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Dossier – Tour & Taxis, an urban experience ?

Tour et Taxis, Molenbeek Maritime, Vieux Laeken : plaidoyer pour une intégration réussie

Publié le lundi 19 avril 2010, par Comité de quartier Marie-Christine/Reine/Stéphanie, Smeyers, Jean-Louis

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Le point de vue du Comité de quartier Marie-Christine/Reine/Stéphanie.

Le site de Tour et Taxis a été durant des années une plateforme logistique de première importance. Centrée sur le transport par rail, il comportait un entrepôt « sous douane » modèle dont le bâtiment principal a fait l’objet d’une rénovation réussie, au moins sur le plan architectural, mais aussi une gare « marchandise » vaste et très active.

Le site comportait une gare de triage au bruit de laquelle les riverains
étaient bien obligés de s’habituer. Il fournissait de l’emploi à plus de 3 000 personnes dont plus de 400 douaniers. Chaque matin, des trains amenaient des navetteurs, qui constituaient l’essentiel de la main-d’œuvre.

Deux facteurs en ont marqué le déclin : la part prépondérante prise dans les années 60-70 par le transport routier et l’ouverture des frontières dans le cadre de la construction européenne. Pour tenter de contrer le premier, on essaya bien de construire un centre TIR (Transport International Routier)
qui devait permettre à des camions de gros tonnages de remplacer le chemin de fer. Ce fut un relatif échec. Mais le second était incontournable. Et le site connut un déclin brutal : l’entrepôt sous douane n’avait plus de raison d’exister ce qui accéléra la disparition de l’activité ferroviaire. La route triomphait. Le site s’endormit durant deux décennies. Il fit l’objet de plans
divers mais dont aucun n’aboutit, hormis la rénovation de l’Entrepôt royal, à une réalisation concrète. Il fut cédé à la promotion immobilière privée qui rêve d’en faire un « nouveau quartier » de Bruxelles.

Molenbeek Maritime

Situé autour du site de Tour et Taxis dans une commune populaire — Molenbeek fut appelée au 19e siècle le Manchester bruxellois — Molenbeek Maritime était un quartier à la mixité prononcée. Il comportait un mélange parfois harmonieux, parfois moins, d’habitations et d’industries, mais aussi d’une population ouvrière et bourgeoise. Des rues aux habitations moyennes
voisinaient avec du logement social et des avenues aux demeures patriciennes. L’industrie, pour l’essentiel, s’adossait au site de Tour et Taxis et si son déclin était antérieur à celui du site, sa fermeture en marqua la fin brutale. Nombre d’agences en douane, de compagnies de transport fermèrent leurs portes. Le quartier connut une déglingue certaine. Une « revitalisation » au travers des Contrats de quartier engendra ces dernières années une spéculation immobilière due entre autres à l’arrivée
d’une population mieux nantie dont une partie est issue de l’immigration.

Le « vieux Laeken »

La partie de ce quartier qui longe le site de Tour et Taxis est actuellement enclavée entre celui-ci et une quasi-autoroute de pénétration en provenance d’Anvers et du Ring. Elle a également connu un déclin à partir des années soixante car paradoxalement le boom économique a provoqué le départ de maintes industries qui par suite de leur développement s’y sont trouvées à l’étroit. Ceci a créé des « friches industrielles » qui aujourd’hui sont presque
toutes en voie de « loftisation ». Ici aussi les Contrats de quartier ont joué un rôle prépondérant dans le phénomène. Il n’en reste pas moins que la plupart des habitants restent modestes voire pauvres avec une forte proportion d’origine immigrée. La rue Marie-Christine, artère commerçante principale du quartier, a vu la qualité de ses commerces diminuer sensiblement, participant à la dégradation du quartier. Celui-ci est donc tiraillé entre deux tendances : d’une part, la paupérisation due essentiellement à l’afflux d’une population immigrée à revenus relativement faibles et d’autre part, une « gentrification » par l’occupation des lofts par une population encore plus aisée.

Une intégration réussie

Il n’est pas question ici de polémiquer ni même d’analyser les projets avancés par les promoteurs qui possèdent le site. Voyons plutôt les critères auxquels une intégration devrait répondre. Souvent les promoteurs mais aussi les autorités communales et régionales font l’article pour le projet en avançant l’idée d’un « nouveau quartier » dans Bruxelles. Ceci semble sous-
entendre un quartier différent de ceux qui l’entourent, pérennisant ainsi la situation des quartiers avoisinants : pauvre mais soumis à la spéculation immobilière pour Molenbeek Maritime, enclavé sans voie de sortie pour le vieux Laeken.

