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Réacteurs nucléaires : EDF épinglé pour avoir sous-estimé le coût du démantèlement

Publié le mercredi 1er février, par Jean-Christophe Féraud

Un rapport parlementaire estime que l’électricien n’a pas assez anticipé la difficulté technique de la déconstruction de ses réacteurs nucléaires français. Et n’a pas provisionné suffisamment d’argent pour financer ce grand chantier qu’il cherche à repousser à plus tard.

Le temps des bâtisseurs de cathédrales nucléaires serait-il révolu ? Au moment où EDF peine à terminer la construction de son réacteur EPR de Flamanville et s’apprête à en édifier deux autres à Hinkley Point, de l’autre côté de la Manche, la représentation nationale s’inquiète plutôt de l’impréparation de l’électricien et de l’Etat actionnaire face aux grands travaux de déconstruction des premières centrales françaises arrêtées ou arrivant en fin de vie qui s’annoncent. « La mise en place d’une filière nucléaire en France aurait dû avoir comme préalable de prévoir le démantèlement des installations mises à l’arrêt. Cela n’a pas été le cas », assène la députée PS du Doubs Barbara Romagnan, rapporteure de la mission d’information sur la faisabilité technique et financière du démantèlement des installations nucléaires, qui présentait ce mercredi la conclusion de ses travaux devant la commission du développement durable de l’Assemblée nationale.

Le rapport est d’une brûlante actualité au moment où le principe de l’arrêt de Fessenheim, la plus vieille centrale du parc français en activité, vient d’être acté pour 2018 par EDF contre indemnités dans le cadre de la loi sur la transition énergétique. Elle prévoit en théorie de ramener la part du nucléaire dans l’électricité à 50 % d’ici à 2025. Mais EDF semble avoir bien du mal à faire face au mur d’investissements qui se profile, entre nouveaux projets nucléaires, « grand carénage » pour obtenir le prolongement de quarante à cinquante ans d’un bon tiers de ses cinquante-huit réacteurs nucléaires, et le travail de Romain que va constituer le démantèlement des neuf déjà à l’arrêt. « Il apparaît que la filière nucléaire n’avait pas anticipé le démantèlement » de ce premier parc né dans les années 60 et constitué de réacteurs à eau lourde (Brennilis), de la filière uranium graphite gaz (Chinon, Saint-Laurent-des-Eaux, Bugey) ou à neutrons rapides (Superphénix, Creys-Malville), s’étonne donc le rapport parlementaire.
Impréparation

Une impréparation d’autant plus surprenante que démanteler un réacteur nucléaire est tout sauf une opération de routine : après la mise à l’arrêt, il faut retirer le combustible, déconstruire les bâtiments de l’extérieur vers l’intérieur, avant de s’attaquer au découpage des circuits et de la cuve en milieu fortement radioactif… Un défi technologique que seuls les robots peuvent relever et qui peut prendre des décennies. Et la chose se complique quand il faut déconstruire une centrale édifiée dans une grotte, comme à Chooz, retirer et gérer des tonnes de graphite radioactif ou 6 000 tonnes de sodium inflammable, comme à Creys-Malville… Conclusion de la députée Romagnan, « la faisabilité technique que beaucoup d’exploitants considèrent comme maîtrisée n’est pas entièrement assurée » et « le démantèlement des installations nucléaires prendra vraisemblablement plus de temps que prévu ».

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D’ailleurs, à ce jour, aucune centrale n’a été entièrement déconstruite : initié il y a plus de trente ans, le démantèlement des vieux réacteurs expérimentaux graphite-gaz (G1, G2, G3) du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) à Marcoule reprend à peine et devrait durer jusqu’en 2040. Chez EDF, le démantèlement du réacteur à eau pressurisée de Chooz dans les Ardennes est le plus avancé et sera terminé au mieux en 2022, après quinze ans de travaux… « Ce sera un retour d’expérience très utile pour les démantèlements futurs car c’était la tête de série des réacteurs à eau pressurisée qui équipent tout notre parc », expliquait il y a quelques mois à Libération Sylvain Granger, directeur des projets de déconstruction chez EDF. Mais le rapport tempère la confiance dont l’électricien fait preuve : « D’autres pays se sont engagés dans le démantèlement de leurs centrales ; les retours que nous en avons contredisent assez régulièrement l’optimisme dont fait preuve EDF, tant sur les aspects financiers que sur les aspects techniques du démantèlement. »
Sous-estimation

