Inter-Environnement Bruxelles Inter-Environnement Bruxelles

Voir la prostitution

Rénovation rime-t-elle avec éviction ?

Publié le mardi 29 mai 2018, par Maud Marsin

Tags :

Quel impact la revitalisation des noyaux urbains a-t-elle sur les travailleu·r·ses du sexe ? Coup de néon sur Liège et Charleroi, ces deux villes qui tentent de se séparer de leur mue…

Des p’tits trous, des p’tits trous, encore des p’tits trous… Telle pourrait être la rengaine des cohortes de pelleteuses, marteaux-piqueurs et grues qui façonnent Bruxelles à l’heure où nous écrivons ces lignes. Des ouvertures béantes mettent à jour les carcasses éventrées des immeubles d’autrefois, on abat çà et là, on (re)construit, on rénove, on astique les briques, on fabrique du broc… bref, on fait peau neuve. Un objectif blinquant derrière ce remue ménage : redorer le noyau urbain de la capitale européenne pour le rendre tendance, « touriste friendly » et y attirer les investisseurs. Mais derrière ce coup de neuf il y a parfois un coup de bluff destiné à évincer une réalité sociale moins séduisante : celle du métier que l’on rabâche être le plus vieux du monde qui s’exerce dans ces rues anciennement désertées par les chalands. Bruxelles-ville va-t-elle suivre l’exemple de ses consœurs de Liège et Charleroi où certains lieux de prostitution historiquement présent ont été contraints à la fermeture sans proposition d’alternatives viables ?

Liège et Charleroi : exemples d’une refonte urbaine à deux vitesses

Des lumières, on en voyait encore allumées il y a une dizaine d’années en vitrine de la cinquantaine de salons de prostitution situés entre la place Saint-Lambert et la Meuse, dans le quartier dit « Cathédrale Nord » de la cité ardente. Un quartier central nettoyé de ces « indésirables » par le bourgmestre liégeois Willy Demeyer, en fonction sous la bannière du PS depuis 1999. Ainsi, a-t-il entrepris une requalification de cette zone stratégique où travaillaient environ 150 femmes pour en faire un district numérique et créatif à la pointe. Au préalable, une « épuration » du quartier avait été entreprise. La raison avancée : la lutte contre l’insécurité et le trafic de drogue dont la prostitution était désignée comme responsable partielle. D’après lui, « le quartier Cathédrale Nord [était] devenu un lieu d’insécurité permanente, due principalement à la prostitution et à la toxicomanie ». Pour le bourgmestre, il était évident que les salons de prostitution attiraient un certain nombre de personnes n’ayant pas les ressources financières pour se payer les services d’une prostituée en vitrine. Pour y pallier, une prostitution dite « de rue » se serait alors installée. Moins onéreuse, brassant des travailleuses plus précaires et plus susceptibles d’être toxicomanes, ce type de prostitution concentrait, selon lui, deals et criminalités diverses.

En 2008, il fait donc voter un amendement au règlement communal visant à supprimer la prostitution – jusqu’alors tolérée dans certaines rues en vertu de sa présence historique [1] – du stratégiquement situé quartier Cathédrale Nord. C’est qu’en bordure de Meuse, de grands projets de rénovation, qui ne sont pas sans rappeler le fameux plan canal bruxellois, sont déjà ambitionnés à l’heure où le règlement est voté. Parmi eux, la réhabilitation de l’édifice néo-gothique de la Grand Poste, projet phare illustrant la volonté de revitalisation du bourgmestre liégeois. Acquise en 2006 par des promoteurs immobiliers, la Grand Poste fut tour à tour pressentie pour abriter un casino, un hôtel de grand standing ainsi qu’un grand marché bio ou encore des apparts-hôtel. Sauf qu’il faudra attendre l’année dernière – année de rachat partiel par la société publique Meusinvest – pour que les choses commencent à bouger un peu. En effet, Meusinvest a pour projet d’y implanter un incubateur de start-up qui devrait voir le jour d’ici fin 2018. La volonté de mue du quartier est telle qu’un nouveau nom lui a été assigné : Grand Léopold.

Une dizaine d’années que les rues ont été vidées de leurs occupant(e)s, une dizaine d’année sans pour autant que les projets ambitionnés prennent forme.

