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‘Prix bas’ côté scène, travailleurs à prix cassés en coulisses

Publié le mardi 12 décembre 2017, par dewey

En contradiction avec leurs propres « codes éthiques », les enseignes de la grande distribution – Carrefour, Delhaize, Aldi – continuent à s’approvisionner auprès de producteurs qui s’appuient sur des formes d’exploitation des travailleurs. Une raison de plus de se tourner vers des alternatives.

L’autre jour, j’ai lu la « charte éthique » du magasin Carrefour (Ben oui, pourquoi pas, c’est une activité comme une autre) : un document de 14 pages qui « invite » les fournisseurs de l’entreprise à respecter les droits humains, sociaux et environnementaux. Comme c’est souvent le cas dans les brochures de responsabilité sociale et environnementale (RSE), l’entreprise se contente d’une déclaration d’intentions et ne prétend pas se donner les moyens de vérifier si les principes édictés sont respectés par le fournisseur.

Extrait de la Charte éthique de Carrefour

En réalité, le problème vient moins d’un manque de « moyens de contrôle » que d’une volonté persistante de la marque de continuer à s’approvisionner auprès de « fournisseurs sulfureux » en fermant les yeux sur leurs pratiques. C’est sans doute le jeu de concurrence avec les autres enseignes qui veut cela ; mais le résultat est que … l’on trouve dans les rayons des supermarchés des produits qui ne devraient tout simplement pas s’y trouver.

En lisant le livre de Jean-Bapiste Malet (l’Empire de l’or rouge, Fayard, 2017), je découvre par exemple que ces deux produits-phares de la marque Carrefour – que vous voyez ici en bas à gauche, en vert et en blanc – proviennent de la société italienne Giaguardo qui s’approvisionne dans les Pouilles auprès d’intermédiaires ayant recours au système du caporalato ; une forme d’esclavage moderne . C’est le coût des « prix cassés » : pour proposer des denrées « accessibles à tous », les grandes surfaces cautionnent (chez leurs fournisseurs) des pratiques qui constituent des violations évidentes de la convention de Genève.

Dans les rayons « milieu de gamme » ou « bio » des grandes surfaces, ce n’est pas toujours plus brillant. La société Delhaize commercialise par exemple cette marque de fruits et de confitures (Fiordifrutta) qui a été épinglée il y a trois ans pour avoir eu recours à la main d’oeuvre de travailleurs d’immigrés dans les champs de pastèques de la région de Nardò, au sud des Pouilles (Source : Corriere de la Serra, 2014) ; ils sont payés entre 20 et 25 euros la journée. Trois ans plus tard, la marque n’a toujours pas été retirée des carnets de commandes.

Giaguardo – fournisseurs de tomates pour Carrefour – a déjà été condamné pour production de faux contentré, tromperie sur la marchandise et « pratique de l’usure à taux exorbitants ». Ces multiples affaires de corruption n’ont pas entamé la « bonne santé » de l’entreprise. En 2015, elle rachetait la marque « Vitale ». (Source : Malet, 2017)

Fiordifrutta, marque commercialisée par Delhaize, et poursuivie en 2014 pour avoir eu recours au « caporalato », un système d’exploitation des travailleurs agricoles.

Source : OSM
Quelques alternatives à la « grande distribution »

Les petits commerces de proximité : les commerces indépendants de nos quartiers ne sont pas toujours irréprochables mais ils présentent le double avantage de pouvoir reposer sur des réseaux de confiance à échelle humaine et sur une main d’oeuvre locale non-délocalisable et non-mécanisable. Il est intéressant de noter que – dans les localités où circulent des monnaies citoyennes – ces petits commerces sont amenés à s’inscrire dans des boucles économiques locales, ce qui leur permet de diminuer leur dépendance aux réseaux d’approvisionnement mainstream.

Les GASAP : « Les groupes d’achats solidaires de l’agriculture paysanne sont des systèmes de vente directe de produits agricoles, sans intermédiaires. Ils assurent un lien de confiance et de solidarité entre citoyens et les producteurs. Ici, les labels « bio » ne sont pas absolument nécessaires pour assurer un rapport de confiance entre « producteurs » et « mangeurs ». Forts de leurs réseaux de confiance, et transparents sur leur processus de production, certains agriculteurs choisissent de ne pas demander le label. Ils n’y voient pas forcément d’intérêt.

Les magasins bio : on en compte dans de très nombreux quartiers de la capitale. Généralement, la culture de ces petites épiceries locales, c’est de privilégier l’économie locale et d’exclure les produits venant de grandes multinationales ou d’entreprises cotées en bourse . Les magasin bio sont malheureusement concentrés sur la rive droite du canal, dans l’est de la ville. Et – à l’exception peut-être du marché des Tanneurs – ils affichent des prix nettement supérieurs à ceux de la grande distribution.

Le supermarché coopératif : la jeune coopérative Bees-Coop – qui vient d’ouvrir ses portes à Schaerbeek, rue Van Hove – est peut-être en mesure de faire bouger les lignes ; c’est-à-dire d’offrir une nourriture saine et éthique pour tous. Elle compte y parvenir en ayant recours à la main-d’oeuvre de coopérateurs bénévoles, et en répercutant la diminution des coûts sur les prix des articles proposés en rayon. Résultat : les prix des fruits, légumes et des produits secs sont clairement inférieurs à ceux que l’on peut trouver ailleurs. Mais, il reste encore à Bees Coop à « trouver son public », c’est-à-dire à casser l’image élitiste du commerce bio et à toucher une clientèle locale qui – à tort ou à raison – ne se reconnaît pas dans ce genre de lieu. Aujourd’hui – malgré les efforts qui ont été faits par Bees pour proposer des « parts » à prix réduits ou pour faire participer les associations locales au projet – le commerce rassemble encore un public assez homogène. L’objectif d’ancrage dans les quartiers populaires de Saint-Josse et du Nord de Scharbeek n’est donc pas encore rempli. Mais, on leur souhaite d’y arriver. Bon, je devrais plutôt dire « on nous souhaite d’y arriver » ; car, ayant rejoint la coopérative, j’imagine que je suis à présent co-responsable de ce qui lui arrive …

Pour aller plus loin …

Open Food Facts est un programme qui entend « rendre l’industrie alimentaire plus ouverte et transparente« . On y découvre beaucoup de choses sur la compostion des produits. Pas grand chose sur l’origine et sur les conditions de travail de ceux et celles qui les produisent … Mais – puisque c’est un outil participatif – rien ne vous empêche de corriger ce défaut
« L’empire de l’Or Rouge » : reportage de J.-B. Malet (2017) qui raconte la mondialisation capitaliste à travers le développement, la transformation et le commercialisation d’un produit : la tomate d’industrie.
« Les récoltes de la honte » (2015) : ce documentaire de France télévision parle des filières « low cost » de la grande distribution
Reportage sur Park Slope Food Coop. : il s’agit de la coopérative alimentatire new-yorkaise qui à servi de modèle à Bees Coop. Elle a été créée en 1973.
Le site du réseau GASAP

Voir en ligne : La Cité des Ânes - Ezelstad

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Dernier ajout : 14 août.