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Qu’est-ce qui ne tourne pas rond avec l’économie circulaire ?

Publié le mardi 7 juin, par Gaëlle Warnant

Economie des ressources, optimisation des flux, réutilisation, recyclage, écologie industrielle… de nombreux concepts connus depuis belle lurette qui sont aujourd’hui drapés d’un nouvel habillage plus tendance, « l’économie circulaire ». Voie royale pour réduire notre empreinte écologique ? Nouveau Graal de notre société de consommation ? L’économie circulaire a tout pour plaire mais est confrontée à certaines limites.

L’économie circulaire : un concept « fourre-tout » ?

Le concept étant très, très large, de nombreux acteurs travaillant sur un maillon du concept se revendiquent comme actifs dans l’économie circulaire [1] (EC) : des entreprises qui améliorent leur process pour réduire leur consommation de matières et d’énergie, les acteurs de l’économie sociale qui font de la réutilisation, les organismes de gestion dans le cadre des obligations de reprise, etc.

Par une absence de définition officielle, chacun pourra trouver dans ce concept un idéal auquel il concourt. Tantôt l’EC se définit par opposition à un modèle obsolète, l’économie linéaire ou le schéma « prélever-fabriquer-consommer-jeter », non durable et non viable. Tantôt elle se définit par les avantages que le concept est censé générer [2] , en terme de réduction de la consommation de ressources, de développement de produits innovants ou de création d’emplois. Selon l’ADEME, « l’économie circulaire peut se définir comme un système économique d’échange et de production qui, à tous les stades du cycle de vie des produits (biens et services), vise à augmenter l’efficacité de l’utilisation des ressources et à diminuer l’impact sur l’environnement tout en développant le bien être des individus. L’économie circulaire doit viser globalement à diminuer drastiquement le gaspillage des ressources afin de découpler la consommation des ressources de la croissance du PIB tout en assurant la réduction des impacts environnementaux et l’augmentation du bien-être. Il s’agit de faire plus et mieux avec moins. »

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Schéma : © Institut de l’économie circulaire (si vous voulez le voir en plus grand)

Positivons un peu, l’ambition de l’EC a tout pour plaire et elle a le chic de faire l’unanimité. Tant auprès des industries que chez les environnementalistes, tant à droite qu’à gauche de l’échiquier politique, tant auprès des acteurs privés qu’auprès des pouvoirs publics et du citoyen.

Il existe aujourd’hui en Wallonie des initiatives pour développer davantage certaines activités en les inscrivant dans l’économie circulaire. Mentionnons la plateforme NEXT soutenue par le Ministre Marcourt qui apporte un soutien à nos entreprises pour optimaliser l’utilisation des ressources. Les agences de développement économique et de soutien à l’innovation accompagnent les entrepreneurs dans cette démarche et facilitent la mise en réseau des différentes structures. Ou encore le projet Reverse metallurgy qui par une collaboration entre le secteur industriel et le secteur académique vise une récupération optimale des matériaux rares à partir de métaux recyclés.

Au-delà des bonnes volontés affichées par les uns et les autres, il existe pourtant de nombreux freins. Si la force du concept de l’économie circulaire est de reposer sur une vision écosystémique des flux de matières et d’énergie, le revers est que cela nécessite de développer une approche et analyse complexe des produits, aussi bien en amont dès la conception du produit (écodesign) qu’en aval de la phase d’utilisation, notamment via l’application de l’échelle de gestion des déchets. Or le danger est de rester dans une vision compartimentée des différents maillons de l’économie circulaire alors qu’elle ne pourra atteindre ses objectifs que si l’ensemble de la chaîne de valeur est pris en compte.

Pour une concrétisation des principes de l’EC il est indispensable de mettre différents acteurs autour de la table. Promouvoir la R&D dans ce domaine est également un aspect essentiel avec une attention particulière pour les PME et TPE qui doivent avoir accès aux outils et être mises en réseau avec des chercheurs et plus grandes entreprises… En théorie, c’est une évidence mais cela impose aussi de dépasser la somme des intérêts individuels pour réfléchir à l’intérêt collectif pour une réduction globale de notre empreinte écologique. Bref un profond changement de mentalité.

Recycler, c’est bien...mais il y a mieux !

Un deuxième enjeu est de développer des mesures (réglementaires, normatives, fiscales…) pour penser « économie circulaire » davantage en amont. Si ces dernières années, on s’est beaucoup préoccupé de la fin de vie des produits, avec notamment en Belgique d’excellentes performances en terme de recyclage et que de nombreux investissements ont été consentis pour une valorisation des déchets, il faut admettre que les échelons prioritaires de l’échelle de Lansink [3] ont été négligés. La prévention des déchets et la réutilisation sont souvent les parents pauvres et l’EC se doit de se focaliser sur ces aspects. Il faut entre autre travailler davantage sur l’éco-conception des produits en s’attaquant au problème de l’obsolescence programmée. Faciliter la réparabilité avec une possibilité de séparer les différents composants d’un appareil, en limitant les substances toxiques qui hypothèquent les différentes voies de réutilisation ou valorisation, ou encore en donnant une information sur la disponibilité des pièces de rechange…

