de 948 euros par mois (752 en équivalent employé sans vacances). Et si l’on compte à nouveau la TVA à 21 % — Uber X est illégal (dans une vidéo en caméra cachée, l’entreprise reconnaît que c’est bien un service de taxi) —, on tombe à 717 € équivalent employé.

En réalité, ça pourrait même être encore moins parce qu’on est sous le plancher de la sécu et qu’on paye donc au forfait, qui dépasse dans ce cas allègrement les 22 % nominaux. Bref, le chauffeur peut être content s’il tire 600 € nets de son boulot.

Maintenant, demandez-vous pourquoi si peu de chauffeurs « de limousines » sont entrés dans le système : Uber X aurait tout au plus deux dizaines de chauffeurs aujourd’hui.

Douce Frange
En France, où le service fonctionne depuis un bon bout de temps, Uber a annoncé qu’elle faisait baisser les tarifs Uber X de 20 à 30 % pour affronter la concurrence. Le nombre de courses augmentera certes dans un premier temps, comme Uber le promet, mais seulement temporairement dès lors que dans l’univers Uber, il n’y a plus de limite au nombre de chauffeurs, ni au nombre de concurrents. Et les « contractors » d’Uber se retrouveront probablement avec un salaire de misère qui ne leur permettra plus de régler les traites de la belle voiture que certains d’entre eux ont achetée pour profiter du merveilleux progrès technologique offert par la firme.

Soyons justes, j’ai comparé ici la vie d’un chauffeur Uber à celle d’un employé. En réalité, les chauffeurs travaillent bien plus que 8 heures par jour. J’ai donc fait l’exercice sur 12 h par jour, à raison de 2 courses de 15 à 20’ par heure, soit 30 à 40 minutes de roulage par heure, ou encore 6 h à 8 h de trajets effectifs en ville par jour. Dans ce cas, il reste au chauffeur de « limousine » 1.384 € nets par mois (à 21 %), soit un équivalent employé de 1.200 euros par mois. Pour 12 h par jour. Certains taximans malins et indépendants se font largement le double. Les taximans employés touchent 36 % de leurs courses, avec un minimum de 1.600 € bruts par mois (et un droit au chômage, une vraie protection sociale, etc.) Le chauffeur Uber n’a rien de tout ça et peut être remballé du jour au lendemain sans la moindre explication. Il n’a même pas trop intérêt à refuser les courses peu rentables.

Uber condamne donc ses propres chauffeurs, à terme, à une nouvelle forme de servage dont elle seule tire profit et qu’elle seule contrôle. Avec ce petit détail piquant : les serfs étaient liés à la terre fournie par leur seigneur, ici, ils doivent acheter leur véhicule eux-mêmes !

Servage, parce que dans la plupart des cas, la commission réservée à Uber représente au moins 2/3 de ce que le chauffeur peut espérer gagner en net. Emploi ? Uber emploie 1,5 personne plein temps en Belgique et a payé, en 2014, 10.000 euros d’impôts environ.

Et si un jour, l’entreprise décide, à Bruxelles, de s’arroger jusqu’à 30 % du prix comme elle l’a fait à San Francisco, sur une course de 7 km à 10 €, elle se prendra 3 € et le chauffeur, maximum… 2,60 nets €. Or, je le rappelle, c’est lui qui investit dans la voiture, lui qui prend tous les risques, lui qui assume la majeure partie du travail. Le développement du concept Uber étant finalement la seule valeur ajoutée, l’app n’ayant rien de particulièrement bluffant : la République française vient d’en concevoir une, ça n’a semble-t-il pas été si compliqué que ça !

Uber n’est donc pas « une solution pour l’emploi. » C’est une solution… pour la misère.

Pour être complet, aujourd’hui, le voyage identique en taxi vous coûtera quelque 17 €. Pour un revenu final déjà pas gras. Uber a juste trouvé mieux : perturber totalement l’emploi à Bruxelles, réduire les revenus des professionnels et strontcher les amateurs. Et tout ça, au service de la mobilité de geeks et de bobos. Par des esclaves étoilés. Allez, roulez, jeunesse !

(1) Vu le nombre de lecteurs qui m’ont reproché d’avoir affirmé que tous les jeunes n’étaient pas équipés pour s’abonner à Uber (ce que j’entendais exprimer dans l’intro), j’ai été chercher quelques chiffres les plus récents possible (certaines stats ne semblent pas à jour) sur les conditions d’accès : smartphone, abonnement mobile et carte de crédit. Ceci pour montrer que contrairement aux taxis qui peuvent être pris par n’importe qui (liquide, cartes, etc.), Uber est réservé, pour l’instant, à une partie de la population. Après avoir interrogé plusieurs étudiants, la carte Visa est loin d’être généralisée chez ceux-ci.
(2) Suite à une remarque d’un commentateur : j’ai calculé ce que la TVA serait en sus du prix de la course, et non la proportion qu’elle représenterait sur le prix de la course. Mon raisonnement est qu’Uber ne facture pas la TVA à ses clients et donc que c’est bien 6% de 7 € qui sont dûs à la TVA — que l’opérateur a « oublié » de compter au destinataire. Si l’on considère que la TVA a bien été facturée mais non réglée à l’administration, c’est en effet légèrement moins. Je ne prétends pas être juste au niveau comptable, je fais une simulation crédible, mais pas exacte (c’est d’ailleurs impossible vu le nombre de cas particuliers possibles).

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