C’est ce dernier point qui interpelle le plus les députés car EDF estime à 75 milliards d’euros les charges brutes pour le démantèlement de l’ensemble de son parc nucléaire, dont 36 milliards ont à ce stade été provisionnés et seuls « 23 milliards couverts par des actifs dédiés ». Or la mission parlementaire tire la sonnette d’alarme : « Le coût du démantèlement risque d’être supérieur aux prévisions » et les sommes provisionnées d’être « insuffisantes pour couvrir les frais ». Elle prend l’exemple du démantèlement de Brennilis qui a viré au chemin de croix, avec des coûts multipliés par vingt, à 482 millions d’euros, selon la Cour des comptes. La mission parlementaire mentionne également Superphénix, dont la déconstruction coûtera au moins 2 milliards… Résultat, alors que l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) prône le démantèlement « immédiat » des réacteurs arrêtés, EDF vient de reporter à 2100 le démantèlement de ses six réacteurs au graphite-gaz arrêtés pour la plupart depuis plus de trente ans. Et pour son parc de réacteurs à eau pressurisée, (REP version ancienne des EPR), « la stratégie retenue par EDF semble de parier sur un allongement de la durée de vie de ses installations à cinquante, voire soixante ans » grâce aux travaux de grand carénage qui coûteront autant que les provisions nécessaires au démantèlement, soit 74 milliards d’euros.

Une stratégie qui convient d’autant moins à la députée Romagnan qu’EDF mise dans ses provisions de démantèlement sur des économies d’échelle qui découleront, selon le producteur d’énergie, d’un « effet de série » lié à la standardisation de son parc REP. « Il n’y aura pas d’effet de série car chaque réacteur a son histoire, ses incidents », contredit un représentant syndical interrogé par la mission. Et selon l’auteure du rapport parlementaire, l’électricien a également omis certaines dépenses lourdes, comme les taxes et assurances, la remise en état des sols contaminés, le retraitement du combustible usagé ou l’impact social du démantèlement… Le tout aboutit une fois de plus à « un sous-provisionnement manifeste ». C’est là que le rapport parlementaire pointe en creux le problème de la sincérité des comptes d’EDF, comme a pu le faire Greenpeace dans une étude contestée par l’électricien, selon laquelle il lui manquerait 50 à 60 milliards pour faire face à tous ses investissements.

Et c’est là que le président LR de la mission d’information – député de la très nucléaire circonscription du Vaucluse (centrale du Tricastin) –, Julien Aubert, a tenu à noter son avis « divergent » sur la question, estimant le rapport de sa collègue socialiste trop alarmiste… EDF a sans surprise répondu à ce rapport sévère en assurant assumer « l’entière responsabilité technique et financière du démantèlement de ses centrales nucléaires » et en promettant « de démanteler ses installations nucléaires dans des délais aussi courts que possible ». Le groupe contrôlé à 85 % par l’Etat rappelle aussi qu’un audit commandé par le ministère de l’Energie « conforte globalement l’estimation faite par EDF » pour ses provisions de démantèlement.
Pour un débat national

Bilan des courses, le rapport parlementaire insiste sur « la nécessité de rediscuter sérieusement la stratégie globale de démantèlement ». Et recommande de « revoir les règles de provisionnement des coûts du démantèlement » en prenant en compte les omissions d’EDF, notamment en ce qui concerne l’intégration des coûts de retraitement des déchets radioactifs. Car « en cas de défaut de la part des exploitants, il est probable que la charge financière du démantèlement reviendrait de fait à l’Etat, autrement dit aux contribuables », rappelle fort justement la députée Romagnan. Le rapport exige aussi d’EDF « un agenda prévisionnel des réacteurs à démanteler » et retoque le report au XXIIe siècle du démantèlement des vieux réacteurs graphite-gaz demandé par le groupe. De quoi apporter de l’eau au moulin de tous ceux qui exigent plus de transparence au lobby de l’atome, comme l’Association nationale des comités et commissions locales d’information sur le nucléaire (Anccli), qui demande au nom de tous les citoyens « la tenue d’un débat national » sur cette question du démantèlement et de la gestion des déchets, en s’inquiétant « que l’enjeu économique prédomine sur l’enjeu sécuritaire ». Le sujet pourrait bien s’inviter dans la campagne présidentielle si il est poussé par l’un ou l’autre des candidats de gauche - Mélenchon, Hamon ou Jadot - favorables à une sortie progressive du nucléaire.
Jean-Christophe Féraud

Voir en ligne : Libération.fr

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