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Quand Uber rêve d’un monde sans chauffeurs

Publié le samedi 24 décembre 2016, par Christophe Alix

Fragilisée par des pertes abyssales et en proie à une fronde sans précédent des VTC, l’application fait miroiter à ses investisseurs l’arrivée des voitures autonomes.

Quand Uber rêve d’un monde sans chauffeurs

546 villes, 80 pays, plus d’un million de chauffeurs, près de 3 milliards de kilomètres parcourus et… 800 millions d’euros de pertes pour le seul troisième trimestre 2016 ! Avec Uber, désormais dans le collimateur des chauffeurs VTC, les chiffres sont hors norme. Jamais, pas même avec Amazon ou Facebook, une start-up n’avait connu un développement aussi fulgurant et dégommé aussi vite l’ancien monde, au point que son nom est devenu un adjectif synonyme d’éradication. Si « über » signifie « au-dessus de » en allemand, l’uberisation générale à l’œuvre dans des pans entiers de l’économie est en train d’entraîner des millions de personnes « en dessous » du niveau de flottaison minimal pour vivre de son travail.

Le plus fou, c’est que malgré un déficit qui devrait représenter plus de la moitié de son chiffre d’affaires en très forte croissance cette année (5,5 milliards de dollars, estime l’agence Bloomberg pour trois milliards de pertes) et une hyperinflation de problèmes réglementaires qui font la fortune de bataillons d’avocats, les financiers ne semblent guère douter de la robustesse de son modèle. Née il y a sept ans, accro aux levées de fonds avec plus de 15 milliards de dollars récoltés depuis ses débuts, la start-up dont le seul véritable actif réside dans une application pour smartphones est estimée à 69 milliards de dollars. 15 milliards de plus que General Motors.

« Winner takes all »

Un montant certes virtuel, tant que la société ne s’est pas revendue ou introduite en Bourse, mais devenu incompatible avec un tel niveau de pertes. Comme le reconnaît le Français Thibaud Simphal, directeur de la plateforme de réservations pour l’Europe de l’ouest, « certains de nos investisseurs commencent en effet à nous demander des comptes ». Comme toute start-up qui a bien potassé sa stratégie d’économie d’échelle – les Américains disent « scalability », un terme qui signifie que plus l’on grossit vite, plus on sera rentable ensuite – Uber a commencé par subventionner massivement son activité. L’objectif ? Casser les prix pour convertir toujours plus de clients et rémunérer suffisamment ses chauffeurs pour en faire des « partenaires » fidèles.

Mais une fois que l’application a acquis une position dominante pour ne pas dire monopolistique – la fameuse règle « winner takes all » de l’économie numérique –, on peut commencer à les relever et à engranger les bénéfices. Sauf que dans un marché où la concurrence est féroce et où plein de petits Uber appâtés par son succès tentent eux aussi leur chance, il est compliqué de relever les prix et les commissions prélevées sur les chauffeurs tout en restant aussi compétitif. Qui dit plus d’argent pour Uber dit aussi potentiellement moins de clients et surtout moins de chauffeurs, avec des temps d’attente plus longs, qui réduisent l’attractivité de l’offre.

Uber a beau multiplier les études afin de démontrer que ses chauffeurs « gagnent leur vie » et mieux que sur les autres plateformes – entre 1 400 et 1 600 euros net par mois pour 45 heures de travail hebdomadaires selon le Boston Consulting Group –, affirmer en citant le rapport du député Thomas Thévenoud qu’il y a de la place pour 68 000 VTC en France (environ 25 000 aujourd’hui), la recette ne marche plus. Ses « partenaires » chauffeurs, des indépendants qui n’ont bizarrement pas leur mot à dire sur les tarifs, se sentent de plus en plus précarisés, avec des revenus qui ne cessent de diminuer.

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Sentant le danger et son image se dégrader à la vitesse d’une commande d’un « Uber », la société se dit prête à améliorer leur rémunération et les conditions d’exercice de l’activité (protection sociale, mutuelle, etc.), mais uniquement à condition que tout le secteur s’aligne. Une posture guère crédible de sa part : elle revient à nier la concurrence à tous crins à l’origine de son succès, qui lui a permis en quelques années de ruiner la profession de chauffeur de taxi. Pas facile de s’improviser bienfaiteur après s’être comporté comme un de ces « barbares » sans scrupule de la nouvelle économie.

En réalité, Uber a déjà l’œil rivé sur le coup d’après. Un coup qui fait encore saliver des financiers prêts à adhérer à son nouveau conte de fées algorithmique et à patienter encore un peu – mais combien de temps ? – avant de toucher leur retour sur investissement. Comme on le disait d’Amazon à l’époque où Jeff Bezos engloutissait des milliards de dollars en promettant la lune, la société est devenue « too big to fail », autrement dit il y a maintenant trop d’argent à perdre pour reculer.

« Vous payez pour l’autre type dans la voiture »

Pour devenir aussi rentable qu’elle le promet, l’application entend maintenant se passer de chauffeurs grâce aux voitures autonomes. Plus de VTC en colère ou de droit du travail à respecter, la voiture robotisée sera le stade ultime du transport privé à la demande. La société investit depuis 2015 des centaines de millions de dollars dans cette technologie en coopération avec le prestigieux institut Carnegie Mellon de Pittsburgh, ce qui lui permet de justifier en partie ses pertes. Et les résultats sont probants : depuis quelques jours, une flotte de 16 véhicules autonomes sillonnait la ville de San Francisco, son quartier général, afin de tester commercialement cette nouvelle offre, avant que l’Etat de Californie ne mette fin à l’expérience pour cause de… non-respect de la procédure d’autorisation. Uber en est coutumier mais peu importe pour son über-PDG Travis Kalanick, qui ne s’en cache pas : « Si Uber peut parfois vous paraître cher, avouait-il lors d’une conférence en 2014, c’est que vous payez pour l’autre type dans la voiture. Quand il ne sera plus là, le service sera meilleur marché. »

Uber avec des voitures autonomes ou Uber uberisé ?

Uber ne gardera peut-être pas 100% du prix de la course, car pas question pour l’application d’opérer ses propres véhicules, mais probablement à un niveau de plus de 25%. Une perspective qui ne rassure pas les chauffeurs, qui savent maintenant que leurs jours sont comptés. Thibaud Simphal estime que ce nouvel Uber autonome pourrait faire son apparition en France dans « trois à cinq ans ». « On peut imaginer que les choses se feront de manière progressive, avec dans un premier temps des véhicules autonomes contrôlés par des personnes, explique-t-il dans une interview à Altereco+. Puis lorsque le public et les autorités y seront prêts, des véhicules complètement autonomes ». Et les « partenaires » ? « Nous serons transparents avec les chauffeurs, poursuit-il. Ceux qui souhaitent se développer dans le secteur pourront investir dans des flottes de véhicules. Les autres savent qu’ils auront du temps pour imaginer autre chose. » En attendant qu’Uber puisse s’en passer, les commissions qui le font vivre devraient rester la variable d’ajustement pesant sur ses indésirables « partenaires »… Désespérément humains. A moins qu’Uber ne finisse lui-même uberisé. Beaucoup de VTC doivent en rêver ces jours-ci.
Christophe Alix

Voir en ligne : Libération.fr – Futurs

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