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Ras-le-bol européen contre les touristes : “All tourists are bastards”

Publié le mardi 19 septembre, par Charlotte Cieslinski

À Venise, Rome, Barcelone ou sur les îles Baléares, la grogne contre les touristes déplore la mort des petits commerces, les routes embouteillées ou la raréfaction des logements au profit d’hébergements touristiques.

enchantement est brisé. Dans son supplément hebdomadaire, le grand quotidien "El País" décortique la touristophobie (ou tourismophobie) qui fait rage en Espagne, plus que jamais submergée de vacanciers. Un sentiment amer qui se diffuse aussi en Italie, autre terre plébiscitée par le tourisme de masse. Passionnante et nuancée, la réflexion menée pourrait un jour s’appliquer à la France, première destination touristique au monde.

On parle encore peu de touristophobes en France. Taper ce terme dans Google nous conduit plutôt chez nos voisins européens, qui déplorent pèle-mêle la mort des petits commerces, les routes embouteillées ou la raréfaction des logements au profit d’hébergements touristiques.

Des ingrédients également en germe chez nous, de Paris à Ajaccio. "On est préservés en Corse pour l’instant, car la saison est très courte, il n’y a pas de flux continuels de touristes comme à Barcelone ou Venise", explique à "l’Obs" Antoine Albertini, rédacteur en chef adjoint de "Corse-Matin" et parfois correspondant du "Monde" sur l’île.
"Il y a bien des pics épidermiques, mais ça ne dure que l’été. On peste en allant bosser parce qu’on a devant nous un touriste, iPhone à la main, qui roule à 30 km/h. Une semaine après, il n’est plus là. Ce qui nous préserve d’un mouvement qui pourrait s’amplifier, c’est ça !"
"All tourists are bastards"

Dans le long reportage qu’il signe dans "El País Semanal", le journaliste espagnol José Luis Barbería prends le pouls d’une grogne qui s’est progressivement installée dans son pays, de Barcelone aux îles Baléares.
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Année après année, le flot toujours grandissant des touristes charriés par les aéroports low-cost a suscité une demande si grande en hébergements que les logements conçus pour les locaux ou les travailleurs temporaires sont maintenant loués aux touristes à des prix inaccessibles. A Ibiza, Natalia raconte au journaliste qu’elle doit abandonner son île au mois de juillet, parce que l’appartement dans lequel elle vit le reste de l’année, se loue 1.600 euros la semaine durant l’été.

Et comme à Berlin, il y a quelques années, les riverains y ont déployé des banderoles "Refugees welcome, tourists piss off !" Sur l’archipel comme sur le continent, manifestations et slogans hostiles fleurissent chaque semaine. Malgré la manne financière que rapporte ce secteur (11% du PIB du pays), les Barcelonais l’identifient comme leur problème numéro 1, selon les statistiques de la ville. Fin juillet devant le stade du Camp Nou, un groupe anarchiste a peint "le tourisme tue les quartiers", sur un bus "CityTour" dont il avait crevé le pneus. Quelques mois plus tôt, c’était une main anonyme qui avait barré un banc du parc Güell de ce graffiti rageur : "Tous les touristes sont des bâtards". Pourtant, tempère le quotidien catalan "Lavanguardia", "pour le meilleur ou pour le pire, nous avons besoin du tourisme".

Ces rancœurs pourraient-elles un jour apparaître en France ? A Paris, le tourisme a considérablement amoindri le parc immobilier, démontre une enquête du "Monde" sur le business lucratif d’Airbnb en France. Maire adjoint chargé du logement à la Mairie de Paris, Ian Brossat confirme :
"Paris a perdu 20.000 logements, transformés en logements touristiques. Les arrondissements du centre de la ville ont vu leur population baisser."

Il ajoute : "Il n’y a pas forcément de corrélation immédiate, mais nous estimons qu’Airbnb a joué un rôle dans ce phénomène." La France représente le deuxième marché mondial du site de location entre particuliers. Outre Paris, son offre est très concentrée dans les villes balnéaires, et donc touristiques.

"En Corse, l’explosion de l’offre locative privée sur Airbnb mais surtout Le Bon Coin favorise l’anarchie complète", confirme ainsi Antoine Albertini.

Airbnb ne paie que 93.000 euros d’impôts en France
Un discours aigri, populiste ?

En Italie où la touristophobie frise l’hystérie, le magazine "Panorama" a choisi ces jours-ci d’illustrer le ras-le-bol ambiant en imprimant en Une... une caricature photoshopée d’un touriste particulièrement envahissant. Affublé de son éternelle panoplie short-chemisette-bob, il est enjoué et enjambe sans gène aucune le Colisée de Rome pour le photographier.

La Une de "Panorama", semaine du 3 août 2017.

L’été favorisant l’introspection, le très sérieux "Corriere della Serra" a de son côté titré ce week-end : "Patrimoine en danger. La dégradation de Venise n’est pas un complot. C’est un peu de notre faute." Le résultat, poursuit le journal italien, "nous l’avons sous les yeux : un tourisme de masse qui pique-nique et urine sous nos vénérables arcades". Peu étonnant, lorsqu’on sait que seules douze toilettes publiques sont dispersées dans la ville, qui accueille 28 millions de touristes tout au long de l’année.

Au-delà d’un discours aigri, qui peut parfois sonner populiste, la tourismophobie puise surtout ses sources dans les tensions qu’occasionnent inévitablement surpopulation et infrastructures insuffisantes. "Prenez l’île d’Elbe, par exemple", souffle Antoine Albertini. "Elle reçoit pratiquement un million de personne par an, alors que c’est un confetti ! En vélo, vous en faites le tour en un quart d’heure."
"La Corse est une destination touristique depuis cinquante ans. Mais les élus ont collectivement été incapables de réfléchir à un schéma touristique viable."

Et de conclure, presque fataliste : "Nous sommes préservés oui, mais la situation va évoluer vers le pire. Quand les touristes ne pourront plus aller en Italie, en Espagne, qu’ils bouderont totalement le Maghreb... Comme nous n’avons pas été assez intelligents pour penser à notre avenir, nous nous retrouverons devant le fait accompli. Prenez n’importe quel phénomène paroxystique, dommageable en Europe occidentale, il se produit avec cinq ou dix ans de décalage en Corse, et de manière beaucoup plus brutale."

C. C.
Charlotte Cieslinski

Voir en ligne : L’Obs

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