En avril 2014, un article de La Libre Belgique [2] faisait état des rues du quartier Cathédrale Nord devenues abandonnées et dangereuses pour les piétons. Mais si la reprise de ces axes laissés vacants a tardé, la mise en application du règlement, elle, n’a pas traîné. Selon les travailleurs d’Espace P…, les filles ont été l’objet de nombreux contrôles et arrestations menés sans réelle base juridique. L’infraction qui leur était reprochée était l’incitation à la débauche. L’impertinence de ce chef d’accusation a toutefois été soulevée par Quentin Deltour, coordinateur et chargé de communication d’Espace P… [3]. Peut-on réellement inciter à la débauche un client venu spécifiquement pour l’achat d’un service sexuel ? Pour lui, cet argument infondé aurait été utilisé comme instrument de (ré)pression des travailleuses du sexe (TDS). Ainsi, des femmes, connues comme TDS, se sont vues menacées d’embarquement au commissariat pour leur présence dans des rues dont elles étaient parfois simples usagères ou résidentes.

À Charleroi, c’est du nom évocateur de Phénix que l’on a baptisé le projet de revitalisation du centre historique de la ville.

À Charleroi, c’est du nom évocateur de Phénix que l’on a baptisé le projet de revitalisation du centre historique de la ville. Un projet faramineux – bénéficiant d’un financement FEDER – destiné, entre autres, à mettre en avant le patrimoine immobilier carolorégien tout en reliant les principales implantations culturelles et touristiques par la création d’une liaison ville-basse ville-haute. Cette dernière devant également servir à assurer la pérennité de l’activité commerciale. La volonté de rénovation a été bien accueillie par les commerçants et le milieu associatif, conscients et désireux de rendre la ville basse plus habitable et attractive économiquement. Mais si la volonté de revitalisation de la cité carolo est compréhensible, certaines réalités sociales et économiques sont néanmoins passées au rouleau compresseur de cet oiseau de feu.

Les choix opérés par le collège communal pour rendre séduisante la ville basse ont été vivement contestés, en particulier la construction du centre commercial Rive Gauche et ses milliers de mètres carrés dédiés aux chaînes multinationales auquel il est plus aisé d’accéder par le parking souterrain qu’en foulant les pavés des rues environnantes nouvellement liftées. Pas vraiment une aubaine pour les petits commerçants du coin. Pas plus d’aubaines pour le quartier rouge tout proche communément appelé le Triangle. Ce dernier abritait divers bars de prostitution, hôtels de passe, snacks et magasins de jour et de nuit… en somme tout ce que l’on peut trouver dans un quartier rouge, tant pour satisfaire les clients que les besoins des travailleu·r·ses.

Or, les activités du Triangle ternissent l’image fraîche et juvénile de cette ville basse renaissant de ses cendres… Afin d’assurer la blancheur virginale de ces rues, un règlement communal interdisant la prostitution sous toutes ses formes visibles est voté en 2014. La police ne traîne pas à avertir les travailleuses du quartier et Espace P… Charleroi édite une brochure explicative à leur attention. Au final, ce sont pas moins de 180 arrestations de TDS avec parfois jusqu’à 12 heures de cachot assorties d’un fichage systématique qui sont recensées en un an. Le message est donc clair : criminalisation et non-légitimité de la prostitution et des personnes qui l’exercent. Les travaux de voiries se sont ensuite chargés de rendre le quartier inaccessible et ont fait fuir une autre partie des clients et prostituées qui y travaillaient. Une pétition contre la prostitution a été lancée dans le quartier par les habitants puis les autorités ont pris le relais de cette chasse aux sorcières d’un genre nouveau. Ces dernières vérifiaient systématiquement les baux et comparaient les personnes présentes dans les appartements où il est interdit d’être à plusieurs sous peine d’être taxé de proxénétisme. Enfin, la salubrité des bâtiments a été passée au peigne fin par les pompiers qui sont venus dans les établissements vérifier la présence de portes coupe feux, la largeur des escaliers, etc. À chaque étape des salons sont fermés, des femmes s’en sont allées… Mais où ?

Les solutions proposées : un os à ronger ?

