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Ne pas dépasser

Regard « autochtone » sur l’immigration marocaine

Publié le mardi 1er septembre 2015, par Mohamed Benzaouia

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Engagé et ancré dans les dynamiques des quartiers Bruxellois où il a travaillé et vécu, Jean Pierre Dupont (prêtre à la retraite) nous relate avec beaucoup de recul comment il a vu et vécu l’installation des travailleurs marocains et leurs familles dans ces quartiers. Il s’agit d’un témoignage spontané qui mêle l’humain au politique…

La date du 17 février 1964, lorsque se sont conclus les accords entre la Belgique et le Maroc, à propos du recrutement de travailleurs immigrés, est passé, au moins pour moi, tout à fait inaperçue. J’en ai peut-être entendu parler lors de l’un des bulletins du journal de l’ I.N.R, mais j’étais à cent lieues de m’imaginer quelles seraient les conséquences de cette décision, pour les quartiers populaires de Bruxelles et pour moi-même.

À l’époque, je vivais à Uccle, et je n’avais repéré dans les alentours qu’une seule famille émigrée, elle venait d’Andalousie. Autour d’elle s’était formée une chaîne de solidarité pour l’aider à s’intégrer. Lorsque je fus envoyé à Schaerbeek et Saint-Josse, je découvris vraiment « l’émigration » : … des centaines de familles espagnoles.

À ce moment-là (1965), les écoles, les commerces et les cafés étaient fréquentés surtout, par des Espagnols. C’était le temps de la dictature de Franco et j’assistais à des réunions animées par des militants ouvriers, réunions interdites en Espagne.

Après les Espagnols, des Maghrébins…

Après 1970, je remarquais, dans le « quartier Sainte-Marie » la présence progressive d’ouvriers marocains. Celle-ci se fit de plus en plus forte, aux dépens des Espagnols. Ces derniers amélioraient leur standing et partaient pour des zones suburbaines, plus aérées et où l’habitat n’était pas délabré. Rapidement : les écoles, les commerces et les cafés furent repris par des Marocains. Je me souviens fort bien du premier jeune marocain qui, après bien des tribulations, vint s ’adresser à moi. Plus qu’un « cas social » il me devint, au fil du temps : « un ami très proche ». Si j’en parle, c’est pour souligner qu’à travers une relation personnelle avec un individu, peut se découvrir tout le groupe social, ethnique et religieux qui se profile derrière lui et en concevoir de la sympathie. En même temps, dans une « maison de jeunes » fréquentée par des italo-belges des grecs et des autochtones, apparut le premier membre marocain. Sa présence ouvrit la porte à d’autres de ses compatriotes émigrés, qui devinrent bientôt majoritaires et même exclusifs. C’était comme si, là où se vivaient ouverture et accueil, s’engouffraient les nouveaux venus du phénomène migratoire.

La même chose se vécut au MRAX. Le mouvement créé par d’anciens résistants, des juifs progressistes, des militants de gauche, des chrétiens et des laïcs,… dut bientôt tenir compte du nombre croissant de travailleurs marocains et de leurs épouses, menacés, parfois, de discriminations dans la société dite « d’accueil ». Par contre il arrivait à l’époque que des entreprises ou des employeurs privés nous contactent pour recruter du personnel, parmi ceux qui nous fréquentaient. Nous étions encore en période de « haute conjoncture ».

Tentative de récupération…

De son côté et en concurrence avec tant de lieux d’accueil émanant de milieux progressistes, le gouvernement marocain, voulant sans doutes garder l’œil sur ses ressortissants, organise un réseau d’associations qu’il ouvre et nomme « amicales marocaines ». Des ministres en personne se déplacent pour venir inaugurer des maisons achetées, afin de fonctionner comme des « centres culturels ». Nous ne saurons jamais très bien ce qui s’y trame, derrière l’apparence de « salons de thé » ou de conférences. Nous nous méfions de leurs représentants choisis parmi les émigrés et vite repérés dans les quartiers comme des suppôts du pouvoir royal. Ces associations ne feront pas long feu et semblent avoir disparu après l’accession au trône du nouveau Roi du Maroc.

