Plus que les autres, les Bruxellois ont appris à se défier de la « construction » européenne. C’est qu’en plus d’avoir saccagé leur ville et en avoir poussé le standing jusqu’à un niveau où la plupart ne peuvent pas suivre, la cure d’austérité libérale passe mal. L’Europe n’est plus cette machine qui fait encore rêver les gogos d’obscures républiques bananières de l’Est, mais un outil de régulation au service des puissants. Quelques activistes ont voulu avec humour faire réfléchir ceux qui « font » l’Europe, ou la défont plutôt. A entendre les cris d’orfraie des syndicats des eurocrates, on se dit que c’est plutôt raté.

Les partisans de la « construction » européenne aiment à présenter celle-ci comme synonyme de paix et de prospérité. Les agressions contre la Yougoslavie (et son dépeçage) ou, plus récemment, contre la Libye, la colonisation de l’Afghanistan, parmi d’autres faits d’armes, ont mis à mal la première équation. Quant à la seconde, elle a surtout signifié l’imposition des logiques de profit, qui ont réussi à s’insinuer partout, jusque dans la santé, l’éducation ou les collectivités locales et, concomitamment, le démantèlement des services publics, elle a enrichi ceux qui étaient déjà bien placés, appauvri tous les autres, ceux qui s’étaient contentés des miettes des énormes gains de productivité générés par la mobilisation des « Trente glorieuses », c’est-à-dire la majorité. [1] La prospérité, plus personne n’y croit.
Sauf sans doute ceux qui tirent de substantifiques bénéfices de l’idéologie de la concurrence, devenue la religion officielle de l’Union européenne : les eurocrates. Pas fous, ceux-ci se sont eux totalement soustraits aux règles impitoyables de la concurrence. Leurs prébendes mirobolantes, leurs pensions assurées après quelques mois de bons et loyaux services, leurs avantages de toutes sorte, le tout, bien entendu, échappant à l’impôt, les pantouflages et autres renvois d’ascenseur, les mettent à l’abri des risques. Les eurocrates ne se mêlent pas à la populace, ne parlent pas leur langue mais un pidgin vaguement apparenté à la langue de Shakespeare, ne fréquentent pas les mêmes lieux, ne lisent pas les mêmes journaux. Leur scène se joue à Bruxelles, c’est-à-dire nulle part, comme aurait dit Alfred Jarry. Ils s’y sentent bien. Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, a d’ailleurs chaleureusement remercié le Roi Albert II pour « l’amicale hospitalité à l’égard des fonctionnaires européens, qui se sentent ici chez eux ».
Le ton monte
Preuve que les Bruxellois sont un peuple pacifique, on ne déplore jusqu’ici aucune agression d’eurocrate effectuée dans un esprit de revanche, d’expédition punitive suscitée par la colère des autochtones, d’« eurocratonnade » en quelque sorte. C’en est même étonnant, si l’on en croit les syndicats européens [2], qui ont une conscience très aiguë de la sympathie que la politique européenne suscite dans la population. Fin mars, dans la station de métro Schuman, des fonctionnaires avaient été pris à partie par un petit groupe d’activistes, essuyant des quolibets. Cela passe maintenant les bornes avec cette série d’autocollants et de stickers hostiles placardés dans le quartier européen, notamment sur des voitures qui ont l’immatriculation réservée aux eurocrates. L’un d’entre eux montre un personnage pendu, sous le slogan "Eurocrate, sers-toi de ta cravate".
« Il apparaît évident qu’à la prochaine étape il y aura des blessés », mentionnent les syndicats eurocratiques, qui interpellent les autorités belges, les somment de renforcer la présence policière, mais aussi de lancer une enquête. Si la police doit mener une enquête chaque fois que des stickers sont collés sur des poteaux de feux rouges, il lui faudra certainement des renforts. Selon les syndicats, la source de tant d’ingratitude n’est à chercher ni dans la morgue et l’autisme des fonctionnaires surpayés, ni dans le cynisme des politiques d’austérité européenne, mais dans un défaut de communication. Les activistes sont hostiles parce qu’ils sont mal informés des bienfaits que l’UE déverse sur les masses ignorantes de la vérité libérale révélée. « Il est indispensable que les institutions fassent preuve du plus grand discernement dans leur communication avec la presse afin d’éviter que des médias propagent diverses allégations basées sur des généralisations hâtives et mal documentées facilitant leur exploitation ultérieure par des associations populistes dont la seule motivation est de ternir l’image de l’Europe. »
[1] Cf. Benjamin Landais, Aymeric Monville, Pierre Yaghlekdjian, « L’idéologie européenne », Aden, Bruxelles, 2008.
[2] Union Syndicale, Federation of European Civil Servants et Renouveau & Démocratie, dans une lettre adressée aux dirigeants des principales institutions et rendue publique par l’agence Belga le 3 mai.
A lire
Sur la gentrification européenne de Bruxelles, consulter : « Bruxelles bobo a le blues : quand la gentrification chasse les pauvres du centre-ville », RBDH, septembre 2007 et Mathieu Van Criekingen « Comment la gentrification est devenue, de phénomène marginal, un projet politique global », Revue Agone, n°38-39 « Villes et Résistances sociales », Marseille, 2008.

