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Réaménagement de la Porte de Ninove

Mohamed Benzaouia – 10 mai 2016

Publié le mardi 10 mai, par Mohamed Benzaouia

La Porte de Ninove est située entre l’écluse de Molenbeek et le début de la rue des Fabriques, à cheval sur le territoire de la Ville de Bruxelles et de la commune de Molenbeek-Saint-Jean. Au fil des années et des législatures, cette zone a fait l’objet de tractations politiques et spéculatives.

Sous la précédente législature, différents partenaires (Région-BESIX) ont négocié le réaménagement mixte de cette zone pour construire des logements publics et privés ainsi qu’un musée d’art contemporain. Depuis la formation d’une nouvelle majorité après les élections régionales de 2014, ce projet est passé à la vitesse supérieure mais avec de nombreuses modifications.

Premier changement, le projet de musée d’art contemporain est transféré sur le site Citroën.

Deuxième changement important, il n’ y a plus de projet mixte entre BESIX et la Région. En d’autres mots, les projets dessinés par le bureau d’architecture « Xavier De Geyter » sont abandonnés.

En effet, le bureau d’architecture XDGA Architecten a été mandaté par la Société du Logement de la Région de Bruxelles-Capitale (SLRB) et BESIX RED, tous deux propriétaires de vastes terrains à la Porte de Ninove, pour réaliser un schéma directeur afin de réaliser harmonieusement leurs projets respectifs. A ce stade, les options envisagées proposaient des logements mixtes (publics et privés).

Troisième changement, un nouvel accord a été conclu entre les cabinets des Ministres des Travaux publics, Pascal Smet (SP.A), du Logement, Céline Fremault (CDH), du Ministre-Président Rudi Vervoort (PS) et du Bourgmestre de la Ville de Bruxelles, Yvan Mayeur (PS), afin de déplacer le logement public pour agrandir le parc.
Si l’aspect mobilité lié à cet aménagement a considérablement évolué et satisfait à présent différents intervenants et usagers (il représente en effet une nette amélioration et propose des solutions satisfaisantes aux problèmes de mobilité actuels), d’autres aspects restent en questionnement.

Des tractations en cascade autour des projets de logement

Il n’est plus question de créer des logements publics dans le périmètre initial du réaménagement de la Porte du Ninove. Notons que la Région a exproprié en invoquant la création de logements sociaux et que ceux-ci devraient à présent être construits par la SLRB sur une nouvelle parcelle située dans l’îlot de l’Institut des Arts et Métiers, à savoir sur le territoire de la Ville de Bruxelles et non plus sur le triangle sud. Le Ministre-Président a précisé lors d’une interpellation parlementaire que ce projet comprendra 107 logements dont 60 % de logements sociaux et 40 % de logements moyens. [1]

Pour sa part, BESIX construira 234 appartements privés haut de gamme sur la parcelle qui lui appartient. Après les trois demandes de permis d’urbanisme introduites en 2004, 2007 et 2009 pour la construction de bureaux, BESIX souhaite construire deux ou trois tours, respectivement de 90 et 60 mètres de haut ! Un schéma directeur piloté par la direction études et planification (DEP) et Aménagement du territoire (ADT), futur bureau bruxellois de la planification, est en cours d’élaboration pour permettre le développement et la réalisation de ces projets.

Une participation de façade...

En matière de participation, la Région a organisé deux réunions d’information qui se cantonnent à leur rôle sans réellement apporter de réponses sur les projections, les plans et les réels enjeux liés au développement de ce bout de ville. De plus, alors que la Région avait promis d’intégrer, ou tout le moins d’informer, la population, elle continue de négocier sur les logements privés avec son partenaire BESIX en toute « discrétion ». On ignore également la teneur de l’accord conclu avec la Ville de Bruxelles qui abritera sur son territoire les futurs logements publics. La promesse faite par Pascal Smet que l’IBGE organisera un processus participatif sur l’aménagement du parc est toujours suspendue. Le débat sur l’entièreté de l’aménagement n’a pas eu lieu vu que les projets sont saucissonnés.

Un tapis rouge pour BESIX...

Le projet privé (BESIX) bénéficie d’un environnement propice à la spéculation immobilière. Avec d’un côté le canal en perspective et de l’autre un grand parc financé par les pouvoirs publics. Le maillon faible, c’est-à-dire le logement social, est repoussé sur une petite parcelle en bordure... Or, il était initialement prévu qu’il occupe un terrain beaucoup plus grand dans le futur parc ! Désormais, les logements publics et privés sont complètement séparés physiquement.