« C’était l’époque d’une ‘curiosité positive’ envers un certain ‘exotisme’ que représentaient les Marocains et leur culture. »

Folklore et religion

C’était l’époque d’une « curiosité positive » envers un certain « exotisme » que représentaient les Marocains et leur culture. Des « fêtes de l’émigration » remportaient un certain succès et permettaient aux émigrés d’exhiber leurs groupes de chants traditionnels, aux côtés de groupes grecs, espagnols et polonais… dans des spectacles familiaux, hauts en couleurs. Peu à peu, cependant, cette curiosité commença à énerver des observateurs marocains, plus critiques et purent être parfois dénoncés comme un « voyeurisme culturel ».

Au début de leur séjour en Belgique, le dépaysement rendait la tâche difficile aux mères de famille, chargées de la préparation des repas. Il n’était pas aisé de trouver les denrées nécessaires pour les plats et les pâtisseries traditionnelles. Il n’y avait peu ou pas de « bouchers islamiques » dans les environs, et s’éloigner trop de la maison n’était pas bien vu par la communauté (ni par les maris !). Aujourd’hui, nous dit une grand-mère installée confortablement dans son « salon marocain » on trouve tout ici, comme au Maroc ! Intégration inversée ?

Frustrations et… conscientisation positive…

Après 15 ans de séjour en Belgique et d’un travail pour lequel on ne trouve plus de main d’œuvre belge : mines, grands chantiers de routes et de tunnels, une frustration de plus en plus grande se fait jour chez les ouvriers marocains. Ils ont droit à un permis « B », mais dans la plupart des cas, le permis « A » leur est refusé [1]. Il y a du travail pour tous et tous sont embauchés, mais il apparaît que les travailleurs émigrés sont maintenus volontairement par les patrons et le ministre de l’Emploi et du Travail (fédéral à l’époque) dans une situation de précarité. Les organisations syndicales et surtout les mouvements de solidarité ouvrière, constatent que ces travailleurs peu qualifiés et pas organisés, sont utilisés comme « volant régulateur », afin d’empêcher une légitime hausse des salaires.

À ce moment, le M.T.A. (mouvement des travailleurs arabes) entre en scène. Des militants, dont nous apprendrons plus tard qu’ils sont de ceux qui ont provoqué et soutenu les grèves de la faim dans des églises de Paris (p.ex : Saint-Bernard de la Chapelle) veulent exporter à Bruxelles les actions qu’ils ont menées avec succès. Bientôt, nous comprendrons aussi qu’ils sont des palestiniens, issus des camps de réfugiés au Liban. Ils étudient dans des universités belges et françaises. Leur discours sur la dignité et les droits fondamentaux du « peuple arabe » s’applique aussi bien à la condition des ouvriers privés de certains droits en Belgique, qu’à celle des réfugiés en Palestine occupée.

Ils vont trouver un large écho parmi les Marocains de Bruxelles. Ces sympathisants deviendront rapidement des milliers, grâce au zèle et à la propagande diffusée « de bouche à oreille », dans tous les endroits où ils se regroupent.

Vers l’affrontement…

Ils veulent sortir de l’ombre et organiser une première manifestation, pour l’obtention du permis « A ». Dans un premier temps, le bourgmestre de Molenbeek-Saint-Jean y consent. Mal lui en prit cependant de se dédire. À 24 heures de la convocation à se rassembler sur le Parvis Saint-Jean-Baptiste pour la manifestation, il retire son autorisation ! C’est alors que le MRAX, ayant épuisé les arguments pour une négociation avec l’autorité communale, conseille aux meneurs du M.T.A. de demander à la police de leur permettre une brève prise de parole, après quoi ils demanderaient aux manifestants de se disperser… puisqu’il a été impossible de décommander le rassemblement.

