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Dossier Heyvaert

Travailler et se nourrir

Publié le mardi 29 août, par IEB

Témoignages.

L’ensemble des commerces du quartier, marchés des abattoirs inclus, constituent une opportunité pour trouver des petits boulots, le plus souvent informels. charger et décharger des caisses, faire un remplacement sur un stand, vendre des pistaches ou des cafés aux commerçants.

« Ici le matin, [...] à 5 h du matin, il y a 15-20 personnes qui passent pour vous demander du travail… Tous les jours, t’as des gens qui cherchent des boulots. T’as des gens, ils n’ont rien à faire ils viennent à côté de toi, ils te disent ‘écoute, laisse-moi mettre trois trucs à côté de toi pour revendre’. En fait, moi je suis pas contre que tout le monde s’en sort pour manger, je suis pas contre. Mais par contre des petites gens comme ça, ça nous tue nous. Par exemple ils viennent ici au métro Clemenceau, là ils te déballent, ils vendent des parfums, des trucs, des vêtements, des copies, des baskets, des téléphones et des bazars. Eux ils vivent pas de ça. Ils n’ont pas de lois sociales, ils n’ont pas de TVA, ils n’ont pas d’emplacements, ils n’ont rien. »

Homme belge d’origine marocaine
vendant depuis 20 ans des vêtements
sur le marché des abattoirs

Il s’agit certes d’activités précaires souvent non déclarées mais qui permettent de mettre le pied à l’étrier le temps d’accéder à un meilleur statut. Il s’agit parfois simplement d’une question de survie.

« Le quartier c’est pas forcément ce que les gens croient mais c’est vrai peut-être ce qui dérangeait les gens auparavant, c’est un quartier où il y a les primo-arrivants. Donc les primo-arrivants là, quand ils arrivent, c’est vrai qu’ils connaissent rien de la loi du pays. Peut-être ils n’ont pas de papiers, ils se disent voilà qu’on pourrait se débrouiller ici, peut-être que quelqu’un va l’aider à laver les voitures ici. Peut-être que quelqu’un va lui donner 20 €, déjà ça va, c’est illégal mais c’est mieux, ça vaut mieux que zéro parce que s’ils rentrent pas dans ce circuit, ils peuvent aller faire le deal de drogue et peut-être faire des cambriolages donc c’est vrai que c’est illégal mais c’est un peu l’illégalité positive. S’il y a un Libanais qui a besoin de quelqu’un pour nettoyer sa voiture, ils ont 20 €, ils rentrent à la mai-son, ils ne vont pas profiter de la sécurité sociale. Ils vont dépenser ces 20 € dans le circuit économique belge donc c’est un mal nécessaire. »

Ivoirien travaillant dans le commerce
de voitures d’occasion et vivant
depuis une petite dizaine d’années
dans le quartier

« J’aime bien le quartier pour la liberté qu’on peut y trouver, ça fait pas longtemps que je suis ici dans ce quartier, je l’ai connu grâce à des gens, ça fait à peu près deux ans à peine que je l’ai connu à travers des amis et des gens qui le fréquentaient. C’est un quartier où on peut faire beaucoup de business, c’est un quartier où on peut acheter des voitures pour les revendre en Afrique. C’est notre moyen de survie. »

Un travailleur dans le secteur
des voitures

Dans les diagnostics des pouvoirs publics, l’activité des garages n’est souvent décrite qu’en termes de dysfonctionnement.

« Le commerce de voitures de seconde main à Cureghem n’est pas compatible avec le développement des fonctions urbaines propres au centre-ville. Il n’apporte aucune plus-value à la ville et est plutôt source de nuisances. Il convient donc d’envisager son déplacement vers d’autres zones du canal, en dehors du centre urbain. »

Projet de Plan régional
de développement durable, 2013

« De nombreux rabatteurs, souvent en provenance d’Afrique sub saharienne, investissent l’espace public et s’approprient certains tronçons de rue. D’après certains acteurs, cette concentration donnerait lieu à un commerce de petits objets volés et amènerait une image de territorialisation des nationalités dans le quartier, laquelle est ressentie comme négative. […] Dans cette partie du quartier, la rue devient une zone de transactions commerciales formelles et informelles. »

Bureau d’études Ipé-BUUR, 2013, p. 56.