Un flou sur le rôle de la Ville...

Si la Ville de Bruxelles récupère le projet de logements sociaux sur un terrain qui lui appartient, quel sera le type de contrat et de cession ? Et qui gérera ces habitations par la suite ?

En théorie, comme les logements sociaux sont construits dans le cadre du plan logement, c’est une société de logements sociaux (SISP) qui devrait en recevoir la gestion. Mais à terme, la régie foncière de la Ville de Bruxelles pourrait aussi en hériter, scénario plus inquiétant quand on sait à quel public elle s’adresse, c’est-à-dire celui qui a des revenus plus élevés que les personnes qui peuvent prétendre à un logement social (plus de 50 % des Bruxellois).

L’imbroglio des retombées ?

Il y a plus de 10 ans, BESIX a payé à la Commune de Molenbeek des charges d’urbanisme pour le projet de tour de bureaux (projet Watan) que ce promoteur comptait alors ériger sur la Porte de Ninove. Bien que BESIX ait obtenu le permis, il n’en a jamais rien fait, et le permis est du coup devenu caduc. Aujourd’hui, BESIX veut construire du logement (chic) au même endroit et la Région peut prétendre au paiement de nouvelles charges, en vertu du nouvel arrêté autorisant la perception de charges d’urbanisme pour les projets de logements. Mais qu’en est-il en réalité ? Mystère...

Par ailleurs, puisque le parc et le réaménagement des espaces publics sur et autour du triangle seront financés par les pouvoirs publics, il serait légitime de récupérer la plus-value foncière ainsi octroyée à BESIX dont le projet sur le terrain voisin en bénéficiera directement.

L’expropriation, au nom du logement social, sur l’espace appartenant à la SLRB n’a plus lieu d’être puisqu’un parc y est aujourd’hui projeté. Les anciens propriétaires pourraient se retourner contre leur expropriation. Ne peut-on craindre un problème d’ordre juridique entraînant des recours ?

À qui bénéficiera le parc ?

L’aménagement du parc ne prend pas en considération les besoins criants de la majorité des habitants du périmètre. Ces quartiers à forte densité de population, dont une forte proportion de jeunes, manquent cruellement d’espaces de jeux.

Rappelons que les quartiers autour de la Porte de Ninove figurent parmi les 10% des quartiers de la région comprenant le plus d’enfants [2]. Au vu des logements souvent exigus qui abritent les familles du quartier, les seuls accès aux espaces récréatifs dépendent des espaces publics mis à disposition. Il est donc primordial de créer des plaines de jeux, des terrains de sport, des skate parks…

Le projet de réaménagement de la Porte de Ninove pourrait s’inspirer d’exemples positifs, comme l’espace Pierron situé dans le quartier Ransfort le long du canal qui, répondant aux besoins du quartier, est largement investi par les riverains. Cet espace offre aux enfants et aux jeunes un cadre parfait pour se défouler en jouant aux différents sports collectifs (football, basket-ball...). À la place, les autorités prévoiraient un talus pour empêcher les jeux de ballon et de grandes voies carrossables pour la surveillance policière...

En conclusion

L’enjeu de ce dossier se situe bien autour d’un réaménagement qui prenne en considération toutes les réalités sociologiques des quartiers aux alentours et qui réponde à leurs besoins : du logement social et des espaces récréatifs. Pourtant, à l’instar de beaucoup d’autres projets dans les quartiers populaires, le projet de la Porte de Ninove semble davantage tourné vers les exigences des futurs acquéreurs des tours BESIX au détriment des habitants actuels (et bien réels comme leurs besoins). Jusqu’à présent, ces derniers ne semblent pas entendus, ni même consultés. On peut même se demander si la volonté de satisfaire d’avance (ou d’emblée) ces nouveaux habitants même pas encore implantés ne serait pas à terme une manière d’évincer la population locale actuelle. En bref, faire place nette à un processus de gentrification déjà en bonne voie dans la zone longeant le canal.

Notes

[1Interpellation au parlement bruxellois : http://weblex.irisnet.be/data/crb/biq/2015-16/00070/images.pdf.

[2Monitoring des quartiers : https://monitoringdesquartiers.brussels/.


Études et analyses 2016

Dernier ajout : 8 décembre.