Ouvrir le site

Une première piste serait de mettre fin à l’isolement du site par rapport aux deux quartiers avoisinants. Il est vrai que la géographie ne semble pas favorable. L’installation du chemin de fer a obligé d’araser la surface et a creusé ainsi dans le haut du site un abrupt d’une quinzaine de mètres
(clairement visible rue du Laekenveld [1], rue de Rotterdam, rue de la Sambre). Mais ce qui a été creusé peut être remblayé. On
supprimerait ainsi une première barrière entre le site et le quartier avoisinant. Du côté de Laeken, la chose est encore plus simple : il serait naturel de prolonger la rue de Molenbeek au travers du site. La nature du trafic de ces voiries demande une étude approfondie qui dépasse les limites
du présent article. Sur deux côtés, rue Picard et avenue du Port, le site est fermé d’une part par des bâtiments, et d’autre part par des murs et des grilles donnant à l’ensemble un aspect de terrain fortifié. Il n’est pas plaidé ici pour la suppression de la Gare Maritime mais bien pour son ouverture
au quartier. Par contre, les bâtiments de petit gabarit du haut de la rue Picard et les murs de l’avenue du Port avaient une fonction de protection d’un lieu de stockage de marchandises parfois coûteuses. Aujourd’hui, ils ne servent qu’à « fermer » ce site par rapport au quartier avoisinant
engendrant ainsi une sensation de « ghetto » (de riches ?).

Empêcher la spéculation foncière

Une deuxième piste serait d’assurer que la destination des constructions cadre avec l’ensemble du quartier : ne pas se limiter à des espaces de « standing » mais veiller à mêler le plus harmonieusement possible
des logements de tous types : sociaux, conventionnés, moyens et pourquoi pas de standing. Il faut aussi éviter que le site n’engendre une inflation immobilière supplémentaire sur les quartiers avoisinants.
Les modalités pour arriver à cette mixité relèvent d’un débat de fond sur l’organisation du territoire, la propriété du sol. D’autre part, il faudrait que le site offre des emplois en rapport avec l’arrivée des nouveaux habitants. Il ne faut pas se limiter à des emplois de bureau mais offrir des espaces à de petites et moyennes entreprises qui, si l’on en croit les slogans officiels,
sont celles qui produisent le plus de postes de travail par euro investi. Ceci ne sera obtenu que par une planification soigneuse où le politique a un rôle certain à jouer. Dans cette optique, la valorisation des terrains qui étaient affectés au défunt (?) BILC devrait être étudiée conjointement.

Relier les quartiers

Une troisième piste serait de désenclaver le site par la création de lignes de transport public dont la vocation ne serait pas d’amener les habitants à la gare la plus proche (gare du Nord, Pannenhuis) mais d’établir des liens rapides entre le site, les quartiers avoisinants (Maritime, Laeken) et le reste
de la région bruxelloise. Il ne faudrait surtout pas que Tour et Taxis devienne une « cité dortoir » dont les habitants iraient travailler « ailleurs » par un curieux renversement de situation. Ainsi il faudrait établir une ligne de tram traversant le site et reliant Molenbeek à Laeken couplée ou combinée à un trajet le long de l’avenue du Port qui pourrait faire la liaison avec la rue
Marie-Christine, la place Emile Bockstael et le centre-ville. Il s’agit ici d’une ébauche qui demande à être affinée. Mais le but est clair : créer les conditions de survie d’un environnement à moyen terme et non assurer un profit à court terme. Pour cela, il faut organiser cet ensemble dans une
perspective où la voiture individuelle ne sera plus la panacée et le but ultime. C’est aujourd’hui devenu plus qu’une intention louable, c’est une obligation sans laquelle la société sera condamnée à payer au prix
fort les erreurs commises. Gérer c’est prévoir. Mais qu’attendent nos gestionnaires politiques pour enfin voir plus loin que le bout de la législature ?

Partager les équipements collectifs

Une quatrième piste est non seulement de valoriser au profit des quartiers riverains les équipements collectifs créés sur le site mais aussi d’intégrer au profit des habitants du site ceux présents ou à créer dans le tissu urbain environnant. De cette façon, les contacts entre les habitants seront favorisés à défaut d’être naturels. Des espaces de convivialité devraient être accessibles à tous : parcs, salles de spectacles, de sport, espaces commerciaux,... Mais également les services à la population, comme les crèches et les écoles, devraient être ouverts aux voisins.

Les « réalistes » objecteront, non sans raison, qu’il s’agit là de vœux pieux relevant pour l’essentiel de l’utopie la plus pure, que les dés sont jetés, les plans sont prêts, la construction va commencer... Mais il n’est jamais trop tard pour infléchir une réalisation dans un autre sens. L’histoire n’a-t-elle pas montré souvent que « parce qu’on leur a dit que c’était impossible, ils
l’ont fait »
.

Smeyers, Jean-Louis
Comité de quartier Marie-Christine/Reine/Stéphanie

Notes

[1Il est intéressant de noter que
dans chacun des deux quartiers une rue fait encore référence à une liaison entre les quartiers à laquelle le chemin de fer a mis fin par la création d’un ensemble comportant des dizaines de voies : rue du Laekenveld (champ
de Laeken) à Molenbeek, rue de Molenbeek à Laeken !

BEM n°235 – 19 avril 2010

BEM n°235 – 19 avril 2010

Dernier ajout : 16 octobre.