S’il ne faut pas nier les réalités du quartier, elles-mêmes liées à des causes sociales, économiques et politiques à plusieurs échelles, il serait très réducteur de ramener les activités économiques du quartier à des activités informelles d’économie parallèle. De nombreuses activités respectent les exigences légales. Les garages du quartier sont aujourd’hui en ordre pour la plupart d’entre eux et disposent de permis d’environnement et les emplois directs qu’ils génèrent sont des emplois déclarés. Même si l’activité est en perte de vitesse, notamment en raison d’une conjoncture internationale difficile sur ce marché, c’est encore un demi-millier de voitures qui rejoignent chaque jour le continent africain via le port d’Anvers au départ de Heyvaert. la concentration de l’activité dans le quartier à proximité de la gare internationale Midi lui donne un fort potentiel économique. Les garagistes sont venus occupés dans les années 80 les espaces laissés vacants par les bouchers et grossistes en viande qui, suite à l’introduction de nouvelles normes d’hygiène, préféraient déménager vers des locaux neufs en périphérie plutôt que d’entreprendre sur place de coûteux travaux de mise en conformité [1]. Ils constituent depuis lors un catalyseur de l’activité économique du quartier. L’accumulation des garages sur quelques rues draine une population originaire d’Afrique subsaharienne favorisant l’installation de commerces de proximité orientés vers cette population.

« Il y a des fournisseurs partout, que quand je veux manger du piment ou quelque chose d’épicé, que j’ai pas besoin d’aller jusqu’à Bruxelles pour le trouver. Je passe directement dans l’abattoir ou dans n’importe quel restaurant dans le quartier, mais il faut aimer, nous le quartier nous rappelle un peu l’Afrique. »

Nigérien employé comme
chauffeur poids lourd

Par contre, il est vrai que l’activité de garage actuelle est difficilement compatible avec la nouvelle vocation résidentielle plus « classes moyennes » que les pouvoirs publics voudraient donner au quartier. Mais ces derniers devront jouer avec maintes contraintes pour réaliser leurs objectifs : les garagistes sont à 80% propriétaires de leurs surfaces d’exploitation, de manutention et de stockage des véhicules et ne sont pas prêts à brader leurs ressources foncières. En outre, la plupart des sols sont pollués et ne respectent pas les normes permettant d’accueillir la fonction logement.

« Les enjeux financiers dépassent donc largement le ’petit quartier Heyvaert’ et exigent d’être pris en compte lorsqu’on désire trouver des solutions aux nuisances existantes. Il me semble indispensable de mesurer aussi pleinement les apports positifs de ce commerce pour espérer prendre des mesures efficaces qui auraient des chances d’aboutir. Les enjeux économiques sont trop importants. Les décisions politiques auront peu de chances d’être suivies d’effets si on persiste dans l’idée qu’il s’agit d’une activité secondaire qui touche à une économie de récupération et de bouts de ficelles. Tant qu’on dévalorisera l’activité, les mesures ne seront pas prises au sérieux par les principaux acteurs économiques du secteur. »

Martin Rosenfeld, chercheur à l’ULB [2]

Si la concentration des activités commerciales peut générer des formes de concurrence, elle produit aussi des formes diverses de solidarités et d’échanges.

« Dans le commerce c’est chacun pour soi… Il y a une solidarité par exemple quand il y a un décès dans une famille ou il y a un événement, un mariage ou un truc, alors là bon. »

Homme belge d’origine marocaine de 56 ans travaillant depuis 20 ans au marché des abattoirs

« Entre nous, il y a toujours la guerre des prix, la guerre des nerfs comme on dit. Mais après ça, on a de bons rapports. La plupart c’est des Pakis, je leur livre ce que moi j’importe d’Afrique et moi ce que je n’ai pas, je le prends de chez eux, s’ils ont des bons prix. Les boîtes de conserve, je les prends de chez eux. Il y a une forme d’échanges mais c’est vrai qu’ils font dix fois plus grand que mon local. »

Homme belge d’origine congolaise

Notes

[1M. ROSENFELD et M. VAN CRIEKINGEN, op. cit., p. 29.

[2Propos recueillis par Ph. CLAUDEL et C. SCOHIER, « Heyvaert, vers une transformation ? », IEB, 2014, p.55.

Dernier ajout : 23 novembre.