Le président du MRAX me délègue avec une autre collaboratrice, pour assister, le jour dit, à l’opération. Il s’agit pour nous d’être témoins de ce qui se passera et d’éviter les débordements. À l’heure prévue, des dizaines de travailleurs marocains et les militants sont là ! En face d’eux un déploiement excessif de policiers bardés de boucliers et armés de matraques, empêchent toute prise de parole et tentent de disperser le public. Quand on en vient aux mains, et que des militants sont traînés à terre par les cheveux (ils sont longs à l’époque), d’autres témoins et moi-même tentons d’intervenir en nous interposant entre les deux parties. Nous sommes « embarqués » sans ménagements et tenus au cachot, jusqu’à la nuit tombée.

Grève de la faim

Ces exactions de la police et des gendarmes vont déclencher un mouvement de protestation qui aboutira à la première grève de la faim, dans une église de Schaerbeek, Saints-Jean-et-Nicolas, rue de Brabant. Ces événements auront pour effet de me faire comprendre que l’engagement pour la justice d’un chrétien passe nécessairement par la dimension socio-politique… et n’a pas seulement un caractère « caritatif ». C’est dans un « comité de soutien », auquel participaient aussi les dirigeants du MRAX, des professeurs de sociologie et de droit international, des militants gauchistes (comme on les appelait alors), des juifs progressistes, des musulmans et des chrétiens… que cette conviction va mûrir.

Depuis lors, des centaines de travailleurs marocains et d’autres sympathisants musulmans, vont voir en moi un prêtre ouvert à l’islam, autant qu’au combat pour la justice. Cette reconnaissance va marquer, dans la suite, mes rencontres avec les émigrés.

Des « Musulmans »…

À cette époque, parallèlement et parfois conjointement à l’éveil social, je vois apparaître dans les quartiers de « la première ceinture de Bruxelles », un certain foisonnement de « lieux de prière » musulmans. Les ouvriers qui satisfaisaient discrètement à leur devoir de prière à domicile, éprouvèrent le besoin de se regrouper sous la guidance d’« imams improvisés ». Ils se retrouvent dans des sous-sols, des arrière-maisons, des ateliers ou entrepôts et constituent ce phénomène qu’on appellera « l’islam des caves » ! Ce désir de prière communautaire, profilera du renouveau islamique qui se fait jour au niveau international, autant que dans le pays d’origine.

En 1974 l’islam est reconnu officiellement et sa mention apparaîtra dans la constitution belge. Certaines interprétations diront que cette reconnaissance est faite pour plaire aux pays exportateurs de pétrole, au moment où la crise se dessine dans ce secteur. Un pavillon, vestige d’une exposition internationale, au Parc du Cinquantenaire sera affecté au culte musulman et dès lors géré par l’association des ambassadeurs musulmans, sous la présidence de l’Arabie Saoudite. Son imam-directeur sera assassiné…

Comme les travailleurs marocains se sont progressivement insérés dans les quartiers populaires,... les travailleurs turcs, suivirent un chemin semblable. Ils devinrent majoritaires dans les écoles et les cafés de ces communes. Cette histoire de l’établissement des émigrés et des Marocains parmi nous a fait naître de solides amitiés qui perdurent jusqu’à aujourd’hui.

C’est une aventure qui se poursuit, pour eux et pour moi.

Propos recueillis par Mohamed Benzaouia
Inter-Environnement Bruxelles

Notes

[1Permis B : concerne les métiers en pénuries sur le marché de l’emploi. C’est l’employeur qui doit faire les démarches et ce permis est donc limité à un emploi bien précis. Permis A : Après X années de détention du permis B, on peut acquérir un permis A qui donne accès à l’ensemble du marché du travail et est d’une durée illimitée. Cette distinction est toujours présentée comme une « victoire syndicale ».

Bem 277 – Juillet-août 2015

Bem 277 – Juillet-août 2015

Dernier ajout : 21 juillet.