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Times Square, icône de la mondialité urbaine

Publié le lundi 31 juillet, par Michel Lussault

Depuis l’installation du « New York Times » en 1904, qui donna son nom à cette place, à la rénovation à la fin des années 80 de ce qui était devenu un quartier malfamé, ce lieu est devenu la quintessence d’images connectées.

Times Square, icône de la mondialité urbaine

Un hyper-lieu, c’est du local « exaspéré » par la mondialisation. Partons d’un cas pour le comprendre : Times Square. Cet espace peu ample, situé à l’intersection de Broadway et de la 7e Avenue et s’étirant de la 42e à la 48e Rue (ouest), est devenu iconique de la global city que constituent New York et un des sites les plus célèbres au monde.

La place prit ce nom lorsque le New York Times y installa son nouveau siège social en 1904. Le journal y lança, le 31 décembre 1907, la tradition des festivités de la nuit de nouvel an, qui aujourd’hui rassemblent plus de 1 million de personnes pour le décompte des soixante dernières secondes de l’année, en une manifestation aux images partout diffusées. A cette époque,Times Square constituait l’épicentre du quartier des théâtres. Ceux-ci furent, à partir des années 1880, les premiers bâtiments illuminés de New York, et dès 1917, on installa à Times Square, en raison de sa fréquentation importante, un panneau électrique lumineux pour des annonces ; en 1928, le premier message déroulant lumineux jamais diffusé annonça la victoire de Herbert Hoover à l’élection présidentielle. La Grande Dépression ouvrit une période de déclin de cinquante ans ; la place devint le centre d’un quartier de plus en plus mal famé, à la réputation détestable, marqué par la toxicomanie, la prostitution, la délinquance, la grande pauvreté.
Subsides et redéveloppement

Le retour en grâce fut laborieux ; au début des années 90, un moyen et un opérateur majeur allaient enclencher la réhabilitation et même la transmutation de Times Square. Le moyen est celui du business improvement district (BID) - assez classique, en Amérique du Nord, qui permet à une autorité locale de confier à des acteurs économiques une série de tâches d’édilité et d’amélioration des conditions urbaines en échange de droits économiques spéciaux et renforcés. En 1992, un tel district, structure privée, qui bénéficie de subsides fiscaux, est créé autour de la place pour soutenir le redéveloppement du secteur.

Il faudra toutefois l’engagement d’un acteur urbain que personne n’attendait pour que la situation change vraiment : Disney, dont la décision de s’impliquer surprit, en raison de la dissonance entre l’image de déréliction du lieu et les valeurs de la pop culture promue par la compagnie. Mais Disney cherchait de nouvelles voies de profit et comprit le potentiel immobilier de l’opération et surtout l’intérêt du rachat possible de théâtres voisins, alors que la firme commençait à saisir la possibilité de valoriser ses dessins animés par des comédies musicales - Broadway fut relancé par ce type de spectacles.

Avec Disney, le district trouvait sa locomotive, et l’entreprise injecta 1,2 milliard de dollars dans des opérations immobilières, acquit et restaura des théâtres (dont le célèbre Amsterdam Theater), ouvrit un énorme Disney Store, implanta sur place en 1999 des studios du réseau ABC racheté par la firme et qui allaient lancer le tournage sur place de « shows live » dans l’immeuble à l’angle de Broadway et de la 44e Rue. La place et son entour ont connu alors l’arrivée de nombreuses entreprises et des commerces pour la plupart consacrés aux loisirs et aux médias.

Le BID assure de très nombreuses compétences : la sécurité (via une force de sécurité privée, bien identifiable et reconnaissable, en charge de l’ordre au quotidien dans le périmètre du district et coopérant étroitement avec la police de New York) et la propreté notamment, car il s’agit de garantir le calme jugé nécessaire au développement des affaires et à la promotion de Times Square en espace pour le loisir des familles et des touristes. La présence de Disney a joué dans cette évolution, mais cela constituait l’axe stratégique de l’action de la municipalité de Rudolph Giuliani (maire de 1994 à 2001). Le district gère aussi la promotion commerciale et touristique, la mise en valeur urbaine et l’aménagement, la conception et la réalisation d’événement et même l’aide sociale et la charité.

