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Quartier Léopold : institutions politiques et espace public

Marco Schmitt, Association du Quartier Léopold – 24 avril 2017

Publié le lundi 24 avril, par Marco Schmitt

Confrontées à l’espace public, les institutions européennes se retranchent derrière des dispositifs de sécurité qui mettent à distance les habitants-usagers-visiteurs. Comment interpréter cet étrange paysage urbain quand il est, entre autres, l’expression d’un espace politique contradictoire ?

Au début des années 2000, un commissaire chargé d’assurer la sécurité de la place du Luxembourg pendant une solide manifestation de dockers, s’est rassuré en affirmant au représentant d’une association d’habitants que la position des forces de police était imprenable placée derrière les « douves » du Parlement européen, alors en construction. Il ne croyait pas si bien dire.

Les douves du Parlement européen

L’immeuble dont il était question est implanté sur l’alignement de la rue de Trêves. Il est par conséquent en contact avec le tissu urbain du quartier Léopold (en train de devenir quartier européen), mais dans un secteur où une certaine diversité a survécu à la tertiarisation de rigueur, notamment grâce au travail des associations locales sur l’évolution du foncier. Initialement, l’architecture du parlement européen a été étudiée de manière approfondie car il s’agissait d’y réfléchir autrement le rapport à l’espace urbain avec les habitants et par extension avec le citoyen européen. Il s’agissait alors de ne plus s’inscrire dans la « stratégie d’évitement » si habituelle dès que l’on approche des institutions européennes en leur siège bruxellois.

Histoire de raconter autre chose que les reculs, les barrières, les murs aveugles et la déconnexion avec l’espace public, il avait été convenu d’occuper des rez-de-chaussée de plain-pied par des commerces ouverts sur rue, place et esplanade. Mais les événements new-yorkais de 2001 ont changé la donne et la sécurité est passée avant l’ouverture sur la ville. Disons plutôt que l’Institution politique (ici le Parlement européen) a profité de l’occasion pour remplacer les commerces ouverts de tout côté par davantage de bureaux, un ensemble multimédia et un centre des visiteurs, privilégiant la communication institutionnelle plutôt que la proximité avec un territoire et ceux qui l’habitent encore. Et comme il fallait éclairer les nouvelles activités situées en sous-sol, deux « rues intérieures », celles qui sont devenues les douves de notre commissaire astucieux, ont été creusées sous le niveau du trottoir, côté ville, séparant irrémédiablement l’institution politique de l’espace public commun.

L’espace public du Quartier Léopold en train de devenir européen

Rues en sous-sol, esplanade suspendue, entrées à l’arrière, passerelles par dessus, ligne Bruxelles-Luxembourg-Strasbourg escamotée, entrées d’immeubles remplacées par des entrées de garage et un espace public de la ville traditionnelle tout juste bon à permettre aux voitures de s’engouffrer dans les parkings, voilà donc le paysage urbain aux abords d’un Parlement déconnecté des rues, des places et des parcs que nous fréquentons tous les jours. Que nous racontent alors l’ensemble de ces dispositifs de mise à distance quant au rapport à l’espace public que le politique envisage pour le Citoyen européen, en commençant par les espaces qui lui sont les plus proches ?

Une autre situation tout aussi remarquable, mais beaucoup plus récente, s’est matérialisée dans le bâtiment « Europa », nouvel immeuble du Conseil européen et du Conseil de l’UE. Il accueille les sommets de l’UE, les sommets multilatéraux et les sessions ministérielles, les délégations nationales et le président du Conseil européen ont également leurs bureaux dans le bâtiment Europa. C’est là qu’ont lieu les réunions à huis clos des chefs de gouvernement de l’Union. Par les mille et une fenêtres qui composent sa façade, un patchwork de châssis en bois restaurés qui ont été récupérés dans des chantiers de rénovation ou de démolition dans tous les pays de l’UE, il rappelle la devise de l’UE, « Unie dans la diversité », puisque toutes les fenêtres sont différentes mais tous les châssis sont semble-t-il en chêne ou dans un bois d’une variété similaire… En réalité l’ouverture qu’il tente d’exprimer sur la ville s’opère sur le paysage chaotique de la rue de la Loi. Le promeneur intrigué pourrait alors se demander par où se fait l’entrée et le visiteur bégueule de s’interroger sur ce qu’il devine derrière le déluge chatoyant des châssis en bois. Le premier dénichera une petite entrée bien maigrichonne, retranchée derrière un barnum invraisemblable de dispositifs sécuritaires et le second découvrira une sorte d’œuf fermé sur lui-même auquel on accède par un mystérieux parcours. Le Conseil européen n’est-il pas la plus retranchée et inaccessible des institutions européennes ?