Bien que l’industrie continue à le nier et comme le montre une étude du Conseil économique et social européen, l’allongement de la durée de vie des appareils est souhaitée par le consommateur et peut constituer un réel avantage compétitif pour les fabricants qui accepteraient de jouer le jeu. Par exemple en donnant une information sur la durée d’utilisation des produits ou sur la disponibilité des pièces de rechange. Propositions qui figurent dans une projet d’arrêté du Gouvernement wallon, transposant les Directives 2012/19/UE et 2013/56/UE, et auxquelles Agoria, la fédération de l’industrie technologique, s’est farouchement opposée. Des principes de l’EC à la mise en œuvre, il y a encore du chemin…

Par ailleurs, les volets prévention et réutilisation ne sont pas qu’affaire des fabricants qui peuvent par l’écodesign contribuer à la réduction des volumes de déchets et rendre possible une réutilisation ultérieure. Les citoyens par leurs choix de consommation sont en première ligne pour donner un signal aux fabricants. Le projet The People’s Design Lab (https://www.zerowasteeurope.eu/products/peoplesdesignlab/) porté par la plateforme Zero Waste Europe a pour but d’identifier une série de produits dont la gestion des déchets est problématique, de faire collaborer citoyens, ONG et entreprises pour revoir la conception de certains produits et surtout d’amener les fabricants à s’engager dans un dialogue constructif.

Les pouvoirs publics ont en outre une grande responsabilité dans les possibilités qui s’offrent aux citoyens en terme de réparabilité et de réutilisation. Si la récup’ c’est tendance, il faut poursuivre la densification du réseau de structures de collecte, tri, réparation et points de vente de seconde main. Selon les derniers chiffres de l’asbl Ressources, les entreprises de l’économie sociale actives dans la réutilisation sont en nette progression ces dernières années avec 4900 personnes (ou 2410 Emplois Equivalents Temps plein) qui travaillent dans le secteur. Dans le cadre du futur Plan wallon des déchets, nos décideurs pourront activer des leviers pour renforcer la dynamique de ce secteur.

Un nouveau blanc seing pour continuer à consommer ?

Si l’économie circulaire est si séduisante, c’est qu’elle fait figure de nouveau graal qui va réconcilier écologie et économie. Un peu comme le développement durable ou encore la croissance verte qui ont pu bercer (et bercent encore) les illusions d’acteurs de tous bords. Des termes rassurants parce qu’ils ne remettent pas fondamentalement en cause le modèle de notre système actuel. Des concepts qui renferment la promesse d’un monde durable et viable mais qui en vérité se heurtent aux politiques court-termistes, aux intérêts économiques particuliers ou encore au coût psychologique du changement pour l’individu. Il y a réellement un risque avec l’économie circulaire d’éluder à nouveau la question de notre société de consommation et des limites de la croissance puisque, même dans un système circulaire qui optimiserait les flux de matières et d’énergie, il y a toujours des pertes. Le danger réside par ailleurs dans une foi aveugle dans des solutions technologiques qui ignoreraient les lois de la thermodynamique d’un monde fini.

Ne nous leurrons pas, si l’économie circulaire peut apporter des réponses en termes de préservation des ressources et qu’elle contribue à la réflexion sur nos modes de production et de consommation, elle ne doit pas nous dédouaner d’une remise en cause de notre modèle économique actuel. Et ça, pas certain que ce soit tendance dans tous les cénacles.

[1] Pour rappel, la Commission européenne a sorti fin 2015 son paquet Economie circulaire. Il ne s’agit à ce stade que de propositions d’initiatives, de mesures et révisions de législations existantes afin de rencontrer certains objectifs notamment pour faciliter la réparabilité des produits et augmenter le taux de recyclage de certaines catégories de déchets. http://www.euractiv.fr/section/developpement-durable/news/bruxelles-presente-un-paquet-sur-l-economie-circulaire-aux-objectifs-alleges/

[2] Dans la fiche d’information de la Commission européenne, à la question « qu’est-ce que l’économie circulaire ? » : « dans une économie circulaire, les produits et les matières conservent leur valeur le plus longtemps possible ; les déchets et l’utilisation des ressources sont réduits au minimum et, lorsqu’un produit arrive en fin de vie, les ressources qui le composent sont maintenues dans le cycle économique afin d’être utilisées encore et encore pour recréer de la valeur… » http://europa.eu/rapid/press-release_MEMO-15-6204_fr.htm

[3] Echelle de Lansink : norme reconnue dans le domaine de la gestion des déchets, elle a pour objectif de donner priorité aux modes de transformation les plus respectueux de l’environnement. Elle repose sur la hiérarchie suivante : prévention, réutilisation, recyclage, valorisation énergétique, élimination.

Voir en ligne : Inter-Environnement Wallonie

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Dernier ajout : 9 décembre.