A Times Square, on a donc confié à un acteur privé la tâche d’« opérer » le public, et on retrouve cela, peu ou prou, dans de très nombreux hyper-lieux. Cela marque une évolution, en contexte de mondialisation, de la manière dont les puissances « publiques » classiques ont reflué pour transférer à d’autres acteurs tout ou partie de leurs prérogatives initiales destinées à servir un intérêt général - ici assurer la requalification urbaine de Times Square.

Plus de 40 millions de visiteurs par an viennent désormais goûter l’attraction permanente de Times Square ; son agenda est ponctué de grandes fêtes, dont celle du nouvel an. Sa mise en tourisme, en tant que « carrefour du monde » (sa dénomination sur le site web officiel), est assurée. Cette place urbaine assez quelconque, qui aurait pu n’être qu’un carrefour où l’on passe sans y songer, est devenue un spectacle en soi en même temps qu’un centre commercial à ciel ouvert, un espace qui vaut par et pour lui-même et son ambiance d’activité incessante et de mouvement permanent. Et si Times Square est, certes, très surveillée (pas plus au demeurant que d’autres parties de New York), il reste un périmètre dont la clientèle est socialement et « racialement » diverse et qui joue un rôle majeur dans la constitution d’une urbanité new-yorkaise contemporaine qui se forge ici, à la faveur tout à la fois de la pratique ordinaire et de la participation aux événements qui s’y déroulent.
Spectacle visuel constant

Un assemblage d’écrans en continu - sur plus de dix étages sur certains immeubles - circonscrit Times Square et en forme le bord lumineux, connecté et communicant. La qualité des matériels aidant, il est possible d’assurer un spectacle visuel constant, y compris en plein jour, un bombardement tous azimuts du passant par des visuels et, de plus en plus, des sons, le piéton vivant alors une sorte d’expérience d’environnement immersif. Les règlements d’urbanisme, bien loin de contrôler et de limiter la mise en place d’un tel dispositif, l’encouragent, afin que Times Square devienne une attraction de lumière et de sensations rétiniennes, un hyper-lieu surexposé.

La place est une scène, ou mieux encore : le plateau d’une télévision globalisée à ciel ouvert, où se « performe » sans interruption la représentation de la mondialité urbaine, dont nous sommes, tout un chacun à la fois des acteurs et des spectateurs. Périodiquement, entre les séquences publicitaires, l’écran géant projette en direct l’image du « public » assemblé au centre de la zone piétonnière, donc l’image de passants regardant leur(s) image(s), en une sorte de mise en abyme où chacun multiplie les adresses à la caméra : des signes de la main, des gestes emphatiques, afin de se voir soi-même se voyant et prouver ainsi qu’on existe ici et maintenant, dans ce siège de l’urbanité mondiale. Se compose ainsi un spectacle de pure coprésence, qui tient à la fois de la performance collective et de l’installation vidéo.

Ce mélange des genres de l’entertainment, de l’art, du merchandising et des médias témoigne de la spectacularisation qui devient le fondement du fonctionnement des grands centres et hubs urbains. Tout peut et doit être source de spectacle et d’émotions. Times Square s’impose aussi comme un vecteur d’expérience individuelle - étourdissante jusqu’à l’écœurement : elle propose une interactivité qui vise à émouvoir, à enthousiasmer une personne, engagée avec d’autres dans cette même expérience, à la fois intense, banale, et choisie : le partage momentané de l’hyper-lieu.

Hyper lieux, les nouvelles géographies de la mondialisation, de Michel Lussault, Seuil, 2017.
Michel Lussault

Voir en ligne : Libération.fr

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Dernier ajout : 22 octobre.