À Liège, ce n’est qu’après la fermeture effective des salons que la ville, bon gré mal gré en quête d’alternative pour les travailleuses du sexe, a lancé le projet Isatis – Initiative Sociale d’Aide aux Travailleurs Indépendants du Sexe. Il s’agissait de mettre en place un Eros Center [4] chapeauté par une ASBL constituée de représentants politiques – ce qui permettait à la ville de garder un droit de regard – du milieu associatif et des TDS qui auraient alors eu le droit d’intervenir dans ce projet les concernant. Les travailleurs d’Espace P… invités à participer aux débats sur Isatis se sont rapidement désolidarisés du projet. En cause : une tournure trop rigide où seules les femmes possédant un titre de séjour valable, en ordre d’impôts et de cotisations ONS auraient été éligibles pour travailler dans la nouvelle structure. En outre, l’insertion d’une supérette dans l’enceinte de l’établissement ainsi que la volonté d’y établir une crèche stigmatisait davantage cette population déjà fragilisée, la confinant dans un entre soi. Isatis a été définitivement enterré en 2015 faute de majorité politique. « Le modèle de fonctionnement imaginé était très coûteux et s’apparentait à du proxénétisme associatif dans la mesure où la location des salons permettait de financer une quantité importante d’emplois » [5], ajoutait Willy Demeyer. Une déclaration qui en laissa plus d’un pantois…

Nettoyés, balayés, astiqués, ces périmètres deviennent autant de pages blanches où peuvent s’écrire une histoire d’un tout autre standing.

À quelques kilomètres du centre-ville liégeois, un projet similaire à Isatis est encore sur les rails dans la commune voisine de Seraing. Après plus de 10 ans d’âpres négociations et plusieurs sorties de route, il semblerait qu’il soit maintenant en phase de se concrétiser. 34 chambres y seront proposées et la gestion sera opérée par l’asbl Geces – Gestion Eros Center Seraing. Initialement destiné à remplacer les vitrines présentes sur son territoire, cet Eros Center [6] a été utilisé comme excuse pour précipiter la chute de l’initiative liégeoise. Notons que la commune sérésienne a, quant à elle, pris le parti d’attendre la finalisation du projet avant de supprimer ses salons. Pour les associations de terrains et le syndicat des travailleu(r)ses du sexe UTSOPI – Union des Travailleu(r)ses du Sexe Organisés pour l’Indépendance –, si la création d’Eros Center représente certes une alternative viable et plébiscitée par les habitants des quartiers concernés, elle n’en demeure pas moins insuffisante pour mettre à l’abri tous les travailleurs et travailleuses des quartiers de prostitution ; ce type de structure parfois décrié comme hygiéniste, ne correspondant pas à tous les TDS ni à tous les types de prostitution.

À Charleroi, le projet d’un Eros Center initialement proposé par la ville a été rapidement écarté, car il ne correspondait pas aux types de prostitution pratiqués dans le « Triangle » – lieu historique de prostitution dans la ville carolorégienne. La commune a alors choisi de déplacer la prostitution dans des lieux non résidentiels en périphérie du centre-ville, sous le ring, rue des Rivages. Un endroit a été sommairement aménagé : débroussaillage, pose de bancs et d’éclairage public… il fut rapidement qualifié de coupe-gorge par les travailleuses qui se sont passé le mot et ont déserté ce lieu insécurisant et somme toute inadapté. Ainsi étaient-elles obligées de monter dans les voitures des clients pour travailler – ce qui constitue un risque plus grand et est vivement déconseillé – à vue des autres voitures qui transitent sur l’autoroute. Cette alternative a donc été abandonnée à son tour [7], car au-delà de l’image désastreuse renvoyée par cette démarche, il manquait également à cette proposition une bonne dose de considération et de sens pratique ainsi que de connaissance du terrain.

La précarisation comme conséquence commune

Après la mise en application du règlement liégeois, les travailleuses du sexe se sont vues dans l’obligation de trouver un autre biais pour exercer leur activité. « Certaines TDS sont allées voir ailleurs, d’autres ont arrêté parce qu’il n’y avait tout simplement plus de place pour elles. Dans l’ensemble, cela a entraîné une hausse des loyers des vitrines à Seraing puisqu’il y avait plus de demandes que d’offre, et une augmentation de la prostitution de rue. L’interdiction des vitrines a donc finalement fait augmenter la prostitution de rue », confie Espace P… L’association n’a pas manqué de relever un afflux subit des travailleuses désormais malvenues à Liège dans les communes avoisinantes. Espace P… a également constaté une dispersion des bénéficiaires, ce qui rend le travail des associations de première ligne plus laborieux et moins efficace. Ainsi, les TDS sont plus isolées et l’accès aux soins et services proposés par les associations – dépistages gratuits, conseils, soutien psychologique et humain – a été restreint, faute de pouvoir les atteindre [8]. Le constat est similaire à Charleroi. Ces situations laissent craindre une recrudescence de problèmes de santé et de mal-être chez ces travailleuses rendues plus vulnérables. Car les travailleuses poussées dans la précarité sont plus enclines à accepter des pratiques et clients à risque, des clients douteux et des actes qu’elles refusaient jusqu’alors de pratiquer comme « l’amour sans protection », quand le travail se fait rare elles sont en effet contraintes d’accepter ce qui se présente, à leurs risques et périls.

