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Sortir enfin du tunnel… de l’étalement urbain

Publié le mardi 23 février, par Christophe Schoune

Entre l’imbroglio fédéral sur le RER et la saga des tunnels bruxellois, l’information est passée inaperçue. Elle mérite cependant que l’on s’y attarde : Bruxelles, Liège, Charleroi ou Namur continuent à perdre une partie de leurs classes moyennes, attirées par les sirènes vertes de la périphérie. Le phénomène n’est pas neuf et rien ne semble pouvoir l’arrêter…

Entre l’imbroglio fédéral sur le RER et la saga des tunnels bruxellois, l’information est passée inaperçue. Elle mérite cependant que l’on s’y attarde : Bruxelles, Liège, Charleroi ou Namur continuent à perdre une partie de leurs classes moyennes, attirées par les sirènes vertes de la périphérie. Le phénomène n’est pas neuf, mais il vient d’être étudié sur deux décennies par l’Institut wallon de la prospective et de la statistique (IWEPS) [1]. Et rien ne semble pouvoir arrêter ce phénomène…

Au total, entre 1994 et 2014, la Wallonie a gagné 271.974 habitants, constatent les auteurs de l’étude. Cette croissance est due pour 47,3 % au solde extérieur (migrations internationales) ; 26, 8 % au solde migratoire avec Bruxelles ; 11,4 % au solde migratoire avec la Flandre et 14, 5 % au solde naturel (naissances-décès). Les chiffres sont limpides : l’évolution de la population au sein des communes wallonnes dépend à 85 % des migrations internes ou externes à la Wallonie.

Véritables pôles d’attraction pour les jeunes, les couples séparés, les populations moins favorisées ou l’immigration internationale, les villes demeurent les moteurs des onze bassins résidentiels esquissés par l’Iweps. Mais ces coeurs se déssèchent d’une bonne partie de leurs forces vives socio-économiques : les classes moyennes. Ce mouvement, amorcé à l’aube des années 60 de Bruxelles vers sa périphérie, ne s’est pas arrêté ces vingt dernières années. Au contraire, l’analyse des migrations par classe d’âge démontre que depuis vingt ans, Bruxelles, Namur, Liège, Charleroi, Verviers et La Louvière ont perdu des centaines de milliers d’habitants (si, si) issus des classes moyennes. Et le phénomène s’est amplifié ces dernières années à Liège et Charleroi.

« La répartition spatiale des soldes migratoires de/vers Liège de 1994 à 2013 met en évidence les pertes importantes au profit essentiellement des communes du complexe résidentiel urbain de Liège et en particulier des communes d’agglomération de Herstal, Seraing, Ans, Saint-Nicolas et Chaudfontaine » (…), note l’Iweps. « Des pertes non négligeables se font également au profit d’Oupeye, Fléron, Beyne-Heusay, Sprimont, Esneux et Grâce-Hollogne. Liège a par contre gagné des habitants en provenance de Charleroi, Namur et Verviers et plus modérément de Huy, Andenne et d’autres communes plus éloignées. »

Le constat est similaire à Charleroi, qui a perdu 15.504 habitants sur 20 ans et dont le processus de périurbanisation s’est intensifié au cours du temps. « La période la plus récente 2009-2013 présente le solde négatif le plus élevé », constate encore l’Iweps.
Stabilisé depuis douze ans, le mouvement de Bruxelles vers la Wallonie se poursuit cependant : chaque année, près de 5000 Bruxellois font le choix de la périphérie pour les plus nantis ou de zones plus reculées comme Charleroi pour les familles aux faibles revenus qui ne peuvent plus se loger à Bruxelles. « La Région bruxelloise agit comme un moteur démographique pour les deux autres régions », poursuivent les auteurs. « Les migrations entre Bruxelles et ces deux régions concernent, pour la période 1994-2013, entre 48.000 et 61.000 personnes par an, alors que seulement 12.000 à 16.000 personnes migrent entre la Wallonie et la Flandre. »

Les centres-villes ont un effet repoussoir, tandis que les espaces éloignés des polarités demeurent attractifs pour les familles. Celles-ci y trouvent des services de qualité et accessibles dans un cadre de vie peu ou moins pollué que les centres urbains, soumis eux-mêmes à l’engorgement infernal exercé par la pression automobile de celles et ceux qui ont fait le choix de échapper vers la périphérie !

Certes, des outils ont été mis en place ces vingt dernières années pour contribuer au renouveau urbain et rendre nos villes plus douces à vivre [2]. Mais, largement insuffisante, cette palette de dispositifs variés aux résultats mitigés a témoigné en creux d’une absence de vision politique forte et coordonnée de la ville.

Réjouissons-nous ? Cette vision politique de la ville existe désormais, traduite dans une note de principes approuvée par le gouvernement wallon l’an dernier [3]. Mais sera-t-elle suffisante, au-delà de la promesse de « reconstruire la ville sur la ville », d’y ériger des « quartiers nouveaux » pour faire face à la démographie croissante en Wallonie et d’y recentrer les activités, si elle n’est pas complétée par des instruments pertinents et efficaces au service de cette vision ?
C’est tout le paradoxe des manquements constatés dans le projet de Code de développement territorial qui fait l’objet de cette édition spéciale des nIEWs. Alors qu’il est un levier majeur pour mettre en oeuvre le principe de recentrage des activités, le projet de CoDT est loin de se doter des moyens indispensables, dans sa version actuelle, pour contrer l’étalement urbain.

Par-delà les impacts environnementaux engendrés par cet étalement (émissions de CO2, pollution atmosphérique, gaspillage des ressources naturelles, perte de biodiversité,…) et son coût pour la collectivité, c’est aussi le vivre ensemble qui s’en trouve menacé dans des villes où la dualisation entre des populations fragilisées et les couches socio-culturellement privilégiées affecte la cohésion sociale.

A cet égard, le retour ou le maintien en ville des classes moyennes ne pourra se satisfaire d’éléments de discours vagues ou de faux-semblant technologiques : c’est sur le terrain de la ville, au niveau de ses infrastructures, de la qualité de ses écoles, de ses transports publics, de sa vitalité économique et culturelle, de la diversité des services qu’elle rend aux habitants, de l’accès possible à la propriété ou à des loyers modérés et de la qualité de vie et de l’air qu’on y respire que se jouera le maintien et le retour (des classes moyennes) vers les noyaux urbains.

Le chantier est immense et il n’y a aucune fatalité : la cité wallonne peut renaître si les pouvoirs publics sortent d’un carcan sous-localiste qui pénalise l’ambition. Où il s’agira, par exemple, de s’inspirer des meilleures expériences de nos voisins danois, hollandais, français ou allemands [4]. Et de mettre en place des outils structurants susceptibles de nous sortir enfin du tunnel de l’étalement urbain ! De ce point de vue, le vote du futur CoDT est une occasion à ne pas manquer !

[1] Mouvements résidentiels en wallonie (1994-2014) : analyses des migrations intercommunales et construction de bassins résidentiels. http://www.iweps.be/sites/default/files/wp21.pdf

[2] http://www.cpcp.be/etudes-et-prospectives/collection-au-quotidien/etalement-urbain-wallonie

[3] http://www.lesoir.be/790626/article/actualite/belgique/2015-02-10/wallonie-jette-bases-d-une-politique-ville

[4] http://www.iew.be/spip.php?article5048

Voir en ligne : Inter-Environnement Wallonie

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Dernier ajout : 27 septembre.