Ailleurs encore, au croisement de la rue de la Loi et de la chaussée d’Etterbeek, le promoteur Atenor est en train de construire pour la Commission européenne deux tours devenues bien inutiles après la défection anglaise (15% du budget européen et 10% de fonctionnaires en moins), un projet, de plus, en contradiction avec les réglementations européennes en matière d’environnement et d’aménagement du territoire (recours pendant devant le conseil d’État belge et renvoi préjudiciel auprès de la Cour de justice de l’Union européenne).

Caché à l’arrière de la première tour, un nouvel espace public, « Pocket parc », escalier monumental (et quoi encore ?) est annoncé à cor et à cris. Mais que vaudra ce résidu urbain ouvert à tous les vents mauvais, que pèseront les nombreuses incidences négatives sur la qualité de vie des habitants confrontés aussi à la crise de légitimité qui parcourt tout le projet de construction européen ?

Les parcours secrets des institutions européennes à Bruxelles

Lors d’une promenade commune entre l’Association du Quartier Léopold et le Corporate Europe Observatory [1] – une association qui observe la manière dont les lobbys influencent les politiques européennes –, de bien curieux liens sont apparus entre espace public et ce qui se passe derrière les façades.

La manière dont s’implantent et s’articulent les immeubles de l’Union, en évitant les habitants, les usagers, voire ses visiteurs, correspond assez bien avec ce que les citoyens pensent des institutions européennes perçues comme lointaines, décalées, voire déconnectées des réalités qu’ils vivent en Grèce, en Angleterre, en France, en Allemagne comme ailleurs.

Derrière les façades parfois anodines, souvent attrayantes d’immeubles anciens, ou même de prestigieuses bibliothèques, là ou le rapport à l’espace urbain est plus « sympathique » [2], un réseau occulte de groupes de pression s’organise et se répand dans un quartier sans cesse plus dédié à ceux qui circulent le nez collé sur leur smartphone et un « passe » enfilé autour du cou. Ceux-là connaissent bien les passages dérobés, les entrées cachées et les salons secrets où les décisions se prennent en conclave à l’insu de l’habitant-usager-citoyen. Stratégie d’évitement et parcours occultes, ce qui compte se passe ailleurs que dans l’espace public.

Confrontées à l’espace urbain, au lieu de se saisir du paysage pour exprimer l’ouverture du projet politique, les institutions européennes, quelles qu’elles soient, finissent toujours par se perdre dans une série de stratagèmes astucieux pour mieux s’écarter de citoyens européens qui n’existent pas encore.

Espace public ou sécurité

Les attentats du 22 mars 2016 ont à nouveau changé la donne. Un plan de sécurité est en train de s’élaborer pour mieux protéger encore les institutions européennes qui ne savent plus où elles vont face à la grave crise de légitimité qu’elles traversent en ce moment. Crise économique, crise sécuritaire et crise politique se conjuguent dans le quartier européen qui ne veut pas oublier qu’il s’appelait Léopold. Comment cela se traduira-t-il dans l’espace public, tant physique que politique, de notre ville-Région ? En regard des aménagements urbains tels qu’ils ont été formulé jusqu’à présent, doit-on craindre le pire, tant pour l’espace public physique que pour l’espace public politique ? Ce dimanche 12 mars le soleil brille, le temps est doux, les enfants jouent sur la place Morichar et l’hélicoptère de la police nationale vrombit, comme c’est devenu l’habitude, au-dessus de nos vies.

Et pendant ce temps, José Manuel « Goldman Sachs » Barroso s’active, les spéculateurs profitent, les lobbyistes s’introduisent, les politiques s’autorisent, la grande finance s’infiltre, les rues se ferment, les Musées se font occuper et les citoyen.ne.s se demandent ce que la citoyenneté peut encore signifier à Bruxelles, comme ailleurs sur notre si petite planète bleue.

Notes

[1Observatoire du lobbying exercé sur les institutions et les politiques européennes : https://corporateeurope.org. Voir par ailleurs le texte de Martin Pigeon dans Bruxelles en mouvements n°287 - Mars-avril 2017 : « De l’introuvable espace public européen ».

[2Du grec ancien sun (avec) et pathos (souffrance). Cela peut se traduire aussi par « compassion » qui vient plutôt du latin, une manière d’être en lien avec l’autre au lieu de s’en éloigner.

Études et analyses 2017

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Dernier ajout : 12 décembre.