« À pas de louves, à pas de tigresses et d’oiseaux, nous marcherons sur la lune s’il le faut, nous gagnerons l’espace qui nous revient, à nous qui sommes le baume sur les blessures, et l’eau dans le désert, parfumées, étincelantes, offertes et blessées, douces et violentes, femmes et magiciennes, princesses de nos sens et du désir des hommes. »

Grisélidis Real – Le noir est une couleur

Loin des yeux, loin du cœur de ville

Ces deux cas sont emblématiques d’un mouvement plus large d’invisibilisation de la prostitution dans les villes et les espaces publics qui ne se limite pas à nos frontières.

L’éviction des TDS visibles n’est-elle pas le symptôme d’un mouvement plus large de ségrégation programmée qui vise à écarter des noyaux urbains convoités les « indésirables » qui représentent des réalités sociales trop difficiles à assumer dans des espaces entièrement voués à se présenter sous un jour attractif et rentable ?

Nettoyés, balayés, astiqués, ces périmètres deviennent autant de pages blanches où peuvent s’écrire une histoire d’un tout autre standing.

Ceux et celles qui seront jugés ne pas pouvoir y prétendre iront manifestement se faire voir… ailleurs.

Ainsi les TDS, éparpillés sans ménagement voient un pan de leur tissu social se dissoudre cependant que deviennent obsolètes les stratégies de survie auparavant utilisées, que deviennent inaccessibles les commodités, le soutien qui pouvait leur être apporté dans ces rues, par leurs collègues, les associations de première ligne, les commerçants et les habitants de ces quartiers.

Dépossédés de leur légitimité à s’exprimer – et à être reconnus – en tant que TDS dans des dossiers qui les concernent pourtant, ces travailleurs du sexe exempts de droits – mais pas de devoirs – vis à vis d’un gouvernement qui tarde à légiférer clairement sur leur activité professionnelle, sont à la merci des volontés des différents bourgmestres et de leurs prises de positions éthiques et ambitions politico-économiques.

Maud Marsin
étudiante en écologie sociale, HELB

Notes

[1Soulignons que contrairement aux idées reçues, la demande de proscription de la prostitution émane ici de la volonté du bourgmestre et non pas des habitants du quartier, généralement premiers demandeurs de ce type de mesure.

[2Isabelle Lemaire, « Cathédrale-Nord, la tache », La Libre Belgique, 4 avril 2014, www.lalibre.be/regions/liege/cathedrale-nord-la-tache-533eb6443570d35ee3e645df.

[3Espace P… est une association chargée de l’accompagnement des travailleu·r·ses du sexe, militant en faveur de leurs droits et implantée dans différentes villes de la communauté française.

[4Les Eros center sont, à l’image de la Villa TInto d’Anvers, des structures qui permettent d’accueillir et de gérer la prostitution. Les TDS peuvent généralement y louer un espace et exercer leur métier dans un cadre règlementé et sécurisé.

[5Philippe Bodeux, « Liège enterre son projet de centre de la prostitution, l’Eros Center », Le Soir, 23 mars 2015, www.lesoir.be/archive/recup/830412/article/actualite/regions/liege/2015-03-23/liege-enterre-son-projet-centre-prostitution-l-eros-center.

[6Ce dernier prévoit quelque 2 000 m² de surface dissimulés par brise-vue dans lesquels 34 chambres seront mises à disposition des prostitué(e)s. Un poste de police, un bureau médical et un jardin de 350 m² devraient aussi figurer au programme.

[7Une pétition ayant récolté plus de deux cents signatures a également précipité la chute de cette alternative.

[8Pour illustrer ces difficultés, Espace P… Liège réalise chaque année une tournée Saint-Nicolas. Avant, 400 sachets de bonbons étaient distribués en main propre à des prostituées. À présent, ils n’en distribuent plus que 150.

Bem n°294 - Mai-juin 2018

Bem n°294 - Mai-juin 2018

Dernier ajout : 13 novembre.